jeudi 10 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2208064 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 4ème Chambre |
| Avocat requérant | CABINET CENTAURE AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 24 octobre 2022 et 10 décembre 2022, M. A B, représenté par Me Zambo Mveng, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler pour excès de pouvoir les décisions du 22 octobre 2022 par lesquelles le préfet du Nord lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans ;
3°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Zambo Mveng de la somme de
1 300 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :
- elles ne lui ont pas été notifiées dans une langue qu'il comprend ;
- elles sont insuffisamment motivées ;
En ce qui concerne la décision faisant obligation de quitter le territoire français :
- elle a été prise en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le préfet du Nord a commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur sa situation personnelle ;
En ce qui concerne la décision refusant un délai de départ volontaire :
- son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public ;
- il ne présente pas de risque de fuite ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- elle a été prise en méconnaissance de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle a été prise en méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
En ce qui concerne la décision faisant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans :
- le préfet du Nord a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation quant à la durée de l'interdiction ;
- elle a été prise en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le préfet du Nord a commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur sa situation personnelle.
La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire.
M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 12 décembre 2022.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Riou, vice-président, a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant arménien né le 5 mai 1965, déclare être entré en France le 30 décembre 2009. Par des décisions en date du 22 octobre 2022, que M. B demande au tribunal d'annuler, le préfet du Nord lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.
Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 12 décembre 2022. Il n'y a pas lieu, par suite, de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur le surplus des conclusions :
En ce qui concerne les moyens communs à l'ensemble des décisions attaquées :
3. En premier lieu, les conditions de notification d'une décision administrative n'affectent pas sa légalité et n'ont d'incidence que sur les voies et délais de recours contentieux. Par suite, le moyen tiré de ce que les décisions contestées n'ont pas été notifiées à M. B dans une langue qu'il comprend doit être écarté.
4. En second lieu, les décisions attaquées mentionnent les circonstances de fait et de droit sur lesquelles elles se fondent. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de ces décisions ne peut, dès lors, qu'être écarté.
En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision faisant obligation de quitter le territoire français :
5. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
6. Il ressort des pièces du dossier que, si M. B déclare être entré en France le 30 décembre 2009, il s'y est maintenu irrégulièrement dès lors qu'il a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement en date du 6 août 2019 à l'exécution de laquelle il s'est soustrait. En outre, la circonstance, à la supposer établie, que les enfants de l'intéressé résident en Russie, est sans incidence sur la légalité de la décision contestée dès lors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il dispose d'attaches personnelles et familiales sur le territoire français. Si M. B se prévaut de la présence de son épouse sur le territoire français, il ne ressort pas des pièces du dossier, à supposer même que celle-ci ne fasse pas l'objet d'une mesure d'éloignement, qu'elle serait en situation régulière sur le territoire français, ni que la cellule familiale serait dans l'impossibilité de se reconstituer en Arménie, pays dont ils ont tous les deux la nationalité. De plus, M. B, sans emploi, ne se prévaut d'aucune insertion sociale ou professionnelle particulière de nature à démontrer qu'il aurait fixé le centre de ses intérêts privés et familiaux en France. Ce faisant, M. B n'établit pas être dans l'impossibilité de se réinsérer professionnellement et socialement dans son pays d'origine, dans lequel il a passé la majeure partie de sa vie. Au surplus, si l'intéressé soutient que son état de santé fait obstacle à ce qu'il fasse l'objet d'une mesure d'éloignement, il ne ressort d'aucune pièce du dossier qu'il serait dans l'impossibilité de bénéficier d'un traitement adapté en Arménie. Dans ces conditions, M. B n'est pas fondé à soutenir que le préfet du Nord a méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et que la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision refusant un délai de départ volontaire :
7. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision () ". Aux termes de l'article L. 612-2 de ce code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () / ; 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / () / 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; / 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; / () / ; 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, () qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".
8. D'une part, il ressort des termes mêmes de la décision attaquée que le préfet du Nord ne s'est pas fondé, pour refuser d'accorder à M. B un délai de départ volontaire, sur la menace à l'ordre public que constituerait son comportement, mais sur le risque que l'intéressé se soustraie à la mesure d'éloignement. Dans ces conditions, le requérant ne peut utilement soutenir, pour demander l'annulation de la décision attaquée, que son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public. Par suite, ce moyen ne peut qu'être écarté.
9. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que, lors de son audition administrative, le requérant a exprimé son souhait de ne pas quitter le territoire français. En outre, il est constant que l'intéressé a fait l'objet d'une mesure d'éloignement le 6 août 2019 et que, alors même que la requête présentée par celui-ci tendant à l'annulation de cette mesure a été rejetée par un jugement du tribunal administratif de Lille en date du 22 octobre 2019, il n'est pas contesté que l'intéressé s'est soustrait à l'exécution de cette mesure. De plus, il n'a pas été en mesure de présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité. Enfin, si le requérant déclare résider dans un logement situé rue de la Cité à Lille, il ne produit aucun élément de nature à justifier qu'il dispose d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation. Dans ces conditions, le préfet du Nord a pu, sans commettre d'erreur d'appréciation, retenir qu'il existait un risque que le requérant se soustraie à la mesure d'éloignement dont il faisait l'objet et ainsi lui refuser un délai de départ volontaire.
En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision fixant le pays de destination :
10. Aux termes du cinquième alinéa de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
11. Il ressort des pièces du dossier que, par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides du 30 janvier 2019, confirmée par un arrêt de la Cour nationale du droit d'asile du 26 juin 2019, la demande d'asile présentée par M. B a été rejetée. Or, si l'intéressé soutient que cette seule circonstance n'est pas de nature à exclure qu'il risque effectivement d'être exposé à des traitements inhumains en cas de retour en Arménie, il n'apporte aucune précision ni aucun élément susceptible de venir au soutien de ses allégations. La seule circonstance, à la supposer établie, que ses enfants résident en Russie n'est pas de nature à démontrer qu'il risque d'être exposé à des traitements inhumains et dégradants en cas de retour dans son pays d'origine. Dans ces conditions, M. B n'est pas fondé à soutenir que le préfet du Nord a méconnu les dispositions précitées de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision faisant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans :
12. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".
13. Il ressort des termes mêmes de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux.
14. Il résulte de ce qui a été dit au point 6 que, si M. B fait valoir qu'il est entré en France le 30 décembre 2009, il ne démontre pas le caractère régulier et continu de son séjour sur le territoire français et n'établit pas disposer de liens particulièrement intenses et anciens sur ce territoire. En outre, il n'est pas contesté que l'intéressé s'est soustrait à une précédente mesure d'éloignement édictée le 6 août 2019 à son encontre. De plus, il ressort des pièces du dossier, et notamment du fichier automatisé des empreintes digitales, que M. B est défavorablement connu des services de police à raison de quatorze signalements au fichier précité entre le 16 mai 2010 et le 8 janvier 2020 pour des faits de vol, de vols à l'étalage, de vol en réunion, de détention non autorisée de stupéfiants, d'usage illicite de stupéfiants, de délit de fuite et de dénonciation d'un délit de fuite imaginaire. S'il ne ressort pas des pièces du dossier que ces faits ont donné lieu à une condamnation pénale, l'intéressé ne conteste pas la matérialité des faits qui lui sont reprochés. Dans ces conditions, et eu égard à leur gravité et à leur caractère répété, le préfet a pu légalement prendre en compte les faits précités pour apprécier la menace à l'ordre public que le requérant représente dans le cadre de l'édiction de la mesure contestée. Enfin, aucune circonstance humanitaire susceptible de faire obstacle au prononcé d'une interdiction de retour ne ressort des pièces du dossier. Ainsi, le préfet du Nord a pu, sans commettre d'erreur d'appréciation dans l'application des dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, prendre une décision faisant interdiction au requérant de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.
15. En second lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 6, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.
16. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation des décisions en date du 22 octobre 2022 par lesquelles le préfet du Nord lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans. Ses conclusions à fin d'annulation doivent dès lors être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles qu'il a présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, relative à l'aide juridique.
DÉCIDE :
Article 1er : Il n'y a pas lieu d'admettre M. B, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : Le surplus des conclusions présentées par M. B est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet du Nord.
Copie en sera adressée pour information au ministre de l'intérieur.
Délibéré après l'audience du 19 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
- M. Riou, président,
- Mme Jaur, première conseillère,
- Mme Célino, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 octobre 2024.
L'assesseure la plus ancienne,
Signé
A. JaurLe président-rapporteur,
Signé
J.-M. Riou
La greffière,
Signé
D. Wisniewski
La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,
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