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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2501737

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2501737

mercredi 11 juin 2025

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2501737
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantCORSIGLIA

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nancy a rejeté la requête de Mme A, ressortissante chinoise, contestant l'arrêté du préfet du Territoire de Belfort fixant le pays de destination de sa reconduite à la frontière, en exécution d'une interdiction judiciaire définitive du territoire. Le tribunal a écarté l'ensemble des moyens soulevés, notamment l'incompétence de l'auteur de l'acte, l'insuffisance de motivation, le défaut de procédure contradictoire et la méconnaissance des articles 3 et 8 de la Convention européenne des droits de l'homme. La solution retenue s'appuie sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que sur la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 2 juin 2025 à 11 heures 32, et un mémoire complémentaire, enregistré le 6 juin 2025, Mme C A, placée au centre de rétention administrative de Metz, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 31 mai 2025, notifié le même jour à 16 heures, par lequel le préfet du Territoire de Belfort a fixé le pays à destination duquel elle sera reconduite en exécution de l'interdiction judiciaire du territoire français prononcée à son encontre par le tribunal judiciaire de Besançon le 10 novembre 2021.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée du vice d'incompétence de son auteur ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle ne lui a pas été notifiée dans une langue qu'elle comprend ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que celles de l'article 3-1 de la convention contre la torture et autres traitements cruels et inhumains ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 juin 2025, le préfet du Territoire de Belfort conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, adoptée à New York le 10 décembre 1984 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Bourjol pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bourjol, magistrate désignée,

- les observations de Me Corsiglia, avocate commise d'office représentant Mme A, qui reprend les conclusions et moyens de la requête ; elle demande en outre, le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire et à ce qu'il soit mis à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ; elle soulève un nouveau moyen, tiré d'un vice de procédure dès lors que l'autorité préfectorale ne justifie pas avoir respecté la procédure contradictoire, dès lors que, s'agissant d'une mesure de police, elle n'a pas été informée de son droit à bénéficier de l'assistance d'un avocat, que le formulaire de renseignements administratifs était inadapté à la décision attaquée, qu'elle n'a pas été informée du pays de destination de sorte qu'elle a été privée d'une garantie,

- les observations de M. D, représentant le préfet du Territoire de Belfort, qui conclut au rejet de la requête de Mme A, reprend les moyens du mémoire en défense et insiste sur le fait que le principe du contradictoire n'a pas été méconnu, qu'il ressort du procès-verbal d'audition du 31 mai dernier qu'elle a été informée de la faculté de se faire assister par un conseil et de bénéficier des services d'un traducteur, que les risques qu'elle allègue encourir en cas de retour en Chine ne sont pas établis, sa demande d'asile ayant été définitivement rejetée,

- et les observations de Mme A, assistée par un traducteur en mandarin, déclare ne pas souhaiter quitter le territoire français.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique, conformément à l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante chinoise née le 22 février 1969 à Nanchang, déclare être entrée en France le 26 août 2013. Par un jugement du tribunal correctionnel de Besançon du 10 novembre 2021, elle a été condamnée à deux ans d'emprisonnement pour proxénétisme aggravé ainsi qu'à une peine complémentaire d'interdiction définitive du territoire, qu'elle n'a pas exécutée. Par un arrêté du 31 mai 2025, le préfet du Territoire de Belfort a fixé le pays à destination duquel Mme A est susceptible d'être éloignée en exécution de l'interdiction judiciaire du territoire français prononcée à son encontre. Placée en rétention au centre de rétention administrative de Metz, Mme A demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

2. En premier lieu, par un arrêté du 15 avril 2025, publié au recueil des actes administratifs le même jour, le préfet du Territoire de Belfort a donné délégation à M. Jean-Marie Wendling, secrétaire général de la préfecture, à l'effet de signer tous arrêtés, décisions, circulaires, rapports, correspondances et documents relevant des attributions de l'Etat dans le département, à l'exception des réquisitions du comptable public et les arrêts de conflit. Dans ces conditions, M. B, signataire de l'arrêté contesté, était compétent pour signer l'arrêté du 31 mai 2025. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté contesté doit être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté litigieux, qui vise notamment les articles L. 722-4 et R. 721-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dont le préfet a fait application pour fixer le pays à destination duquel Mme A sera reconduite, comporte l'énoncé des motifs de droit qui en constituent le fondement. Par ailleurs, l'arrêté contesté expose les éléments au regard desquels le préfet a estimé que la requérante devait être reconduite vers son pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision litigieuse doit être écarté.

4. En troisième lieu, les conditions de notification d'un acte sont sans incidence sur la légalité de celui-ci. Par suite, Mme A ne peut utilement soutenir que l'arrêté fixant le pays de renvoi ne lui a pas été notifié dans une langue qu'elle comprend.

5. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ". Aux termes de l'article L. 121-2 du même code : " Les dispositions de l'article L. 121-1 ne sont pas applicables : / 1° En cas d'urgence ou de circonstances exceptionnelles () ". Aux termes de l'article 122-1 du même code : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. Cette personne peut se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix () ".

6. La décision fixant le pays de renvoi d'un étranger frappé d'une peine d'interdiction du territoire français présente le caractère d'une mesure de police qui doit être motivée en application de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration et est soumise notamment aux dispositions des articles L. 121-1 et suivants de ce code selon lesquelles la personne intéressée doit, sauf urgence particulière ou circonstances exceptionnelles, disposer d'un délai suffisant, avant que lui soit notifiée la décision fixant son pays de destination, pour formuler des observations écrites ou se faire assister d'un mandataire de son choix.

7. Un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable n'est de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il ressort des pièces du dossier qu'il a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou qu'il a privé les intéressés d'une garantie. Le respect, par l'autorité administrative compétente, de la procédure contradictoire prévue par les dispositions de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration, constitue une garantie pour l'étranger devant être éloigné.

8. Mme A a été informée le 31 mai 2025, lors de son audition durant sa garde à vue, de ce que le préfet envisageait de la reconduire à destination du pays dont elle possède la nationalité, en l'occurrence la Chine. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure en l'absence de procédure contradictoire doit être écarté.

9. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; / () ". Le moyen tiré de ce que la décision attaquée porte à une atteinte disproportionnée au droit de Mme A au respect de sa vie privée et familiale n'est pas assorti des précisions permettant d'en apprécier le bien-fondé et ne peut, dès lors, qu'être écarté.

10. En sixième et dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article 3 de la convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants : " 1. Aucun Etat partie n'expulsera, ne refoulera, ni n'extradera une personne vers un autre Etat où il y a des motifs sérieux de croire qu'elle risque d'être soumise à la torture. () ".

11. En se bornant à soutenir qu'elle serait en danger en cas de retour dans son pays d'origine, la requérante, dont la demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et la Cour nationale du droit d'asile par des décisions en date des 19 juin et 28 juillet 2014, ne produit aucun élément de nature à démontrer l'existence de risques qu'elle puisse subir un traitement prohibé par les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, les moyens tirés de sa méconnaissance et de la méconnaissance de l'article 3-1 de la convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants doivent être écartés.

12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions en annulation présentées par Mme A dirigées contre l'arrêté du 31 mai 2025 par lequel le préfet du Territoire de Belfort a fixé le pays à destination duquel elle sera reconduite en exécution de l'interdiction judiciaire du territoire français sont rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, à Me Corsiglia, et au préfet du Territoire de Belfort.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juin 2025.

La magistrate désignée,

A. Bourjol

La greffière

F. Levaudel

La République mande et ordonne au préfet du Territoire de Belfort en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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