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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2109697

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2109697

vendredi 4 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2109697
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantSCP THEMIS AVOCATS & ASSOCIES

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lille a examiné la requête de M. C E, détenu, contestant la décision du 17 novembre 2021 du directeur du centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil ordonnant la saisie de son matériel informatique. Le tribunal a rejeté l'ensemble des moyens soulevés, notamment l'incompétence de l'auteur de l'acte, la violation des droits de la défense et l'erreur d'appréciation. La solution retenue est le rejet de la requête, confirmant ainsi la légalité de la saisie. Les textes appliqués incluent le code des relations entre le public et l'administration et le code de procédure pénale.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 9 décembre 2021, M. C E, représenté par Me Alexandre Ciaudo, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 17 novembre 2021 par laquelle le directeur du centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil a ordonné la saisie de son matériel informatique ;

2°) d'enjoindre au directeur du centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil de lui restituer son ordinateur dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle a été prise au terme d'une procédure irrégulière dès lors que l'administration a violé les droits de la défense en refusant de solliciter la désignation d'un avocat pour l'assister et de reporter le débat contradictoire préalable à l'intervention de cette décision ;

- elle est entachée d'une rétroactivité illégale ;

- la matérialité du grief tiré de la possession de fichiers audios et vidéos détenus en violation de la législation relative à la propriété intellectuelle n'est pas établie ;

- les traces de connexion USB relevées par l'administration sont anciennes, il a déjà été sanctionné pour ce fait et il n'a jamais récidivé ;

- les scellés ont été enlevés de son ordinateur lors du contrôle effectué avant son transfert au centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation en ce qu'elle prononce la retenue de son matériel informatique pour une durée illimitée au seul motif de la présence de contenu interdit en détention ;

- il craint de subir des représailles d'un agent qui était lui aussi affecté antérieurement au centre pénitentiaire de Liancourt dans lequel se sont produits des incidents, d'autant plus que son ordinateur a été saisi dès son arrivée au centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 octobre 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- le moyen tiré de la méconnaissance des droits de la défense de M. E est inopérant ;

- les autres moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 25 octobre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 27 novembre 2023 à 14 heures.

M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision n° 2022/01353 du 21 mars 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de procédure pénale ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- la circulaire de la direction de l'administration pénitentiaire en date du 13 octobre 2009 relative à l'accès à l'informatique pour les personnes placées sous main de justice ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Balussou,

- et les conclusions de M. Babski, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. C E, écroué depuis le 14 novembre 2009, a été transféré au centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil le 3 août 2021. A la suite du contrôle de son matériel informatique le 23 août 2021, le chef d'établissement lui a retiré son autorisation d'accès aux moyens informatiques par une décision du 17 novembre 2021. Le requérant demande au tribunal d'annuler cette décision et d'enjoindre à l'administration de lui restituer son matériel informatique.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, par une décision du 1er septembre 2021, publiée au recueil des actes administratifs n° 127 du 6 septembre 2021 de la préfecture du Pas-de-Calais, Mme F D, directrice interrégionale des services pénitentiaires de Lille, a donné délégation à Mme B A, directrice adjointe du centre pénitentiaire de Vendin-le-Veil, à l'effet de signer tout arrêté, décision, acte, document, correspondance se rapportant notamment à la rétention des équipements informatiques appartenant aux personnes détenues. Ainsi, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision attaquée manque en fait et doit, dès lors, être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2 () sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ". Aux termes de l'article L. 122-1 du même code : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. Cette personne peut se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix () ". Aux termes de l'article L. 211-2 de ce code : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ".

4. Il ressort des pièces du dossier que lors de la procédure contradictoire préalable à l'édiction de la décision en litige, M. E a été informé, le 5 novembre 2021, de l'intention de l'administration de lui retirer son matériel informatique et mis en mesure de consulter les pièces relatives à cette procédure de retrait, de son droit de présenter des observations écrites et orales et de se faire assister ou représenter par un avocat. A cette occasion, il a indiqué souhaiter présenter des observations écrites et orales et se faire assister ou représenter par un avocat désigné par le bâtonnier de l'ordre des avocats. Cette demande a été transmise le même jour, par courrier électronique des services pénitentiaires, au bâtonnier de l'ordre des avocats du barreau de Béthune en vue d'un débat contradictoire organisé le 16 novembre suivant. Si aucun avocat ne s'est présenté lors de ce débat, l'administration pénitentiaire doit être regardée comme ayant rempli ses obligations en mettant à même M. E d'être assisté d'un avocat qui avait été convoqué en temps utile. Par suite, le moyen tiré de ce que les droits de la défense du requérant auraient été méconnus manque en fait et doit, dès lors, être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 728 du code de procédure pénale : " Des règlements intérieurs types, prévus par décret en Conseil d'Etat, déterminent les dispositions prises pour le fonctionnement de chacune des catégories d'établissements pénitentiaires ". Aux termes de l'article R. 57-6-18 de ce code, alors en vigueur : " Le règlement intérieur type pour le fonctionnement de chacune des catégories d'établissements pénitentiaires, comprenant des dispositions communes et des dispositions spécifiques à chaque catégorie, est annexé au présent titre. Le chef d'établissement adapte le règlement intérieur type applicable à la catégorie dont relève l'établissement qu'il dirige en prenant en compte les modalités spécifiques de fonctionnement de ce dernier. " Le VII de l'article 19 du règlement intérieur type des établissements pénitentiaires, annexé à l'article R. 57-6-18 du code de procédure pénale dispose que : " La personne détenue peut acquérir par l'intermédiaire de l'administration et selon les modalités qu'elle détermine des équipements informatiques. / En aucun cas elle n'est autorisée à conserver des documents, autres que ceux liés à des activités socioculturelles, d'enseignement, de formation ou professionnelles, sur un support informatique. / Ces équipements ainsi que les données qu'ils contiennent sont soumis au contrôle de l'administration. Sans préjudice d'une éventuelle saisie par l'autorité judiciaire, tout équipement informatique appartenant à une personne détenue peut être retenu et ne lui être restitué qu'au moment de sa libération, dans les cas suivants : / 1° Pour des raisons d'ordre et de sécurité ; / 2° En cas d'impossibilité d'accéder aux données informatiques, du fait volontaire de la personne détenue ". Enfin, la circulaire de la direction de l'administration pénitentiaire en date du 13 octobre 2009 relative à l'accès à l'informatique pour les personnes placées sous main de justice, publiée au bulletin officiel du ministère de la justice du 30 décembre 2009, dispose que le contrôle fondé sur ces dispositions est effectué à chaque entrée et sortie d'un matériel informatique en établissement. Elle prévoit que la mise en place de scellés de sécurité sur les matériels informatiques est obligatoire pour tout ordinateur en cellule, de manière à prévenir toute ouverture de celui-ci par son utilisateur, et que sont interdits notamment les périphériques et technologies de communication, les technologies d'enregistrement sur support amovible telles que les lecteurs de cartes mémoire, les graveurs de CD-ROM et de DVD-ROM, les supports vierges (CD, DVD, clé USB, baladeur MP3, cartes mémoires, ) à l'exception des disquettes, CD, DVD et de l'informatique de travail fournis et marqués par l'administration pénitentiaire ou des CD ou DVD provenant d'éditeurs, ainsi que les logiciels permettant la dissimulation ainsi que le chiffrement de données.

6. Il est constant que lors du transfert de M. E au centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil, l'ordinateur de l'intéressé a été saisi, le 3 août 2021, dans le cadre de la mise en œuvre du contrôle à caractère systématique et conservatoire des équipements informatiques des personnes détenues prévu par les dispositions de la circulaire du 13 octobre 2021 à chaque entrée d'un nouveau matériel dans l'établissement. Le contrôle effectif de l'ordinateur, qui a eu lieu le 23 août 2021, a révélé de nombreuses anomalies, ce qui a conduit le directeur du centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil à prendre la décision attaquée du 17 novembre 2021 portant saisie du matériel informatique du requérant. Contrairement à ce que soutient ce dernier, cette décision est distincte de celle du 3 août 2021 dont l'objet était d'effectuer un contrôle de son ordinateur. Par suite, M. E n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée serait entachée d'une rétroactivité illégale.

7. En quatrième lieu, il ressort des pièces du dossier et notamment du rapport de contrôle de l'ordinateur de M. E faisant état de nombreux manquements aux règles de détention et d'utilisation du matériel informatique applicables que celui-ci contenait un logiciel de duplication de DVD, de nombreuses vidéos à caractère pornographiques, des photographies et vidéos de la famille de l'intéressé, dont le stockage est contraire aux règles rappelées ci-dessus au point 5. En outre, ce rapport fait état de traces de connexion USB, et mentionne la présence de " fichiers vidéo et audio dont la propriété intellectuelle ne semble pas avérée ". Si le requérant soutient qu'il n'est pas établi que les fichiers en cause auraient été obtenus illégalement, il est cependant constant qu'ils ne sont pas liés à des activités socioculturelles, d'enseignement, de formation ou professionnelles. En outre, si l'intéressé fait valoir que les traces de connexions seraient anciennes, qu'il aurait déjà été sanctionné pour ces faits et qu'il n'a jamais récidivé, il ne produit aucun élément probant à l'appui de ses allégations. Il ne justifie pas davantage que les scellés de sécurité garantissant que son ordinateur ne soit pas modifié auraient été retirés par les surveillants pénitentiaires avant son transfert au centre pénitentiaire de Vendin-le- Vieil et qu'il risque de subir des représailles de la part d'un agent, qui était en poste au centre pénitentiaire de Liancourt lors d'une précédente incarcération. Enfin, le requérant ne peut utilement se prévaloir de la circonstance, à supposer celle-ci avérée, qu'il avait été autorisé à conserver son ordinateur, régulièrement contrôlé et contenant alors les mêmes fichiers litigieux, dans les établissements où il était précédemment incarcéré. Dans ces conditions, le directeur du centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil n'a commis aucune erreur d'appréciation en ordonnant la saisie du matériel informatique de M. E. Par suite, le moyen doit être écarté.

8. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision du 17 novembre 2021 doivent être rejetées.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

9. Le présent jugement n'impliquant aucune mesure d'exécution, les conclusions présentées aux fins d'injonction et d'astreinte doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, le versement d'une somme au conseil de M. E.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C E, au garde des sceaux, ministre de la justice et à Me Alexandre Ciaudo.

Copie en sera adressée au directeur du centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil.

Délibéré après l'audience du 13 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Stefanczyk, présidente,

Mme Balussou, première conseillère,

Mme Léa Sanier, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 octobre 2024.

La rapporteure,

Signé

E.-M. Balussou

La présidente,

Signé

S. StefanczykLa greffière,

Signé

N. Paulet

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière.

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