Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2200633
mercredi 26 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2200633 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | juge unique (6) |
| Avocat requérant | LACHEVRE |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 27 janvier 2022 et le 21 juillet 2023, Mme D B, représentée par Me Lachèvre, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 7 octobre 2021 par laquelle le président du conseil départemental du Pas-de-Calais a réduit de 80% son allocation de revenu de solidarité active pour une durée d'un mois ;
2°) d'annuler la décision du 8 novembre 2021 par laquelle le président du conseil départemental du Pas-de-Calais a supprimé, à compter du 1er novembre 2021 et pour une durée d'un mois, le versement du revenu de solidarité active ;
3°) d'annuler la décision du 1er décembre 2021, prise sur recours administratif préalable obligatoire, par laquelle le président du conseil départemental du Pas-de-Calais a confirmé les décisions précitées du 7 novembre et 8 décembre 2021 ;
4°) d'enjoindre au département du Pas-de-Calais de rétablir ses droits au revenu de solidarité active à compter du 1er octobre 2021 ;
5°) de condamner le département du Pas-de-Calais à lui verser la somme de 1 393 euros au titre de la régularisation rétroactive du revenu de solidarité active ;
6°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;
- la procédure est irrégulière dès lors qu'elle n'a pas été en mesure de présenter, préalablement aux décisions attaquées, ses observations ;
- la décision est insuffisamment motivée ;
- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit, une absence à un rendez-vous ne pouvant, au regard des dispositions de l'article L. 262-37 du code de l'action sociale et des familles, justifier une suspension du revenu de solidarité active ;
- elle disposait d'un motif légitime, dont elle a informé son référent, pour ne pas se rendre au rendez-vous ;
- les sanctions prises par le président du conseil départemental du Pas-de-Calais sont fondées sur un contrat d'engagements réciproques qui avait pris fin.
Par un mémoire, enregistré le 25 avril 2022, le département du Pas-de-Calais conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur le moyen relevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions à fin d'annulation des courriers du 7 octobre 2021 et du 8 novembre 2021 en tant que la décision du 1er décembre 2021, prise sur recours administratif préalable obligatoire, se substitue aux décisions précitées.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'action sociale et des familles ;
- le code des relations entre le public et l'administration
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le président du tribunal a désigné M. Riou, vice-président, pour statuer sur le litige en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Le rapport de M. Riou a été entendu au cours de l'audience publique.
La clôture de l'instruction a été prononcée, en application de l'article R. 772-9 du code de justice administrative, à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme D B, allocataire du revenu de solidarité active, a signé, le 3 décembre 2019, un contrat d'engagement réciproques avec le département du Pas-de-Calais, en vertu des dispositions de l'article L. 262-28 du code de l'action sociale et des familles. Estimant que le contrat d'engagements réciproques n'avait pas été respecté du fait de l'absence injustifiée à un rendez-vous fixé avec le référent de l'allocataire pour la signature d'un nouveau contrat d'engagements réciproques, le président du conseil départemental du Pas-de-Calais a appliqué à Mme B une sanction de réduction de 80% de son revenu de solidarité active pour une durée d'un mois, par décision du 7 octobre 2021. A défaut de régularisation de sa situation par l'allocataire, une suppression totale de l'allocation, pour une durée d'un mois, a ensuite été appliquée, par une décision du 8 novembre 2021. Mme B a formé un recours administratif préalable obligatoire contre ces deux décisions, par un courrier du 10 novembre 2021, reçu le 17 du même mois par les services du département. Par une décision en date du 1er décembre 2021, le président du conseil départemental du Pas-de-Calais a rejeté ce recours administratif contre ces deux décisions. Par la présente requête, Mme B demande l'annulation des trois décisions précitées.
Sur les conclusions aux fins d'annulation des décisions du 7 octobre et du 8 novembre 2021 :
2. Aux termes de l'article L. 262-47 du code de l'action sociale et des familles : " Toute réclamation dirigée contre une décision relative au revenu de solidarité active fait l'objet, préalablement à l'exercice d'un recours contentieux, d'un recours administratif auprès du président du conseil départemental ". L'article L. 412-7 du code des relations entre le public et l'administration dispose : " La décision prise à la suite d'un recours administratif préalable obligatoire se substitue à la décision initiale ".
3. S'il est saisi de conclusions tendant à l'annulation d'une décision qui ne peut donner lieu à un recours devant le juge qu'après l'exercice d'un recours administratif préalable et si le requérant indique, de sa propre initiative ou le cas échéant à la demande du juge, avoir exercé ce recours et, le cas échéant après que le juge l'y ait invité, produit la preuve de l'exercice de ce recours ainsi que, s'il en a été pris une, la décision à laquelle il a donné lieu, le juge doit regarder les conclusions dirigées formellement contre la décision initiale comme tendant à l'annulation de la décision, née de l'exercice du recours, qui s'y est substituée.
4. L'institution d'un recours administratif, préalable obligatoire à la saisine du juge, a pour effet de laisser à l'autorité compétente pour en connaître le soin d'arrêter définitivement la position de l'administration. Il s'ensuit que la décision prise à la suite du recours se substitue nécessairement à la décision initiale et qu'elle est seule susceptible d'être déférée au juge de la légalité. Dès lors, la décision du 1er décembre 2021 du président du conseil départemental du Pas-de-Calais, prise sur recours administratif préalable, s'est substituée aux décisions du 7 octobre et du 8 novembre 2021. Il s'ensuit que les conclusions à fin d'annulation présentées à l'encontre de ces deux dernières décisions, dépourvues d'objet dès l'origine, doivent être rejetées comme irrecevables, comme les parties en ont été informées.
Sur l'office du juge :
5. Il appartient au juge administratif, saisi de conclusions dirigées contre une décision de suspension du versement du revenu de solidarité active ou de radiation de la liste des bénéficiaires du revenu de solidarité active prononcée sur le fondement des dispositions citées au point 3, lesquelles ne présentent pas le caractère de sanctions, eu égard tant à la finalité de son intervention dans la reconnaissance du droit à cette allocation qu'à sa qualité de juge de plein contentieux, non de se prononcer sur les éventuels vices propres de la décision attaquée mais d'examiner les droits de l'intéressé sur lesquels l'administration s'est prononcée, en tenant compte de l'ensemble des circonstances de fait qui résultent de l'instruction et notamment des pièces le cas échéant produites en cours d'instance par le requérant. Au vu de ces éléments, il lui appartient d'annuler ou de réformer, s'il y a lieu, cette décision, en fixant alors lui-même tout ou partie des droits de l'intéressé pour la période courant à compter de la date de suspension des droits et en le renvoyant, au besoin, devant l'administration afin qu'elle procède à cette fixation pour le surplus, sur la base des motifs de son jugement.
Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du 1er décembre 2021 :
6. D'une part aux termes de l'article L. 262-28 du code de l'action sociale et des familles : " Le bénéficiaire du revenu de solidarité active est tenu, lorsqu'il est sans emploi ou ne tire de l'exercice d'une activité professionnelle que des revenus inférieurs à une limite fixée par décret, de rechercher un emploi, d'entreprendre les démarches nécessaires à la création de sa propre activité ou d'entreprendre les actions nécessaires à une meilleure insertion sociale ou professionnelle. () ".
7. D'autre part, aux termes l'article L. 262-35 du même code : " Le bénéficiaire du revenu de solidarité active orienté vers un organisme participant au service public de l'emploi autre que l'institution mentionnée à l'article L. 5312-1 du code du travail conclut avec le département, représenté par le président du conseil départemental, sous un délai d'un mois après cette orientation, un contrat librement débattu énumérant leurs engagements réciproques en matière d'insertion professionnelle. / Ce contrat précise les actes positifs et répétés de recherche d'emploi que le bénéficiaire s'engage à accomplir. / Il précise également, en tenant compte de la formation du bénéficiaire, de ses qualifications, de ses connaissances et compétences acquises au cours de ses expériences professionnelles, de sa situation personnelle et familiale ainsi que de la situation du marché du travail local, la nature et les caractéristiques de l'emploi ou des emplois recherchés, la zone géographique privilégiée et le niveau de salaire attendu. Le bénéficiaire ne peut refuser plus de deux offres raisonnables d'emploi ainsi définies. / Le contrat retrace les actions que l'organisme vers lequel il a été orienté s'engage à mettre en œuvre dans le cadre du service public, notamment en matière d'accompagnement personnalisé et, le cas échéant, de formation et d'aide à la mobilité. / Lorsque le bénéficiaire ne respecte pas une stipulation de ce contrat, l'organisme vers lequel il a été orienté le signale au président du conseil départemental. ". Aux termes de l'article L. 262-36 du même code : " Le bénéficiaire du revenu de solidarité active ayant fait l'objet de l'orientation mentionnée au 2° de l'article L. 262-29 conclut avec le département, représenté par le président du conseil départemental, sous un délai de deux mois après cette orientation, un contrat librement débattu énumérant leurs engagements réciproques en matière d'insertion sociale ou professionnelle. / () ".
8. Enfin, aux termes de l'article L. 262-37 du code de l'action sociale et des familles : " Sauf décision prise au regard de la situation particulière du bénéficiaire, le versement du revenu de solidarité active est suspendu, en tout ou partie, par le président du conseil départemental : 1° Lorsque, du fait du bénéficiaire et sans motif légitime, le projet personnalisé d'accès à l'emploi ou l'un des contrats mentionnés aux articles L. 262-35 et L. 262-36 ne sont pas établis dans les délais prévus ou ne sont pas renouvelés ; () / Cette suspension ne peut intervenir sans que le bénéficiaire, assisté à sa demande par une personne de son choix, ait été mis en mesure de faire connaître ses observations aux équipes pluridisciplinaires mentionnées à l'article L. 262-39 dans un délai qui ne peut excéder un mois. ; () ".
9. En premier lieu, il résulte certes de l'instruction que Mme B, contrairement à ce qu'elle soutient, n'avait plus comme référente Mme A, du centre communal d'action sociale de Hersin-Coupigny mais Mme C, de la structure Passeport Forma, comme le fait valoir à juste titre le département en défense par la production d'une attestation, signée par la requérante, relative à un diagnostic réalisé par cette structure le 22 juillet 2021. Au cours de cet entretien un rendez-vous avait été fixé pour le 13 septembre 2021 à 11 h 15, destiné à la signature d'un nouveau contrat d'engagements réciproques. Mme B justifie, par la production d'une attestation de l'entreprise ayant organisé cet entretien, qu'elle était convoquée le même jour, à 11 h 30, à un entretien d'embauche, ce qui constitue, notamment eu égard à son objet de réinsertion professionnelle, un motif légitime pour ne pas s'être rendue au rendez-vous fixé pour le département. Elle est ainsi fondée à soutenir que c'est à tort que lui a été appliquée une réduction de son revenu de solidarité active pour le mois d'octobre 2021.
10. En second lieu, le département du Pas-de-Calais ne justifie pas de la réception par Mme B, avant le 10 novembre 2021, date à laquelle l'exercice d'un recours administratif préalable obligatoire établit qu'elle en avait connaissance, de la décision du 7 octobre 2021, par laquelle le département du Pas-de-Calais l'invitait à présenter des observations, en vertu des dispositions précitées de l'article L. 262-37 du code de l'action sociale et des familles, sur le prononcé d'une nouvelle suspension à défaut de régularisation par l'intéressée de sa situation, c'est-à-dire à défaut de signature d'un contrat d'engagement réciproques. Mme B n'a donc pas été mise en mesure d'éviter l'application de la seconde suspension, totale et d'une durée d'un mois, décidée le 8 novembre 2021. L'absence d'établissement du contrat qui a conduit à cette seconde suspension doit être regardée, dans ces conditions, comme également justifiée par un motif légitime. Par suite, le président du conseil départemental du Pas-de-Calais ne pouvait valablement prononcer la suspension de la perception du revenu de solidarité active pour le mois de novembre 2021.
11. Il résulte de ce qui précède que Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision du 1er décembre 2021 la suspendant, partiellement puis totalement, de ses droits à l'allocation de revenu de solidarité active au titre des mois d'octobre et novembre 2021.
12. Mme B est par suite rétablie dans ses droits à l'allocation de revenu de solidarité active au titre des mois d'octobre et novembre 2021, de sorte que le département du Pas-de-Calais devra lui verser la somme de 895,50 euros (398 + 497,50).
Sur les frais liés au litige :
13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du conseil départemental une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par Mme B et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La décision du président du conseil départemental du Pas-de-Calais du 1er décembre 2021 est annulée.
Article 2 : Mme B est rétablie dans ses droits de revenu de solidarité active au titre des mois d'octobre et novembre 2021.
Article 3 : Le département du Pas-de-Calais versera à Mme B la somme de 895,50 euros au titre du rétablissement dans ses droits au revenu de solidarité active mentionnés à l'article 2 du présent jugement.
Article 4 : Le département du Pas-de-Calais versera à Mme B une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B et département du Pas-de-Calais.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 juin 2024.
Le magistrat désigné,
signé
J.M. Riou
La greffière,
signé
I.Baudry
La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière
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