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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2403279

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2403279

jeudi 14 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2403279
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantCAPPELLETTI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 novembre 2024 à 19 heures 01 et un mémoire complémentaire enregistré le 7 novembre 2024, Mme B C épouse A demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 3 novembre 2024 par lequel la préfète de la Haute-Marne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée d'office ;

2°) d'enjoindre à la préfète de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour sous astreinte de 150 euros par jour de retard à compter de l'expiration d'un délai de 15 jours suivant la notification de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

Sur l'arrêté dans son ensemble :

- il est entaché d'incompétence ;

- il n'est pas suffisamment motivé ;

- la préfète n'a pas procédé à un examen individuel de sa situation personnelle avant d'édicter l'arrêté contesté ;

- la préfète n'a pas examiné s'il y avait lieu de faire application des dispositions relatives aux remises Schengen et non des dispositions relatives à un citoyen de l'Union européenne ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'un défaut de base légale dès lors que la préfète a fondé la mesure d'éloignement sur les dispositions relatives aux ressortissants de l'Union européenne, qui ne lui sont pas applicables ;

- la décision a été prise en méconnaissance de l'article 21 de la convention d'application des Accords de Schengen ; elle remplit l'ensemble des conditions nécessaires pour circuler sur le territoire français ;

- la mesure d'éloignement porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Sur la décision portant refus de délai de départ volontaire :

- son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public et elle ne présente pas un risque de fuite ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale dès lors qu'elle est fondée sur une décision portant obligation de quitter le territoire français elle-même illégale ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 novembre 2024, la préfète de la Haute-Marne conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir :

- que la mesure d'éloignement litigieuse peut trouver son fondement légal dans les dispositions des 1° et 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui pourront être substituées à la base légale initialement retenue ;

- que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Coudert, vice-président, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Coudert,

- les observations de Me Cappelletti, avocate commise d'office, assistée d'une interprète en langue moldave, représentant Mme C, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;

- et les observations de M. D, représentant la préfète de la Haute-Marne, qui conclut aux mêmes fins que son mémoire par les mêmes moyens.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, née le 13 septembre 1987 à Boudjak (Moldavie), titulaire d'un titre de séjour délivré par les autorités italiennes, est entrée en France en juillet 2023. A la suite de son interpellation le 2 novembre 2024 pour des faits de violences conjugales, elle a fait l'objet d'un arrêté en date du 3 novembre 2024 par lequel la préfète de la Haute-Marne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée d'office. Placée en rétention administrative, Mme C demande l'annulation de cet arrêté du 3 novembre 2024.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : / 1° Ils ne justifient plus d'aucun droit au séjour tel que prévu par les articles L. 232-1, L. 233-1, L. 233-2 ou L. 233-3 ; / () ".

3. Il ressort des termes mêmes de l'arrêté attaqué que la préfète de la Haute-Marne a entendu fonder la mesure d'éloignement prononcée à l'encontre de Mme C sur les dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois ces dispositions ne sont applicables qu'aux citoyens de l'Union européenne et aux membres de leur famille. Il est constant que Mme C, ressortissante moldave et qui n'est pas membre de la famille d'un citoyen de l'Union européenne, n'entre pas dans le champ d'application de ces dispositions. La requérante est, par suite, fondée à soutenir que la mesure d'éloignement prise à son encontre est entachée d'un défaut de base légale.

4. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

5. Aux termes de son mémoire en défense la préfète de la Haute-Marne demande que les dispositions des 1° et 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile soient substituées à celles initialement retenues.

6. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; / 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; / () ".

7. Aux termes de l'article L. 621-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation au refus d'entrée à la frontière prévu à l'article L. 332-1, à la décision portant obligation de quitter le territoire français prévue à l'article L. 611-1 et à la mise en œuvre des décisions prises par un autre État prévue à l'article L. 615-1, l'étranger peut être remis, en application des conventions internationales ou du droit de l'Union européenne, aux autorités compétentes d'un autre État, lorsqu'il se trouve dans l'un des cas prévus aux articles L. 621-2 à L. 621-7. / L'étranger est informé de cette remise par décision écrite et motivée prise par une autorité administrative définie par décret en Conseil d'État. Il est mis en mesure de présenter des observations et d'avertir ou de faire avertir son consulat, un conseil ou toute personne de son choix ".

8. Il résulte des dispositions des articles L. 611-1, L. 611-2 et L. 621-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le champ d'application des mesures obligeant un étranger à quitter le territoire français et celui des mesures de remise d'un étranger à un autre État ne sont pas exclusifs l'un de l'autre et que le législateur n'a pas donné à l'une de ces procédures un caractère prioritaire par rapport à l'autre. Il s'ensuit que, lorsque l'autorité administrative envisage une mesure d'éloignement à l'encontre d'un étranger dont la situation entre dans le champ d'application des articles L. 621-1 et suivants, elle peut légalement soit le remettre aux autorités compétentes de l'État membre de l'Union européenne ou partie à la convention d'application de l'accord de Schengen d'où il provient, sur le fondement des articles L. 621-1 et suivants, soit l'obliger à quitter le territoire français sur le fondement de l'article L. 611-1. Ces dispositions ne font pas non plus obstacle à ce que l'administration engage l'une de ces procédures alors qu'elle avait préalablement engagé l'autre. Toutefois, si l'étranger demande à être éloigné vers l'Etat membre de l'Union Européenne ou partie à la convention d'application de l'accord de Schengen d'où il provient, ou s'il est résident de longue durée dans un Etat membre ou titulaire d'une " carte bleue européenne " délivrée par un tel Etat, il appartient au préfet d'examiner s'il y a lieu de reconduire en priorité l'étranger vers cet Etat ou de le réadmettre dans cet Etat.

9. Il ressort des pièces du dossier que Mme C, titulaire d'un titre de séjour délivré par les autorités italiennes, entre dans le champ d'application des dispositions de l'article L. 621-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dès lors, il appartient à l'autorité administrative d'apprécier s'il y a lieu, soit de la remettre aux autorités italiennes, sur le fondement des articles L. 621-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, soit de l'obliger à quitter le territoire français sur le fondement de l'article L. 611-1 du même code. Il ressort du procès-verbal d'audition de la requérante que cette dernière a indiqué que sa mère et ses enfants étaient en Italie et qu'elle voulait y retourner chercher du travail. Il suit de là que la préfète de la Haute-Marne n'est pas fondée à demander que soient substituées aux dispositions de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile celles de l'article L. 611-1 du même code.

10. Il résulte de ce qui précède que Mme C est fondée à demander l'annulation de la décision en date du 3 novembre 2024 par laquelle la préfète de la Haute-Marne lui a fait obligation de quitter le territoire français, ainsi que, par voie de conséquence, des décisions refusant de lui accorder un délai de départ volontaire et fixant le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée d'office, qui sont dépourvues de base légale.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

11. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ".

12. Il y a lieu d'enjoindre à la préfète de la Haute-Marne, sur le fondement de ces dispositions, de réexaminer la situation de Mme C dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer immédiatement, dans l'attente de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette mesure d'injonction d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

13. D'une part, dès lors que Mme C, qui a bénéficié de l'assistance d'une avocate désignée d'office, n'a pas sollicité le bénéfice de l'aide juridictionnelle, les conclusions de la requête tendant à la mise à la charge de l'Etat d'une somme de 2 000 euros à verser à son conseil sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ne peuvent qu'être rejetées. D'autre part, Me Cappelletti a été désignée d'office pour représenter Mme C et bénéficiera donc nécessairement de la rétribution prévue à l'article 19-1 de la loi du 10 juillet 1991. Par suite, la requérante, qui n'établit pas avoir exposé des frais supérieurs à ceux correspondant à cette rétribution, n'est pas fondée à réclamer le versement d'une somme en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 3 novembre 2024 de la préfète de la Haute-Marne est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de la Haute-Marne de réexaminer la situation de Mme C dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer immédiatement, dans l'attente de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme C est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C épouse A et à la préfète de la Haute-Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 novembre 2024.

Le magistrat désigné,

B. Coudert

La greffière,

L. Rémond

La République mande et ordonne à la préfète de la Haute-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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