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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2500076

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2500076

mercredi 22 janvier 2025

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2500076
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 9 janvier 2025 sous le n°2500076, M. C, représenté par Me Richard, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 12 octobre 2024 par laquelle la préfète de Meurthe-et-Moselle a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois ;

2°) d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle de procéder à l'effacement du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision contestée a été prise en méconnaissance de son droit d'être entendu ;

- elle est insuffisamment motivée au regard des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration et au regard des éléments de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est dépourvue de base légale dès lors qu'elle est fondée sur une décision portant obligation de quitter le territoire français illégale ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est disproportionnée au regard de sa durée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 janvier 2025, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- la requête de M. A est irrecevable car tardive ;

- les moyens qu'il soulève ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Wolff, conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Wolff, magistrate désignée,

- et les observations de Me Richard, représentant M. A, qui soutient que sa requête est recevable compte tenu du dépôt d'une demande d'aide juridictionnelle et qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 922-16 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant pakistanais né le 19 décembre 1991, déclaré être entré en France afin d'y solliciter l'asile. Par des décisions du 28 novembre 2022 et du 18 avril 2023, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) et la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) ont rejeté sa demande d'asile. Par un arrêté du 25 août 2023, la préfète des Vosges l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné. M. A a formé une demande de réexamen de sa demande d'asile, déclarée irrecevable par des décisions de l'OFPRA et de la CNDA des 11 septembre 2023 et 9 janvier 2024. Le 11 octobre 2024, M. A a été placé en rétention pour vérification de son droit au séjour. Par un arrêté du 12 octobre 2024, la préfète de Meurthe-et-Moselle lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de douze mois. Par sa requête, M. A demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, le droit d'être entendu, qui fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union, se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Ce droit ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

3. Selon la jurisprudence de la Cour de justice de 1'Union européenne, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle est prise une décision faisant grief que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision.

4. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que, lors de son audition par les services de la police municipale de Nancy le 11 octobre 2024, M. A a été entendu sur sa situation et a pu, à cette occasion, faire valoir les éléments relatifs à sa situation, en particulier sur ses liens personnels et familiaux sur le territoire et sur ses craintes en cas de retour dans son pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de son droit d'être entendu doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ". Enfin, aux termes de l'article L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées ".

6. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

7. La décision portant interdiction de retour sur le territoire vise les articles L. 612-7 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et mentionne que l'examen de la situation de l'intéressé a été fait en tenant compte des critères cités par ce dernier article, que le requérant a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement qu'il n'a pas exécutée dans le délai de départ qui lui avait été octroyé et qu'il ne peut se prévaloir d'une vie privée et familiale suffisante sur le territoire français. La préfète a ainsi motivé sa décision avec tous les critères prévus à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précité. Le moyen tiré de ce que la décision serait insuffisamment motivée doit être écarté comme manquant en fait.

8. En troisième lieu, il ne ressort ni des pièces du dossier, ni des motifs de la décision, que la préfète, qui n'était pas tenue de faire état de l'ensemble des éléments relatifs à la situation de l'intéressé dont elle était saisie, alors d'ailleurs qu'elle a précisé qu'il indiquait être en couple avec une ressortissante française, n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation de M. A.

9. En quatrième lieu, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation n'est pas assorti des précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé et doit, par suite, être écarté.

10. En cinquième lieu, l'illégalité d'un acte administratif, qu'il soit ou non réglementaire, ne peut être utilement invoquée par voie d'exception à l'appui de conclusions dirigées contre une décision administrative ultérieure que si cette dernière décision a été prise pour l'application du premier acte ou s'il en constitue la base légale. S'agissant d'un acte non réglementaire, l'exception n'est, en revanche, recevable que si l'acte n'est pas devenu définitif à la date à laquelle elle est invoquée, sauf dans le cas où l'acte et la décision ultérieure constituant les éléments d'une même opération complexe, l'illégalité dont l'acte serait entaché peut être invoquée en dépit du caractère définitif de cet acte.

11. En l'espèce, il n'est pas contesté que la décision du 25 août 2023 par laquelle la préfète des Vosges a fait obligation à M. A de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné d'office lui a été notifiée avec la mention des voies et délais de recours le 30 août 2023. Il ne ressort en outre pas des pièces du dossier qu'elle ait fait l'objet d'un recours contentieux. Au surplus, à supposer même que cette décision ne soit pas devenue définitive, le moyen tiré de ce que cette décision est illégale n'est pas assorti des précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé. Par suite, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit, en tout état de cause, être écarté.

12. En sixième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. / 2. Il ne peut y avoir d'ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

13. Il ressort des pièces du dossier que M. A n'est présent que depuis deux ans et demi sur le territoire français à la date de la décision contestée. Pour justifier de ses liens sur le territoire, il se borne à produire une attestation d'un proche et de M. B, qu'il identifie comme son frère, aux termes de laquelle il serait menacé en cas de retour dans son pays d'origine. Il établit également avoir assisté à des cours de français auprès de l'association ALAFA. Ces seuls éléments sont toutefois insuffisants à justifier la réalité et l'intensité des liens qu'il a noués sur le territoire. S'il soutient qu'il est en couple avec une ressortissante française chez laquelle il vit, il n'en justifie néanmoins pas, alors d'ailleurs qu'il produit une attestation de domiciliation au sein d'une structure de premier accueil pour demandeurs d'asile. Enfin, M. A, célibataire et sans enfant, n'établit pas ne plus avoir d'attaches dans son pays d'origine, dans lequel il a vécu jusqu'à l'âge de 31 ans. Dans ces conditions, la décision contestée ne peut être regardée comme portant au droit au respect de la vie privée et familiale de l'intéressé une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit, par suite, être écarté.

14. En septième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

15. Il ressort des pièces du dossier que M. A est célibataire et sans enfant à charge. Par suite, il ne peut utilement soutenir que la décision contestée méconnaît les stipulations précitées.

16. En dernier lieu, il résulte des dispositions des articles L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile citées au point 5 que lorsque l'étranger s'est maintenu sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, le préfet prononce, en principe et sauf circonstances humanitaires, une interdiction de retour à son encontre. La durée de cette interdiction doit être déterminée en tenant compte des critères tenant à la durée de présence en France, à la nature et l'ancienneté des liens de l'intéressé avec la France, à l'existence de précédentes mesures d'éloignement et à la menace pour l'ordre public représentée par la présence en France de l'intéressé.

17. Il ressort des pièces du dossier que M. A a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement le 25 août 2023 qu'il n'a pas exécutée dans le délai de départ volontaire qui lui était accordé. En outre, s'il se prévaut de ses liens personnels et familiaux sur le territoire français, il n'établit pas la réalité et l'intensité de ses attaches, ainsi qu'il a été exposé au point 13. Enfin, M. A, dont la demande d'asile a d'ailleurs, ainsi qu'il a été dit au point 1, été rejetée par l'OFPRA et par la CNDA, ne justifie pas de l'existence de circonstances humanitaires. Dans ces conditions, en prononçant une interdiction de retour sur le territoire français à l'encontre du requérant et en fixant sa durée à douze mois, la préfète de Meurthe-et-Moselle n'a pas inexactement apprécié la situation de M. A. Par suite, le moyen doit être écarté.

18. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la fin de non-recevoir opposée par la préfète en défense, que les conclusions de M. A à fin d'annulation de la décision du 12 octobre 2024 doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

19. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'emporte aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction présentées par le requérant ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

20. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie tenue aux dépens ou la partie perdante, les sommes demandées par M. A au titre des frais exposés et non compris dans les dépens

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C et à la préfète de Meurthe-et-Moselle.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 janvier 2025.

La magistrate désignée,

É. Wolff

La greffière

É. Engel

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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