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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2501663

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2501663

jeudi 5 juin 2025

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2501663
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantMANLAAHMAD

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nancy, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, a rejeté la requête de M. A, ressortissant algérien, qui demandait la suspension de l'exécution d'un arrêté du préfet de la Moselle du 21 septembre 2022 lui faisant obligation de quitter le territoire français. Le juge a estimé que la condition d'urgence, caractérisée par le placement en rétention et le risque imminent d'éloignement, était remplie. Cependant, il a considéré que les moyens soulevés, tirés notamment de la violation de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'article 3-1 de la Convention internationale des droits de l'enfant, n'étaient pas de nature à faire apparaître, en l'état de l'instruction, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 27 mai 2025, M. B D A, représenté par Me Manla Ahmad, demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 21 septembre 2022 par lequel le préfet de la Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être renvoyé d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour d'une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Moselle, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, de réexaminer sa situation dans un délai de sept jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

4°) d'enjoindre au préfet de la Moselle, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, de prendre sans délai toute mesure propre à mettre fin à son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 2 000 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, à défaut d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle, le versement à son profit de cette même somme au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sa requête est recevable ;

- sur la condition d'urgence : il est placé au centre de rétention depuis le 13 mai 2025 pour mettre à exécution l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français pris à son encontre le 21 septembre 2022 ; il est susceptible d'être conduit à l'aéroport et éloigné à tout moment, l'administration a sollicité un laissez-passer consulaire auprès des autorités algériennes dès le 14 mai 2025 ;

- sur l'atteinte à une liberté fondamentale : l'exécution de l'arrêté porte atteinte à sa liberté d'aller et venir, à sa vie privée et familiale et à son droit de mener une vie familiale normale ainsi qu'à sa liberté personnelle ;

- sur le caractère grave et manifestement illégal de la mesure d'éloignement : elle a été prise en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de l'article 7 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, de l'article 5 de la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 et de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ; il ne constitue pas une menace pour l'ordre public ; la mesure d'éloignement a été prise en méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ; elle a été prise en violation de l'article 24 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et de l'article 5 de la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 4 juin 2025, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie ;

- il n'existe aucune atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- l'accord du 27 décembre 1968 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République algérienne démocratique et populaire relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leur famille ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Coudert, vice-président, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les demandes de référés.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 4 juin 2025 à 13h30 :

- le rapport de M. Coudert, juge des référés ;

- les observations de Me Issa, substituant Me Manla Ahmad, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;

- les observations de M. A,

- et les observations de M. C, représentant le département de la Moselle, qui conclut aux mêmes fins que son mémoire en défense par les mêmes moyens.

La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience à 14h15.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant algérien né le 12 juin 2000 à Oran, est entré en France selon ses dires en septembre 2021. Par arrêté du 21 septembre 2022, le préfet de la Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être renvoyé d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour d'une durée d'un an. A l'issue de son placement en garde à vue le 13 mai 2025, un arrêté du préfet de la Moselle portant placement en rétention administrative lui a été notifié. Par la présente requête, M. A demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de l'arrêté pris à son encontre le 21 septembre 2022.

Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président " et aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence (). L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les autres conclusions de la requête :

4. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

5. Eu égard à son office, qui consiste à assurer la sauvegarde des libertés fondamentales, il appartient au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de prendre, en cas d'urgence, toutes les mesures qui sont de nature à remédier à bref délai aux effets résultant d'une atteinte grave et manifestement illégale portée, par une autorité administrative, à une liberté fondamentale.

6. Cependant, aux termes de l'article L. 776-1 du code de justice administrative : " Les modalités selon lesquelles sont présentés et jugés les recours formés devant la juridiction administrative contre les décisions relatives à l'entrée, au séjour et à l'éloignement des étrangers obéissent, lorsque les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile le prévoient, aux règles spéciales définies au livre IX du même code ". Il résulte des pouvoirs confiés au juge par les dispositions du livre IX du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, aux délais qui lui sont impartis pour se prononcer et aux conditions de son intervention, que les procédures spéciales instituées par ces dispositions présentent des garanties au moins équivalentes à celles des procédures régies par le livre V du code de justice administrative, dont elles excluent, par suite, la mise en œuvre. Il en va toutefois autrement dans le cas où les modalités selon lesquelles il est procédé à l'exécution d'une obligation de quitter le territoire français emportent des effets qui, en raison de changements dans les circonstances de droit ou de fait survenus depuis l'intervention de cette mesure et après que le juge, saisi sur le fondement du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a statué ou que le délai prévu pour le saisir a expiré, excèdent ceux qui s'attachent normalement à sa mise à exécution.

7. D'une part, M. A fait valoir que, placé au centre de rétention administrative, son éloignement du territoire français est susceptible d'intervenir à tout moment, le service du greffe du centre de rétention administrative ayant sollicité la délivrance d'un laissez-passer. Dans ces conditions, la condition d'urgence, au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative doit être considérée comme remplie.

8. D'autre part, M. A soutient que son mariage, le 8 octobre 2022, avec une ressortissante française et les liens affectifs qu'il a noués avec les quatre enfants de cette dernière constituent des changements de circonstances intervenus postérieurement à l'édiction de la mesure d'éloignement.

9. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

10. Il résulte de l'instruction que M. A est marié depuis octobre 2022 avec une ressortissante française. Les éléments qu'il produit justifient des liens affectifs qu'il a noués avec les quatre enfants de cette dernière, nonobstant la circonstance que ces liens se sont interrompus en raison du placement de ces enfants auprès de l'aide sociale à l'enfance du département de la Moselle. Si le préfet de la Moselle fait valoir en défense que M. A est défavorablement connu des services de police et de justice, il résulte de l'instruction que si l'intéressé a fait l'objet d'une condamnation avec sursis en 2022 pour des faits de détention, transport, offre ou cession et usage illicite de stupéfiants, il n'a en revanche pas été condamné pour les faits de violences conjugales pour lesquels il a été mis en cause en 2024 et n'a pas davantage été poursuivi à la suite de son placement en garde à vue le 13 mai 2025. Au regard de ces éléments, le préfet de la Moselle n'est pas fondé à soutenir que le comportement de M. A constituerait une menace pour l'ordre public.

11. Il résulte de ce qui précède que le requérant est fondé à soutenir que la mise à exécution de l'arrêté du 21 septembre 2022 par lequel le préfet de la Moselle a prononcé à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être renvoyé d'office et a prononcé une interdiction de retour d'une durée d'un an porte une atteinte grave et illégale à son droit de mener une vie familiale normale, qui constitue une liberté fondamentale au sens des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

12. M. A est, par suite, fondé à demander la suspension de l'exécution de la mesure d'éloignement dont il fait l'objet et à ce qu'il soit enjoint au préfet de la Moselle de procéder au réexamen de sa situation administrative dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente ordonnance et de lui délivrer immédiatement, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler. La présente ordonnance implique également qu'il soit enjoint au préfet de la Moselle de mettre en œuvre immédiatement la procédure d'effacement du signalement de M. A aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen. Il n'y a, en revanche, pas lieu d'assortir ces injonctions d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

13. La présente ordonnance admettant M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Manla Ahmad, avocat de M. A, de la somme de 1 000 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve de la renonciation de Me Manla Ahmad au bénéfice de la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à M. A.

O R D O N N E :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de l'arrêté du 21 septembre 2022 par lequel le préfet de la Moselle a prononcé à l'encontre de M. A une obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être renvoyé d'office et a prononcé une interdiction de retour d'une durée d'un an est suspendue jusqu'au réexamen par le préfet de la Moselle de la situation de M. A.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Moselle de procéder au réexamen de la situation de M. A dans le délai de deux mois à compter de la notification de la présente ordonnance et, pendant ce réexamen, de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Article 4 : Il est enjoint au préfet de la Moselle de mettre en œuvre immédiatement la procédure d'effacement du signalement de M. A aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.

Article 5 : L'Etat versera la somme de 1 000 euros à Me Manla Ahmad au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve de la renonciation de Me Manla Ahmad au bénéfice de la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à M. A.

Article 6 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 7 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B D A, au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur et à Me Manla Ahmad.

Copie en sera adressée au préfet de la Moselle.

Fait à Nancy, le 5 juin 2025.

Le juge des référés,

B. Coudert

La République mande et ordonne au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

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