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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2200236

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2200236

vendredi 4 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2200236
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantSCP THEMIS AVOCATS & ASSOCIES

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lille a examiné la requête de M. F, détenu, contestant la sanction disciplinaire de quinze jours de cellule prononcée pour insultes et incendie de cellule. Le requérant invoquait notamment une irrégularité de la procédure disciplinaire et une méconnaissance des droits de la défense. Le tribunal a rejeté la requête, estimant que la procédure était régulière, notamment en ce qui concerne la délégation de signature pour engager les poursuites, et que les droits de la défense avaient été respectés. La décision s'appuie sur les dispositions du code de procédure pénale, en particulier les articles R. 57-7-15 et suivants.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 13 janvier 2022, M. A F représenté par Me Alexandre Ciaudo, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 22 décembre 2021 par laquelle la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Lille a rejeté son recours administratif préalable obligatoire et a confirmé la sanction de mise en cellule disciplinaire pendant quinze jours prononcée à son encontre le 15 novembre 2021 par le président de la commission de discipline du centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- il a été placé, à titre préventif, plus de deux jours en cellule disciplinaire, en méconnaissance des dispositions des articles R. 57-7-18 et R. 57-7-19 du code de procédure pénale ;

- la décision attaquée a été prise au terme d'une procédure irrégulière ; il n'est pas établi que l'autorité ayant procédé à l'enquête et celle ayant décidé de poursuivre la procédure disciplinaire à son encontre étaient habilitées pour le faire ; la commission de discipline n'était pas régulièrement composée, en l'absence de preuve quant à la présence des deux assesseurs requis par les dispositions de l'article R. 57-7-6 du code de procédure pénale ; il n'est pas établi que l'autorité ayant présidé la commission de discipline était compétente pour le faire ; il n'est pas établi que le rédacteur du compte-rendu d'incident ne siégeait pas au sein de la commission de discipline ;

- les droits de la défense ont été méconnus dès lors, d'une part, qu'il n'a pas pu consulter le dossier disciplinaire dans un délai raisonnable avant l'audience devant la commission de discipline, d'autre part, qu'il ne lui a pas été permis de conserver une copie du dossier disciplinaire ; le renvoi devant la commission de discipline ne fait pas apparaître les faits qui lui sont reprochés ni leur qualification juridique ;

- la matérialité des faits qui lui sont reprochés n'est pas établie ;

- la sanction qui lui a été infligée est disproportionnée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 janvier 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 4 janvier 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 4 mars 2024 à 14 heures.

Par une décision du 17 janvier 2022 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Lille, M. F été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de procédure pénale :

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Sanier,

- et les conclusions de M. Babski, rapporteur public

Considérant ce qui suit :

1. M. F, incarcéré au centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil, a fait l'objet de deux rapports d'incident, le 12 novembre 2021, pour avoir proféré des insultes et des menaces à l'encontre d'un membre du personnel pénitentiaire et pour avoir mis le feu à sa cellule. Par une décision du 15 novembre 2021, le président de la commission de discipline a prononcé à son encontre la sanction de mise en cellule disciplinaire durant quinze jours. Le 22 novembre suivant, M. F a formé à l'encontre de cette décision le recours préalable obligatoire prévu à l'article R. 57-7-32 du code de procédure pénale. Par une décision implicite née le 22 décembre 2021, la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Lille a rejeté ce recours et confirmé, en conséquence, la sanction qui lui a été infligée. Par la présente requête, M. F demande au tribunal d'annuler cette dernière décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Seule la décision prise à la suite du recours administratif obligatoire, qui se substitue nécessairement à la décision initiale, est susceptible d'être déférée au juge de la légalité. Toutefois, si l'exercice d'un tel recours a pour but de permettre à l'autorité administrative, dans la limite de ses compétences, de remédier aux illégalités dont pourrait être entachée la décision initiale, sans attendre l'intervention du juge, la décision prise sur le recours n'en demeure pas moins soumise elle-même au principe de légalité. Si le requérant ne peut invoquer utilement des moyens tirés des vices propres à la décision initiale, lesquels ont nécessairement disparu avec elle, il est recevable à exciper de l'irrégularité de la procédure suivie devant la commission de discipline.

3. En premier lieu, aux termes de l'article R. 57-7-15 du code de procédure pénale, alors en vigueur : " Le chef d'établissement ou son délégataire apprécie, au vu des rapports et après s'être fait communiquer, le cas échéant, tout élément d'information complémentaire, l'opportunité de poursuivre la procédure. () ".

4. Il ressort des pièces du dossier que les poursuites disciplinaires ont été ordonnées le 12 novembre 2021 par M. B G, chef des services pénitentiaires et adjoint au chef de détention, lequel avait reçu délégation à cet effet en vertu d'une décision du 29 octobre 2021 de M. H C, directeur du centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil, régulièrement publiée au recueil spécial n°151 des actes administratifs de l'Etat dans le département du Pas-de-Calais du 3 novembre 2021. Eu égard à l'objet d'une délégation de signature qui, quoique constituant un acte réglementaire, n'a pas la même portée à l'égard des tiers qu'un acte modifiant le droit destiné à leur être appliqué, sa publication au recueil des actes administratifs, qui permet de donner une date certaine à la décision de délégation prise par le chef d'établissement, a constitué une mesure de publicité suffisante pour rendre les effets de la délégation de signature opposables aux tiers, notamment à l'égard des détenus de l'établissement pénitentiaire. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article R. 57-7-15 du code de procédure pénale doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-14 du code de procédure pénale, alors en vigueur : " A la suite de ce compte rendu d'incident, un rapport est établi par un membre du personnel de commandement du personnel de surveillance, un major pénitentiaire ou un premier surveillant et adressé au chef d'établissement. Ce rapport comporte tout élément d'information utile sur les circonstances des faits reprochés à la personne détenue et sur la personnalité de celle-ci. L'auteur de ce rapport ne peut siéger en commission de discipline. () ".

6. Il ressort des pièces du dossier que le rapport d'enquête établi en application des dispositions précitées a été rédigé par M. I E, premier surveillant, qui n'a pas siégé au sein de la commission de discipline. Dans ces circonstances, M. F n'est pas fondé à soutenir que ce rapport n'aurait pas été établi par une autorité compétente.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-6 du code de procédure pénale, alors en vigueur : " La commission de discipline comprend, outre le chef d'établissement ou son délégataire, président, deux membres assesseurs ". Aux termes de l'article R. 57-7-7 du même code, alors en vigueur : " Les sanctions disciplinaires sont prononcées, en commission, par le président de la commission de discipline. Les membres assesseurs ont voix consultative. ". Aux termes de l'article R. 57-7-8 du même code, alors en vigueur : " Le président de la commission de discipline désigne les membres assesseurs. / Le premier assesseur est choisi parmi les membres du premier ou du deuxième grade du corps d'encadrement et d'application du personnel de surveillance de l'établissement. / Le second assesseur est choisi parmi des personnes extérieures à l'administration pénitentiaire qui manifestent un intérêt pour les questions relatives au fonctionnement des établissements pénitentiaires, habilitées à cette fin par le président du tribunal judiciaire territorialement compétent. La liste de ces personnes est tenue au greffe du tribunal judiciaire. ".

8. Il ressort des pièces du dossier, et notamment du registre de la commission de discipline produit par le garde des sceaux à l'instance, que cette commission était présidée par M. D J, adjoint au chef d'établissement, assisté d'un assesseur, membre de l'administration pénitentiaire, et d'une personne extérieure à l'administration pénitentiaire. M. J avait reçu délégation à cet effet en vertu d'une décision du 29 octobre 2021 de M. C, directeur du centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil, régulièrement publiée au recueil spécial n°151 des actes administratifs de l'Etat dans le département du Pas-de-Calais du 3 novembre 2021. Par ailleurs, il ressort des mêmes mentions que l'assesseur pénitentiaire désigné par les initiales " Le " n'était pas l'auteur du compte-rendu d'incident du 12 novembre 2021 à 9 heures 30, désigné selon la capture d'écran du logiciel " Genesis " produite en défense par les initiales " D. La ". Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées relatives à la composition de la commission de discipline, doit être écarté en toutes ses branches.

9. En quatrième lieu, le respect des droits de la défense préalablement au prononcé d'une sanction, qui constitue un principe général du droit, suppose que la personne concernée soit informée, avec une précision suffisante et dans un délai raisonnable avant le prononcé de la sanction, des griefs formulés à son encontre et puisse avoir accès aux pièces au vu desquelles les manquements qui lui sont reprochés ont été retenus.

10. Il résulte des dispositions combinées des articles R. 57-6-9 et R. 57-7-16 du code de procédure pénale que, pour être en mesure de préparer utilement sa défense, la personne détenue doit être informée de la date et de l'heure de la commission de discipline au moins vingt-quatre heures à l'avance et qu'elle doit être mise en mesure d'avoir accès aux éléments de la procédure au moins trois heures avant la séance.

11. Il ressort du bordereau de remise de pièces, produit par le garde des sceaux à l'instance, que l'intégralité du dossier disciplinaire de M. F, notamment la décision de poursuite qui énonce de manière détaillée les faits à l'origine de la saisine de la commission ainsi que la qualification disciplinaire qu'ils étaient susceptibles de revêtir, lui a été communiquée le 12 novembre 2021 à 15 heures 30, soit plus de 24 heures avant la séance de la commission de discipline qui s'est tenue le 15 novembre suivant à 15 heures. Si le requérant a refusé de signer ce bordereau, ses mentions font toutefois foi jusqu'à preuve du contraire, qui n'est pas rapportée par ce dernier. Par ailleurs, si la communication de son dossier à l'intéressé avant sa comparution devant la commission est une garantie destinée à lui permettre de préparer sa défense, aucune disposition législative ou réglementaire, ni aucun principe général, n'impose à l'administration de permettre au détenu de conserver une copie de ce dossier. Ainsi, et contrairement à ce que soutient M. F, la circonstance qu'il n'a pu conserver une copie de ces pièces est sans incidence sur la régularité de la procédure. Il suit de là que le moyen tiré de la violation des droits de la défense doit être écarté en toutes ses branches.

12. En cinquième lieu, les conditions d'exécution de la décision de placement en cellule disciplinaire à titre préventif sur le fondement des dispositions de l'article R. 57-7-18 du code de procédure pénale sont sans influence sur la légalité de la décision de sanction prononcée par le chef d'établissement, en vertu de l'article R. 57-7-7 de ce code, à laquelle s'est substituée la décision de la directrice interrégionale des services pénitentiaires. Par suite, le moyen tiré de ce que le placement de M. F en cellule disciplinaire à titre préventif serait entaché d'illégalité est inopérant et doit, pour ce motif, être écarté.

13. En sixième lieu, il ressort des pièces du dossier que la sanction en litige a été adoptée après que M. F ait, le 12 novembre 2021, insulté un agent pénitentiaire par l'interphone et mis le feu à sa cellule. Si le requérant soutient que la matérialité des faits qui lui sont reprochés n'est pas établie, il n'apporte à l'appui de ce moyen aucun élément de nature à remettre en cause les énonciations des comptes-rendus d'incident établis le 12 novembre 2021. En outre, l'intéressé a reconnu être l'auteur de l'incendie de sa cellule devant les membres de la commission de discipline du centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil. Par suite, le moyen tiré du défaut de matérialité des faits fondant la décision attaquée doit être écarté.

14. En dernier lieu, aux termes de l'article R. 57-7 du code de procédure pénale, alors en vigueur : " Les fautes disciplinaires sont classées selon leur gravité, selon les distinctions prévues aux articles R. 57-7-1 à R. 57-7-3, en trois degrés. ". Aux termes de l'article R. 57-7-1 du même code, alors en vigueur : " Constitue une faute disciplinaire du premier degré le fait, pour une personne détenue : / () / 5° De commettre intentionnellement des actes de nature à mettre en danger la sécurité d'autrui / () / 12° De proférer des insultes, des menaces ou des propos outrageants à l'encontre d'un membre du personnel de l'établissement, d'une personne en mission ou en visite au sein de l'établissement pénitentiaire ou des autorités administratives ou judiciaires () ". Aux termes de l'article R. 57-7-33 du même code, alors en vigueur : " Lorsque la personne détenue est majeure, peuvent être prononcées les sanctions disciplinaires suivantes : / () / 8° La mise en cellule disciplinaire. ". Aux termes de l'article R. 57-7-47 du même code, alors en vigueur : " Pour les personnes majeures, la durée de la mise en cellule disciplinaire ne peut excéder vingt jours pour une faute disciplinaire du premier degré, quatorze jours pour une faute disciplinaire du deuxième degré et sept jours pour une faute disciplinaire du troisième degré. / Cette durée peut être portée à trente jours lorsque : / 1° Les faits commis constituent une des fautes prévues aux 1°, 2° et 3° de l'article R. 57-7-1 ; / 2° Les fautes prévues aux 4° et 7° de l'article R. 57-7-1 ont été commises avec violence physique contre les personnes. ".

15. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un détenu ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

16. Compte tenu des fautes commises par M. F, qui relèvent du premier degré au sens des dispositions précitées l'article R. 57-7-1 du code de procédure pénale, la sanction de mise en cellule disciplinaire durant quinze jours ne présente pas un caractère disproportionné.

17. Il résulte de tout ce qui précède que M. F n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision en litige. Par suite, ses conclusions aux fins d'annulation doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

18. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante, la somme demandée par M. F au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. F est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A F, au garde des sceaux, ministre de la justice et à Me Alexandre Ciaudo.

Délibéré après l'audience du 13 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Stefanczyk, présidente,

Mme Balussou, première conseillère,

Mme Sanier, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 octobre 2024.

La rapporteure,

Signé

L. SANIER

La présidente,

Signé

S. STEFANCZYK

La greffière,

Signé

N. PAULET

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2200236

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