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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2500990

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2500990

lundi 16 juin 2025

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2500990
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 2
Avocat requérantJEANNOT

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nancy a examiné le recours de M. B, ressortissant albanais, contre l'arrêté préfectoral du 24 février 2025 lui retirant sa carte de résident et l'obligeant à quitter le territoire. Saisi d'un moyen d'ordre public, le tribunal a constaté que les dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne permettent pas d'éloigner un étranger qui s'est vu retirer sa carte de résident sur le fondement de l'article L. 432-4 du même code. En conséquence, le tribunal a annulé la décision portant obligation de quitter le territoire français, ainsi que, par voie de conséquence, la décision fixant le pays de destination et l'interdiction de retour.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 24 mars 2025, M. A B, représenté par Me Jeannot, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 24 février 2025 de la préfète de Meurthe-et-Moselle par lequel elle a retiré la carte de résident d'une durée de dix ans dont il disposait en qualité de " conjoint de français ", l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de 24 mois ;

2°) d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, de lui délivrer un titre de séjour pluriannuel portant la mention " vie privée et familiale " ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et, dans cette attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour lui permettant de travailler ;

3°) d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle de retirer le signalement aux fins de non admission dans le système Schengen ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant retrait de titre de séjour :

- la décision contestée est entachée d'un vice de procédure en l'absence de procédure contradictoire préalable, garantie par l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen complet de sa situation ;

- elle est entachée d'une erreur de fait, d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation dès lors que son comportement ne constitue pas une menace grave pour l'ordre public.

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, tel que protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, sans que soit justifié un motif légitime justifiant une telle atteinte ;

- elle est entachée de plusieurs erreurs de fait dès lors que la communauté de vie avec son épouse est établie, qu'il s'occupe de la fille mineure de cette dernière et qu'il n'a pas été incarcéré pendant les 5 dernières années ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et de l'intérêt supérieur des enfants ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision contestée doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant retrait de titre de séjour ;

- elle méconnaît le droit d'être entendu, tel que garanti par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux et les principes généraux du droit de l'Union européenne ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, tel que garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur de fait dès lors que la communauté de vie avec son épouse est établie ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire :

- la décision contestée doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité des décisions portant retrait de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français ;

- elle est insuffisamment motivée au regard de la nécessité de prendre cette décision et au regard des quatre critères cumulatifs de l'article L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, la préfète s'étant, à tort, crue en situation de compétence liée pour prononcer cette interdiction ;

- elle est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur d'appréciation au regard des conséquences disproportionnées de cette décision sur sa situation ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 mai 2025, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Par un courrier du 15 mai 2025, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que le jugement était susceptible d'être fondé sur le moyen relevé d'office, tiré de la méconnaissance du champ d'application de la loi, les dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne permettant pas à l'autorité administrative d'éloigner un étranger qui s'est vu retirer sa carte de résident en application de l'article L. 432-4 du même code.

Par un mémoire, enregistré le 20 mai 2025, M. B a présenté ses observations sur ce moyen d'ordre public.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Wolff, rapporteure,

- et les observations de Me Jeannot, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant albanais né le 7 novembre 1988, déclare être entré sur le territoire en 2012. À compter du 4 octobre 2016, il a bénéficié d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " en sa qualité de conjoint d'une ressortissante française, qui a été régulièrement renouvelée. Une carte de résident, valable du 8 février 2022 au 7 février 2032, lui a ensuite été attribuée. Par un arrêté du 24 février 2025, la préfète de Meurthe-et-Moselle a retiré cette carte de résident, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de 24 mois. Par sa requête, M. B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant retrait de la carte de résident :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle peut, par une décision motivée, être retirée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public ".

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L.211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ". Aux termes du premier alinéa de l'article L. 122-1 du même code : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. Cette personne peut se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix ". Les décisions qui retirent une décision créatrice de droits sont au nombre de celles mentionnées à l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration.

4. Il résulte de la combinaison de ces dispositions que la décision par laquelle le préfet retire une carte de séjour délivrée à un ressortissant étranger doit être précédée de la procédure contradictoire prévue par les dispositions précitées du code des relations entre le public et l'administration, qui constitue une garantie pour l'intéressé et implique qu'il soit averti de la mesure que l'administration envisage de prendre, des motifs sur lesquelles elle se fonde et qu'il bénéficie d'un délai suffisant pour présenter ses observations écrites et, le cas échéant, ses observations orales.

5. S'il ressort des pièces du dossier que, le 12 septembre 2022, la commission du titre de séjour, à la séance de laquelle M. B a participé, accompagné d'un conseil, a rendu un avis défavorable sur le maintien de la carte de résident de l'intéressé, cette saisine est toutefois intervenue plus de deux ans avant la décision contestée. Or, M. B, qui a fait l'objet d'une nouvelle condamnation pénale au mois de septembre 2023, confirmée en janvier 2024, a été autorisé à poursuivre sa détention sous le régime de la surveillance électronique à compter du mois de janvier 2025 et établit vivre au domicile familial avec sa conjointe et la fille de cette dernière depuis cette date, contrairement d'ailleurs à ce que la préfète indique dans les motifs de l'arrêté contesté. Il ne ressort ainsi pas des pièces du dossier, et nonobstant la précédente saisine de la commission du titre de séjour, que M. B ait été mis à même, préalablement à l'édiction de la décision contestée, de présenter des observations écrites ou orales sur la décision de retrait envisagée. Si la préfète soutient qu'eu égard aux condamnations rendues à son encontre, le requérant ne pouvait ignorer qu'il était susceptible de faire l'objet d'un retrait de titre de séjour, cette seule circonstance ne permet pas d'établir que l'intéressé a été mis à même de présenter utilement des observations sur l'éventualité d'un tel retrait, comme l'exigeaient les dispositions des articles L. 121-1 et L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration. Par suite, M. B, privé d'une garantie, est fondé à soutenir que la décision contestée en litige a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière et à en demander l'annulation pour ce motif.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens soulevés contre cette décision, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 24 février 2025 de la préfète de Meurthe-et-Moselle retirant sa carte de résident.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

7. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ; () ". L'article L. 432-12 du même code dispose : " L'article L. 611-1 n'est pas applicable lorsque l'étranger titulaire d'une carte de résident se voit : / () / 2° Retirer sa carte de résident en application de l'article L. 432-4 ".

8. Il résulte de ces dispositions que, dès lors que M. B s'était vu retirer sa carte de résident sur le fondement de l'article L. 432-4 au motif que sa présence en France constitue une menace grave pour l'ordre public, la préfète de Meurthe-et-Moselle ne pouvait légalement, pour l'éloigner du territoire, édicter à son encontre une décision portant obligation de quitter le territoire français sur le fondement de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, la préfète a méconnu le champ d'application de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en obligeant M. B à quitter le territoire français.

9. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens soulevés contre cette décision, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 24 février 2025 par laquelle la préfète de Meurthe-et-Moselle l'a obligé à quitter le territoire français ainsi que, par voie de conséquence, des décisions refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de 24 mois.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. D'une part, le présent jugement, qui annule le retrait de la carte de résident de M. B et l'obligation de quitter le territoire français, a pour effet de remettre en vigueur ce titre de séjour. Par suite, ce jugement n'implique ni que le préfet reprenne une décision dans un sens déterminé, ni qu'il statue à nouveau sur la situation de l'intéressé, quand bien même il lui est loisible de le faire dans le respect des motifs du présent jugement, ni enfin qu'il soit délivré à l'intéressé une autorisation provisoire de séjour. Par suite, il y a lieu de rejeter les conclusions à fin d'injonction présentées à ce titre.

11. D'autre part, le présent jugement, qui prononce l'annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français opposée à M. B, implique nécessairement l'effacement du signalement du requérant aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen. Il y a lieu d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle de saisir, sans délai, les services ayant procédé à ce signalement, en vue de la mise à jour du fichier en tenant compte de cette annulation.

Sur les frais liés à l'instance :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge l'État une somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 24 février 2025 de la préfète de Meurthe-et-Moselle est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de Meurthe-et-Moselle de saisir, sans délai, les services ayant procédé au signalement de M. B aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen en vue de la mise à jour du fichier en tenant compte de l'annulation visée à l'article 1er.

Article 3 : L'État versera à M. B une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la préfète de Meurthe-et-Moselle.

Délibéré après l'audience publique du 22 mai 2025 à laquelle siégeaient :

M. Goujon-Fischer, président,

M. Durand, premier conseiller,

Mme Wolff, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 juin 2025.

La rapporteure,

É. WolffLe président,

J. -F. Goujon-Fischer

Le greffier,

F. Richard

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2500990

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