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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2501276

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2501276

lundi 7 juillet 2025

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2501276
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 3
Avocat requérantAIRIAU

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nancy a rejeté la requête de M. C, ressortissant arménien, qui contestait un arrêté préfectoral du 23 mars 2025 l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et prononçant une interdiction de retour d'un an. Le tribunal a écarté l'ensemble des moyens soulevés, notamment ceux tirés de l'incompétence de l'auteur de l'acte, de la méconnaissance du droit d'être entendu, de l'erreur de fait et de l'atteinte à sa vie privée et familiale (article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme). La décision s'appuie sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA).

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 19 avril et 6 juin 2025, M. E C, représenté par Me Airiau, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 23 mars 2025 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou, à défaut, de réexaminer sa situation sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Airiau, avocat de M. C, de la somme de 2 000 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, en cas de rejet de sa demande d'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à lui verser au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'incompétence ;

- elle méconnaît son droit à une bonne administration, son droit d'être entendu et le principe général du droit de l'Union européenne du respect des droits de la défense dès lors qu'il n'a pas été informé de ce qu'il était susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux et complet de sa situation au regard de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur de fait dès lors qu'il dispose d'attaches familiales en France, qu'il dispose d'une autorité financière et professionnelle et qu'il fait preuve d'intégration ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il dispose d'attaches familiales en France, qu'il dispose d'une autorité financière et professionnelle et qu'il fait preuve d'intégration ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des atteintes portées à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- la décision fixant le pays de destination doit être annulée par exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- elle est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il dispose de liens personnels et familiaux intenses en France ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 juin 2025, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 13 mai 2025.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative ;

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. Bastian a été entendu au cours de l'audience publique.

Les parties, régulièrement averties du jour de l'audience, n'étaient ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant arménien né le 17 octobre 1982, est entré en France le 7 février 2018, accompagné de son épouse et de ses trois enfants mineurs. Le 22 mars 2025, il a été placé en retenue pour vérification de son droit au séjour. Par un arrêté du 23 mars 2025, la préfète de Meurthe-et-Moselle l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Par sa requête, M. C demande l'annulation de l'arrêté du 23 mars 2025.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 13 mai 2025. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur ses conclusions tendant à son admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les autres conclusions :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, par un arrêté du 12 décembre 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs du même jour, la préfète de Meurthe-et-Moselle a accordé délégation de signature à Mme A B, sous-préfète de l'arrondissement de Val-de-Briey, à l'effet de signer, dans le cadre des permanences des samedis, dimanches, jours fériés et jours de fermeture exceptionnelle de la préfecture, toute décision ou tout acte en matière d'éloignement, y compris les mesures accessoires. Mme B, sous-préfète de permanence du 21 au 24 mars 2025, était donc compétente pour signer l'arrêté attaqué.

4. En deuxième lieu, le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité de son séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Il n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français ou sur la décision le plaçant en rétention dans l'attente de l'exécution de la mesure d'éloignement, dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement.

5. En l'espèce, il ressort du procès-verbal d'audition en retenue pour vérification du droit au séjour du 22 mars 2025 que M. C a été entendu sur l'irrégularité de son séjour et sur la perspective de son éloignement. Ainsi, le moyen tiré de la méconnaissance de son droit à une bonne administration, de son droit d'être entendu et du principe général du droit de l'Union européenne du respect des droits de la défense doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes du premier alinéa de l'article L. 613-1, figurant au chapitre III, intitulé " Procédure administrative ", du titre Ier du livre VI du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de ce code : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit. / () ".

7. Les dispositions précitées de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sont issues en dernier lieu, dans leur rédaction applicable au litige, de l'article 37 de la loi du 26 janvier 2024 pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration. Il ressort des travaux parlementaires ayant précédé l'adoption de cet article que le législateur a notamment entendu codifier le principe selon lequel un étranger devant se voir attribuer de plein droit un titre de séjour ne peut faire l'objet d'une mesure d'éloignement. Il a ainsi entendu imposer au préfet, avant l'édiction d'une obligation de quitter le territoire français, de vérifier, compte tenu des informations en sa possession, si un étranger peut prétendre à se voir délivrer de plein droit un titre de séjour et, dans le cas contraire, si la durée de sa présence en France et la nature et l'ancienneté des liens qu'il y entretient ou des circonstances humanitaires justifient qu'il se voit délivrer un tel titre. Il appartient en particulier à l'autorité administrative d'apprécier, sous le contrôle du juge administratif, si l'étranger peut se prévaloir d'une résidence stable et régulière sur le territoire français de nature à avoir fait naître entre lui et le pays d'accueil des liens multiples.

8. Il ne ressort ni des termes de la décision attaquée, ni des autres pièces du dossier que la préfète de Meurthe-et-Moselle n'aurait pas examiné de manière complète et sérieuse la situation de M. C.

9. En quatrième lieu, si M. C se prévaut de la présence en France des membres de sa famille, il ressort des pièces du dossier que son épouse est également en situation irrégulière et que deux de ses enfants sont mineurs. Sa fille aînée, désormais majeure, disposait, à la date de la décision attaquée, d'un récépissé de demande de titre de séjour, ne l'autorisant pas à demeurer durablement sur le territoire français. M. C ne mentionne au demeurant aucune nécessité de demeurer auprès de sa fille majeure. En outre, si M. C se prévaut d'un contrat de travail durée indéterminée en qualité d'ouvrier polyvalent au sein de la société Satnam Pro, le dernier bulletin de salaire produit date de janvier 2025, soit trois mois avant l'édiction de la décision en litige. S'il soutient percevoir un revenu stable, les bulletins produits font état d'une rémunération variable au cours de la période. M. C produit par ailleurs une promesse d'embauche, qui concerne toutefois son épouse. Enfin, M. C soutient être parfaitement intégré en France. S'il soutient disposer d'un logement stable et autonome, il ressort des pièces du dossier qu'il est hébergé chez M. D C. La circonstance qu'il a suivi pendant un mois, en septembre 2020, des cours de français ne permet pas d'établir une volonté d'intégration, quand bien même son épouse suit davantage de cours et participe à des activités bénévoles. En outre, la circonstance que ses trois enfants sont scolarisés en continu depuis 2019 sur le territoire français ne révèle pas une intégration de M. C dans la société française. Dans ces conditions, les moyens tirés de l'erreur de fait et de l'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences de la décision sur la situation personnelle de M. C doivent être écartés.

10. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () "

11. Pour les mêmes raisons de fait que celles exposées au point 9, la décision attaquée ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale par rapport au but dans lequel elle a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations citées au point précédent doit être écarté.

12. En sixième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 : : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

13. Il ressort des pièces du dossier que Heghine et Varzdat, enfants mineurs de M. C, sont scolarisés sur le territoire français de manière continue depuis 2019. A la date de la décision attaquée, Heghine était scolarisée en classe de seconde au lycée d'enseignement général et technologique Arthur Varoquaux de Tomblaine. Sa professeure d'espagnol atteste de son sérieux et de son implication. A cette même date, Varzdat était scolarisé en classe de CE2. Les deux enfants mineurs de M. C étaient en outre membres d'associations sportives. Toutefois, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que leur scolarité ne pourrait se poursuivre dans leur pays d'origine, quand bien même ils ont suivi une part importante voire la totalité de leur scolarité en France. Ainsi, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations citées au point précédent doit être écarté.

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

14. Le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation n'est pas assorti des précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé. Par suite, il ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

15. Il résulte de ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai. Dès lors, le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de destination devrait être annulée par voie d'exception de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

16. En premier lieu, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, elle est suffisamment motivée.

17. En deuxième lieu, il ne ressort ni des termes de la décision attaquée ni des autres pièces du dossier que la préfète de Meurthe-et-Moselle n'aurait pas examiné de manière sérieuse et complète la situation de M. C.

18. En troisième lieu, pour les mêmes raisons de fait que celles exposées au point 9, et alors que M. C n'apporte aucun élément de nature à démontrer qu'il n'aurait pas d'attache dans son pays d'origine, les moyens tirés de l'erreur de fait et de l'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences sur la situation personnelle de M. C doivent être écartés.

19. En quatrième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 11 et 13, et alors que M. C n'apporte aucun élément de nature à démontrer qu'il n'aurait pas d'attache dans son pays d'origine, les moyens tirés de la méconnaissance des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant doivent être écartés.

20. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 23 mars 2025 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Par suite, ses conclusions à fin d'annulation doivent être rejetées ainsi que, par conséquent, celles à fin d'injonction sous astreinte et celles présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions tendant à l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire de M. C.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E C, à Me Airiau et à la préfète de Meurthe-et-Moselle.

Délibéré après l'audience du 19 juin 2025, à laquelle siégeaient :

- Mme Samson-Dye, présidente,

- M. Bastian, conseiller,

- Mme Philis, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 juillet 2025.

Le rapporteur,

P. Bastian

La présidente,

A. Samson-Dye

La greffière,

L. Bourger

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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