Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2200596
mercredi 12 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2200596 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 6ème chambre |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 26 janvier 2022, la société d'exercice libéral à responsabilité limitée (SELARL) Osten Lemaitre Avocats demande au tribunal :
1°) d'annuler pour excès de pouvoir la décision du 11 janvier 2022 par laquelle le préfet de la région Hauts-de-France a, sur recours administratif préalable obligatoire, confirmé la décision du 30 septembre 2021 lui refusant l'enregistrement de sa déclaration d'activité au titre de la formation continue ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la décision de refus d'enregistrement est insuffisamment motivée ;
- la décision contestée est entachée d'une erreur d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 29 mars 2023, le préfet de la région Hauts-de-France conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par la société Osten Lemaitre Avocats ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code du travail ;
- la loi n°2016-1691 du 9 décembre 2016 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Fougères,
- les conclusions de Mme Bruneau, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. La société Osten Lemaitre Avocats a présenté le 20 septembre 2021 une demande d'enregistrement au titre d'activités de formation continue, compte tenu de la signature le 15 septembre 2021 d'une convention de formation avec la société Ramery, prévoyant quinze sessions de trois heures de formation sur la thématique " comprendre, identifier et prévenir la corruption en entreprise ". Par une décision du 30 septembre 2021, le préfet de la région Hauts-de-France a refusé l'enregistrement de la déclaration d'activité de la société Osten Lemaitre Avocats. Par un courrier du 8 novembre 2021, reçu le 15 novembre 2021, la société Osten Lemaitre Avocats a formé le recours administratif préalable obligatoire prévu par l'article R. 6351-11 du code du travail à l'encontre de cette décision, lequel a été rejeté par une décision du préfet de la région Hauts-de-France du 11 janvier 2022. Par la présente requête, la société Osten Lemaitre Avocats sollicite l'annulation de la décision précitée du 11 janvier 2022.
2. D'une part, l'article L. 6351-1 du code du travail dispose : " Toute personne qui réalise des actions prévues à l'article L. 6313-1 dépose auprès de l'autorité administrative une déclaration d'activité, dès la conclusion de la première convention de formation professionnelle ou du premier contrat de formation professionnelle, conclus respectivement en application des articles L. 6353-1 et L. 6353-3. / L'autorité administrative procède à l'enregistrement de la déclaration sauf dans les cas prévus par l'article L. 6351-3 ". Aux termes de l'article L. 6351-3 de ce code : " L'enregistrement de la déclaration d'activité peut être refusé de manière motivée, avec indication des modalités de recours, par décision de l'autorité administrative dans les cas suivants : / 1° Les prestations prévues à la première convention de formation professionnelle ou au premier contrat de formation professionnelle ne correspondent pas aux actions mentionnées à l'article L. 6313-1 ; / () ". L'article L. 6313-1 du même code dispose : " Les actions concourant au développement des compétences qui entrent dans le champ d'application des dispositions relatives à la formation professionnelle sont : / 1° Les actions de formation ; / 2° Les bilans de compétences ; / 3° Les actions permettant de faire valider les acquis de l'expérience, dans les conditions prévues au livre IV de la présente partie ; / 4° Les actions de formation par apprentissage, au sens de l'article L. 6211-2. ". L'action de formation mentionnée au 1° de l'article L. 6313-1 du code du travail est définie à l'article L. 6313-2 de ce code comme " un parcours pédagogique permettant d'atteindre un objectif professionnel ". Enfin, l'article L. 6313-3 de ce code dispose que : " Les actions de formation mentionnées au 1° de l'article L. 6313-1 ont pour objet : / 1° De permettre à toute personne sans qualification professionnelle ou sans contrat de travail d'accéder dans les meilleures conditions à un emploi ; / 2° De favoriser l'adaptation des travailleurs à leur poste de travail, à l'évolution des emplois ainsi que leur maintien dans l'emploi et de participer au développement de leurs compétences en lien ou non avec leur poste de travail. Elles peuvent permettre à des travailleurs d'acquérir une qualification plus élevée ; / 3° De réduire, pour les travailleurs dont l'emploi est menacé, les risques résultant d'une qualification inadaptée à l'évolution des techniques et des structures des entreprises, en les préparant à une mutation d'activité soit dans le cadre, soit en dehors de leur entreprise. Elles peuvent permettre à des salariés dont le contrat de travail est rompu d'accéder à des emplois exigeant une qualification différente, ou à des non-salariés d'accéder à de nouvelles activités professionnelles ; / 4° De favoriser la mobilité professionnelle ".
3. Il résulte de ces dispositions que la réalisation de prestations de formation professionnelle continue au sens défini par l'article L. 6313-1 du code du travail est subordonnée à une déclaration préalable d'activité, comportant l'identification du déclarant et la description de son activité, que l'administration enregistre, sauf pour des motifs tenant soit à l'absence de conformité des prestations envisagées ou des conditions de leur réalisation aux dispositions législatives régissant de telles prestations, soit à l'absence de production des pièces justificatives.
4. D'autre part, l'article 17 de la loi du 9 décembre 2016 relative à la transparence, à la lutte contre la corruption et à la modernisation de la vie économique dispose : " I. - Les présidents, les directeurs généraux et les gérants d'une société employant au moins cinq cents salariés, ou appartenant à un groupe de sociétés dont la société mère a son siège social en France et dont l'effectif comprend au moins cinq cents salariés, et dont le chiffre d'affaires ou le chiffre d'affaires consolidé est supérieur à 100 millions d'euros sont tenus de prendre les mesures destinées à prévenir et à détecter la commission, en France ou à l'étranger, de faits de corruption ou de trafic d'influence (). II. - Les personnes mentionnées au I mettent en œuvre les mesures et procédures suivantes : / () / 6° Un dispositif de formation destiné aux cadres et aux personnels les plus exposés aux risques de corruption et de trafic d'influence ; / (). III. - L'Agence française anticorruption contrôle le respect des mesures et procédures mentionnées au II du présent article. / () ".
5. Il résulte de la combinaison de ces dispositions que l'article 17 de la loi du 9 décembre 2016 précité prévoyant un dispositif de formation pour lutter contre le risque de corruption ne déroge pas aux dispositions du code du travail et qu'il appartient à l'Agence française anticorruption seule de contrôler le respect des mesures et procédures prévues par cet article.
6. Pour refuser à la société Osten Lemaitre Avocats l'exercice d'activités de formation continue, le préfet de la région Hauts-de-France a estimé que le contenu dense de la prestation proposée n'était pas en cohérence avec sa durée de trois heures et qu'il n'était pas adapté aux risques spécifiques auxquels sont exposés les stagiaires, de sorte que cette prestation correspondait à une action de sensibilisation au sens des recommandations de l'Agence française anticorruption et non à une action de formation anticorruption.
7. Il ressort des pièces du dossier que la société par actions simplifiée Ramery, pour l'application des dispositions de l'article 17 de la loi du 9 décembre 2016 relative à la transparence, à la lutte contre la corruption et à la modernisation de la vie économique, a conclu le 14 avril 2020 avec la société Osten Lemaitre Avocats une convention globale d'assistance pour l'établissement et le déploiement d'un programme de conformité anticorruption, prévoyant notamment, d'une part, une formation juridique et pratique des encadrants et, d'autre part, une formation des opérationnels essentiellement basée sur les bonnes pratiques. Dans ce cadre, une convention de formation a été conclue le 15 septembre 2021 entre ces deux sociétés, portant sur dix sessions de trois heures, au bénéfice d'une partie du personnel de la société Ramery, par groupes de quinze participants maximum par session, sur la thématique : " comprendre, identifier et prévenir la corruption en entreprise ".
8. Il ressort du calendrier de déploiement produit au soutien de la requête que la prestation dispensée par la société Osten Lemaitre Avocats était à destination du comité de direction de la société Ramery, du directeur général délégué aux directeurs d'entité, ce que confirme la liste de composition des groupes communiquée à l'occasion du recours administratif préalable obligatoire. Il ressort par ailleurs du contenu de la prestation proposée par la société Osten Lemaitre Avocats qu'elle était ciblée sur ce public de cadres et dirigeants de la société de travaux publics Ramery, au regard notamment des exemples de situation donnés, dénommés " cas pratiques ", de sorte qu'elle prenait effectivement en compte les situations de corruption, de trafic d'influence ou de conflit d'intérêts auxquelles pouvaient être confrontés ces cadres. Elle permettait ainsi de favoriser l'adaptation de ces directeurs à leur poste de travail au sens du 2° de L. 6313-3 du code du travail, sans qu'importe la circonstance que les sessions proposées puissent avoir un contenu dense, s'agissant d'un public composé exclusivement de cadres de la société et en l'absence d'incohérence manifeste entre la durée de trois heures fixée et le contenu proposé. En outre, l'intitulé de la prestation proposée par la société Osten Lemaitre Avocats comme son descriptif dans la convention du 15 septembre 2021 permettent, contrairement à ce que soutient le préfet de la région Hauts-de-France, d'identifier les compétences en termes de connaissances et de savoir-être que les participants devront acquérir, à l'issue du parcours de formation de trois heures proposé comportant tant des informations en termes de règlementation applicable et de procédures en matière de corruption que des exemples concrets adaptés à l'entreprise et à la situation hiérarchique des participants, avec également un contrôle des connaissances au cours des sessions sous forme de questions à choix multiple. Dans ces conditions, la prestation proposée par la société Osten Lemaitre Avocats constitue bien une action de formation au sens des dispositions de l'article L. 6313-2 du code du travail et du 2° de l'article L. 6313-3 de ce code. Dès lors, en refusant à la société Osten Lemaitre Avocats l'exercice d'activités de formation continue, le préfet de la région Hauts-de-France a méconnu les dispositions précitées de l'article L. 6351-3 du code du travail.
9. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner l'autre moyen de la requête, que la décision du 11 janvier 2022 du préfet de la région Hauts-de-France doit être annulée.
Sur les frais liés au litige :
10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la société Osten Lemaitre Avocats et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La décision du préfet de la région Hauts-de-France du 11 janvier 2022 est annulée.
Article 2 : L'Etat versera à la société Osten Lemaitre Avocats une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société d'exercice libéral à responsabilité limitée (SELARL) Osten Lemaitre Avocats et à la ministre du travail, de la santé et des solidarités.
Copie en sera adressée au préfet de la région Hauts-de-France et au directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités Hauts-de-France.
Délibéré après l'audience du 22 mai 2024, à laquelle siégeaient :
M. Riou, président,
M. Fougères, premier conseiller,
Mme Bruneau, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juin 2024.
Le rapporteur,
signé
V. Fougères
Le président,
signé
J.-M. Riou La greffière,
signé
J. Vandewyngaerde
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière
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