lundi 9 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2203124 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 6ème chambre |
| Avocat requérant | AERYS AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés le 26 avril 2022, le 31 août 2022 et le 3 octobre 2024, la société par actions simplifiée (S.A.S.) Infinity Mobilité, représentée par Me Delumeau, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 2 novembre 2021 par laquelle le préfet du Nord a décidé de mettre à sa charge le remboursement d'une somme de 185 926,27 euros perçue au titre de l'allocation d'activité partielle pour la période du 10 septembre 2020 au 28 janvier 2021 ;
2°) à titre subsidiaire, de limiter la demande de remboursement aux seules allocations afférentes aux situations de Messieurs Vela et Gendre.
Elle soutient que :
- elle n'a pas été destinataire du procès-verbal du 23 août 2021 sur laquelle la décision contestée est fondée, ni même des pièces annexées à ce procès-verbal non communiquées dans le cadre de la présente instance ;
- la décision contestée est entachée d'un défaut de motivation, dès lors qu'elle n'est pas motivée en fait et que le courrier daté du 23 août 2021 qui lui a été adressé ne comporte pas l'énonciation des circonstances ayant permis aux inspecteurs du travail de regarder les infractions établies ; cette décision ne comporte en outre aucune motivation quant au quantum mis à sa charge ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation, en l'absence de travail dissimulé, du fait de l'absence de volonté de dissimuler les heures travaillées par deux de ses salariés et en l'absence de fraude à l'activité partielle ;
- la sanction de remboursement des aides est disproportionnée.
Par des mémoires en défense, enregistrés le 4 juillet 2022 et le 14 octobre 2024, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par la société Infinity Mobilité ne sont pas fondés.
Le procès-verbal d'infractions n° 2021-63 du 23 août 2021 a été demandé aux parties sur le fondement de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative.
La société requérante a produit une pièce le 1er octobre 2024 et le préfet du Nord a produit la pièce sollicitée le 2 octobre 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Fougères,
- les conclusions de Mme Bruneau, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. La société Infinity Mobilité, spécialisée dans le transport de personnes par véhicules légers, a été autorisée à placer en activité partielle des salariés sur la période du 2 mars 2020 au 31 juin 2021, pour un total de 118 000 heures. Elle a notamment bénéficié, dans ce cadre, d'une indemnisation à hauteur de 28 525,39 euros par une décision du 10 septembre 2020, de 29 500,22 euros par une décision du 8 octobre 2020, de 95 299,83 euros par une décision du 12 janvier 2021 et de 32 600,83 euros par une décision du 28 janvier 2021. Un procès-verbal a été dressé à son encontre le 23 août 2021 pour des faits, commis entre les mois de septembre 2020 et décembre 2020, d'exécution d'un travail dissimulé, de fraude pour l'obtention de l'allocation compensant la menace ou l'atteinte à l'emploi, de transport routier de personnes sans livret individuel de contrôle conforme et de paiement de salaire inférieur à celui fixé par les stipulations d'une convention ou d'un accord collectif de travail étendu, concernant deux salariés. Par une décision du 2 novembre 2021, le préfet du Nord a décidé de mettre à sa charge le remboursement d'une somme de 185 926,27 euros perçue au titre de l'allocation d'activité partielle pour la période du 10 septembre 2020 au 28 janvier 2021. Un recours hiérarchique a été formé, reçu le 28 décembre 2021. En l'absence de décision de la ministre du travail, par la présente requête, la société Infinity Mobilité demande au tribunal l'annulation de la décision précitée du 2 novembre 2021.
2. L'article L. 8272-1 du code du travail dispose : " Lorsque l'autorité administrative a connaissance d'un procès-verbal relevant une des infractions constitutives de travail illégal mentionnées à l'article L. 8211-1, elle peut, eu égard à la gravité des faits constatés, à la nature des aides sollicitées et à l'avantage qu'elles procurent à l'employeur, refuser d'accorder, pendant une durée maximale de cinq ans, certaines des aides publiques en matière d'emploi, de formation professionnelle et de culture à la personne ayant fait l'objet de cette verbalisation. / Cette décision de refus est prise sans préjudice des poursuites judiciaires qui peuvent être engagées. / L'autorité administrative peut également demander, eu égard aux critères mentionnés au premier alinéa, le remboursement de tout ou partie des aides publiques mentionnées au premier alinéa et perçues au cours des douze derniers mois précédant l'établissement du procès-verbal. / L'autorité administrative peut également demander, eu égard aux critères mentionnés au premier alinéa, le remboursement de tout ou partie des aides publiques mentionnées au premier alinéa et perçues au cours des douze derniers mois précédant l'établissement du procès-verbal ". Aux termes de l'article D. 8272-1 de ce code : " Pour l'application de l'article L. 8272-1, l'autorité compétente est l'autorité gestionnaire des aides publiques. Cette autorité peut, dans les conditions prévues à la présente section, refuser d'accorder les aides publiques, ou demander leur remboursement, correspondant aux dispositifs suivants : / () / 7° Allocation d'activité partielle prévue à l'article L. 5122-1. " L'article D. 8272-6 du même code ajoute : " () l'autorité compétente peut décider, au vu des observations éventuelles de l'entreprise, le remboursement de tout ou partie des aides publiques octroyées au cours des douze mois précédant l'établissement du procès-verbal de constatation de l'infraction, en fonction des critères mentionnés au premier alinéa de l'article L. 8272-1, compte tenu de sa situation économique, sociale et financière. () ".
3. Il appartient au juge administratif, lorsqu'il est saisi comme juge de plein contentieux d'une contestation portant sur une sanction administrative, d'examiner tant les moyens tirés des vices propres de la décision de sanction que ceux mettant en cause le bien-fondé de cette décision et de prendre, le cas échéant, une décision qui se substitue à celle de l'administration. Celle-ci devant apprécier, au vu notamment des observations éventuelles de l'employeur, si les faits sont suffisamment établis et, dans l'affirmative, s'ils justifient l'application de cette sanction administrative, au regard de la nature et de la gravité des agissements et des circonstances particulières à la situation de l'intéressé, le juge peut, de la même façon, après avoir exercé son plein contrôle sur les faits invoqués et la qualification retenue par l'administration, tant s'agissant du manquement que de la proportionnalité de la sanction, maintenir l'amende administrative, ou en décharger l'employeur.
4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent.
A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / () / 2° Infligent une sanction ; / () ".
5. La décision attaquée constitue une sanction administrative devant par suite être motivée. Cette décision énonce l'ensemble des considérations de droit applicables et mentionne que la société requérante a fait l'objet d'un procès-verbal le 23 août 2021 pour des infractions de travail illégal, précisant que le montant dont le remboursement est sollicité correspond au montant d'indemnisation au titre de l'activité partielle perçu à la suite des décisions des 10 septembre 2020, 8 octobre 2020, 12 janvier 2021 et 28 janvier 2021. Il s'ensuit que la décision attaquée comporte l'ensemble des considérations de droit et de fait sur lesquelles elle est fondée, de manière suffisamment circonstanciée pour, d'une part, mettre la société requérante en mesure d'en discuter utilement les motifs et, d'autre part, permettre au juge d'exercer son contrôle en pleine connaissance de cause, sans qu'importe la circonstance qu'elle n'ait pas été destinataire du procès-verbal du 23 août 2021, mais seulement d'un courrier l'informant, après avoir rappelé les textes applicables, de la saisine du Procureur de la République pour les infractions mentionnées dans ce courrier. Dès lors, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision en litige doit être écarté.
6. En deuxième lieu, l'article L. 8113-7 du code du travail dispose : " Les agents de contrôle de l'inspection du travail mentionnés à l'article L. 8112-1 et les fonctionnaires de contrôle assimilés constatent les infractions par des procès-verbaux qui font foi jusqu'à preuve du contraire. / Ces procès-verbaux sont transmis au procureur de la République. Un exemplaire est également adressé au représentant de l'Etat dans le département. / () ".
7. Il ne résulte pas de ces dispositions, ni d'aucune autre disposition, que le procès-verbal dressé par l'inspection du travail, ainsi que ses annexes, devraient être communiquées à l'auteur des infractions reprochées préalablement à la mise en œuvre des dispositions de l'article L. 8272-1 du code du travail. En outre, la société Infinity Mobilité, qui n'a pas sollicité la communication de ce procès-verbal, a été en mesure de présenter neuf pages d'observations détaillées avant la décision en litige, suivie d'une contestation précise dans le cadre de la présente instance. Il s'ensuit que le moyen tiré du vice de procédure doit être écarté.
8. En troisième lieu, il résulte des dispositions citées au point 2 et de ce qui a été dit au point 3 qu'il appartient au juge, saisi de la contestation d'une décision de l'autorité préfectorale de demander à une société le remboursement des aides publiques perçues, sur le fondement de l'article L. 8272-1 du code du travail, de vérifier notamment la matérialité des faits reprochés et s'ils justifient, eu égard à la gravité des faits constatés, à la nature des aides sollicitées et à l'avantage qu'elles procurent à l'employeur, le remboursement de tout ou partie des aides, en tenant compte de la situation économique, sociale et financière de la société. Par suite, le préfet du Nord n'est pas fondé à soutenir que ne sauraient être discutées, dans le cadre de la présente instance, la matérialité des faits et l'intentionnalité de l'employeur de commettre une infraction.
9. Il résulte de l'instruction que l'inspection du travail a été sollicitée par le procureur de la République pour procéder à une enquête concernant la société Infinity Mobilité sur l'existence d'un travail dissimulé. En l'absence de registre unique du personnel et de décomptes mensuels de la durée du travail des salariés, et compte tenu du nombre de salariés dans l'entreprise, les inspecteurs du travail ont procédé par échantillonnage et exploité les feuilles de route établies par deux chauffeurs et les ont rapprochées de leur contrat de travail. Ils ont constaté que le nombre d'heures déclarées et rémunérées était bien inférieur au nombre d'heures réellement effectuées et que la rémunération horaire perçue était inférieure à la rémunération minimum. Si la société Intinity Mobilité soutient que l'évaluation faite par l'inspection du travail des volumes d'heures effectivement travaillées par les salariés concernés par le contrôle est exagérée, par les pièces qu'elle produit, elle n'en rapporte pas la preuve, alors au demeurant qu'elle ne conteste pas ne pas avoir mis en place d'enregistrement de la durée du travail conforme à l'article R. 3312-19 du code des transports. Les inspecteurs du travail, dont les constatations font foi jusqu'à preuve du contraire, ont également relevé que la société avait déclaré une situation d'activité partielle pour ces deux salariés comme s'ils occupaient des emplois à temps complet alors que leurs contrats de travail prévoient une durée de travail de 130 heures mensuelles, et que certaines heures déclarées chômées avaient en réalité été travaillées. Le rapport conclut ainsi que sur la période de septembre à novembre 2020, la société a été indemnisée de façon indue pour 282h51, ce qui représente un taux de fraude de 77 %. La société Infinity Mobilité ne peut sérieusement soutenir que les discordances constatées entre les déclarations faites à l'administration du travail et la réalité des heures effectuées par ces deux chauffeurs s'expliqueraient par la mensualisation des heures rémunérées, pas plus qu'elle ne peut sérieusement faire valoir avoir respecté les instructions du ministère du travail dans la déclaration des heures chômées. Au vu de l'ampleur des fausses déclarations et de la taille de l'entreprise qui est une filiale d'un groupe composé d'environ 1 000 salariés, l'employeur ne pouvait ignorer que les sommes demandées au titre des aides publiques étaient, pour une bonne partie, indues. Par suite, la matérialité des faits est établie.
10. En dernier lieu, les différentes infractions relevées par les inspecteurs du travail, le fait que la plupart des heures indemnisées par l'État ont également été payées par le client de la société, générant un profit pour cette dernière, la circonstance que la société a profité d'une attribution relativement aisée des aides durant la période de Covid-19 et l'absence de régularisation des irrégularités constatées justifient le remboursement des aides perçues, d'autant que la société ne fait pas état de sa situation économique, sociale et financière. Toutefois, dès lors que l'inspection du travail a procédé par échantillonnage, en examinant la situation de deux chauffeurs sur les 50 salariés que compte l'entreprise, et qu'elle a constaté un taux de fraude de 77 %, le préfet ne pouvait demander le remboursement des aides perçues qu'à hauteur de la fraude constatée, soit la somme de 143 163,22 euros (185 926,27 euros x 77 %).
11. Il résulte de ce qui précède que la société Infinity Mobilité est seulement fondée à demander l'annulation de la décision du 2 novembre 2021 en tant que le montant du remboursement des allocations d'activité partielle excède la somme de 143 163,22 euros.
D É C I D E :
Article 1er : La décision du 2 novembre 2021 est annulée en tant que le montant du remboursement des allocations d'activité partielle perçues par la société Infinity Mobilité, mis à la charge de cette société par le préfet du Nord, excède la somme de 143 163,22 euros.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société par actions simplifiée (S.A.S.) Infinity Mobilité et au préfet du Nord.
Copie en sera adressée au directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités des Hauts-de-France.
Délibéré après l'audience du 18 novembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Cotte, président,
M. Fougères, premier conseiller,
M. Goujon, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 décembre 2024.
Le rapporteur,
signé
V. Fougères
Le président,
signé
O. Cotte La greffière,
signé
C. Lejeune
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
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