Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2303059

vendredi 26 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2303059
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 5 avril et 1er juin 2023, M. D G B, représenté par Me Julie Aubertin, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 3 mars 2023 par lesquelles le préfet du Nord a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou, à défaut, de procéder à un nouvel examen de sa demande et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour, dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :

- il n'est pas établi que cette décision ait été signée par une autorité habilitée ;

- elle a été prise au terme d'une procédure irrégulière dès lors que le préfet du Nord n'a pas saisi les services compétents de la police nationale ou de la gendarmerie nationale ou encore le procureur de la République afin d'obtenir des informations sur les éventuelles suites judiciaires données aux faits ayant fait l'objet d'un signalement au ficher de traitement des antécédents judiciaires (TAJ), conformément aux dispositions du I de l'article R. 40-29 du code de procédure pénale ;

- elle méconnaît les dispositions des articles 230-8 et R. 40-29 du code de procédure pénale ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle doit être déclarée illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de séjour ;

- elle a été adoptée en méconnaissance du droit à une bonne administration et du principe général, national et communautaire de respect des droits de la défense dès lors qu'il n'a pas été informé qu'il était susceptible, en cas de rejet de sa demande tendant au renouvellement de son titre de séjour, de faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3.1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle doit être déclarée illégale par voie de conséquence de l'illégalité des décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 avril 2023, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Par une ordonnance du 31 mai 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 22 juin 2023 à 14 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant signée à New-York le

26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de procédure pénale ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Caustier,

- et les observations de Me Aubertin, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. D G B, ressortissant camerounais né le 25 août 1978 à Mamfe (Cameroun) et déclarant être entré sur le territoire français le 4 août 2011 sous couvert d'un visa de court séjour, a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile. Par une décision du 29 février 2012, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) a rejeté sa demande et le recours formé par l'intéressé devant la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) a été rejeté le 21 mais 2013. M. B a sollicité le réexamen de sa demande d'asile le 23 octobre 2013, laquelle a été rejeté par l'OFPRA le 30 octobre 2013, puis par la CNDA le 28 mai 2014. Le 20 août 2016, il a épousé une compatriote camerounaise résidant en France sous couvert d'une carte de résident valable jusqu'au 12 mai 2025, et cette dernière a donné naissance, le 26 juillet 2013, à leur fils, prénommé A. Le 14 juin 2017, M. B a sollicité son admission exceptionnelle au séjour au titre de ses liens personnels et familiaux en France. Par un arrêté en date du 29 juin 2018, le préfet du Nord a refusé de délivrer à l'intéressé un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement. M. B s'est ensuite vu délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " valable du 7 décembre 2020 au 6 décembre 2021. Il en a sollicité le renouvellement le 11 octobre 2021. Par un arrêté du 3 mars 2023, le préfet du Nord a rejeté sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement. Par la présente requête, M. B demande au tribunal d'annuler ces décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ".

3. Il ressort des pièces du dossier que M. B est entré régulièrement sur le territoire français le 4 août 2011 et l'intéressé établit le caractère habituel de sa résidence en France à compter du mois de juillet 2015, soit près de sept années avant l'adoption de l'arrêté litigieux. Il a contracté mariage, le 20 août 2016, avec Mme C E, une compatriote titulaire d'une carte de résident valable jusqu'au 12 mai 2025 et mère d'une enfant, F, de nationalité française, née d'une précédente union le 19 août 2011. De l'union de M. B et de son épouse sont nés deux enfants, A et A, respectivement le 26 juillet 2013 et le 6 novembre 2018. Il ne ressort pas des pièces du dossier que M. B entrerait dans les catégories qui ouvrent droit au regroupement familial, alors que la demande présentée en ce sens par son épouse a été rejetée par une décision du préfet du Nord en date du 26 juillet 2019, au motif tiré de la présence en France de l'intéressé, et alors que lui a été délivré une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " valable du 7 décembre 2020 au 6 décembre 2021. Par ailleurs, M. B, qui a exercé en France différents contrats en qualité d'agents d'entretien, justifie de l'obtention d'une bourse d'études sanitaires et sociales et d'une inscription, au titre de l'année 2022/2023, au sein de la formation d'aide-soignant dispensée au sein de l'institut de formation Croix Rouge Française à Tourcoing. Enfin, il ne ressort pas des pièces du dossier, et en particulier du signalement porté au fichier de traitement d'antécédents judiciaires (TAJ), que la présence en France de M. B constituerait une menace à l'ordre public. Dans ces circonstances, le requérant est fondé à soutenir qu'en rejetant sa demande tendant au renouvellement de sa carte de séjour temporaire, le préfet du Nord a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs de refus, en méconnaissance des dispositions précitées de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

4. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, la décision du 3 mars 2023 par laquelle le préfet du Nord a rejeté la demande de titre de séjour présentée par le requérant doit être annulée. Par voie de conséquence, les autres décisions en litige, adoptées le même jour, doivent également être annulées.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

5. L'exécution du présent jugement implique nécessairement que le préfet du Nord délivre à M. B une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ". Il y a donc lieu de lui enjoindre d'y procéder dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

6. Il y a lieu de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du 3 mars 2023 par lesquelles le préfet du Nord a rejeté la demande de M. B tendant au renouvellement de son titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de délivrer à M. B une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. B une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D G B et au préfet du Nord.

Délibéré après l'audience du 7 mars 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Stefanczyk, présidente,

M. Babski, premier conseiller,

M. Caustier, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 avril 2024.

Le rapporteur,

Signé

G. CAUSTIER

La présidente,

Signé

S. STEFANCZYK

La greffière,

Signé

N. PAULET

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,