Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2303119
vendredi 28 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2303119 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1ère Chambre |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 6 avril 2023, Mme A B, représentée par Me Fratacci, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 28 février 2023 par lequel le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un certificat de résidence, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;
2°) d'enjoindre à ce préfet de lui délivrer un certificat de résidence en qualité de commerçante à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard, et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
En ce qui concerne la décision portant refus de délivrance d'un certificat de résidence :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que le préfet du Nord ne pouvait examiner sa situation au regard des stipulations du a) de l'article 7 de l'accord franco-algérien et ne pouvait lui opposer une condition de ressources et de viabilité de son entreprise ;
- elle est entachée d'une erreur de droit dans l'application des stipulations de l'article 5 de l'accord franco-algérien ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de délivrance d'un certificat de résidence ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de la décision litigieuse sur sa situation personnelle ;
En ce qui concerne la décision lui accordant un délai de départ volontaire :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour et de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de la décision litigieuse sur sa situation personnelle ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de la décision litigieuse sur sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 2 mai 2023, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés dans la requête sont infondés.
La clôture d'instruction a été fixée au 15 mai 2023 par une ordonnance du 12 avril 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour des ressortissants algériens et de leurs familles ;
- le code de la sécurité sociale ;
- le code du commerce ;
- la loi n° 2008-776 du 4 août 2008 de modernisation de l'économie ;
- la loi n° 2014-626 du 18 juin 2014 relative à l'artisanat, au commerce et aux très petites entreprises ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Après avoir entendu le rapport de Mme Piou au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B, ressortissante algérienne née le 21 avril 1990 à Tazmalt (Algérie), est entrée en France le 19 septembre 2017 sous couvert d'un visa de long séjour en qualité d'étudiante puis s'est vue délivrer un certificat de résidence en cette même qualité valable du 3 novembre 2017 au 12 novembre 2018, renouvelé jusqu'au 12 novembre 2019. Le 30 octobre 2019, elle a sollicité un changement de statut afin de se voir délivrer un certificat de résidence en qualité de commerçante, sous le statut de l'autoentreprise. Par un arrêté du 28 février 2023, le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un certificat de résidence en qualité de visiteur, lui a fait obligation de quitter le territoire français sous trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement. Mme B, par la présente requête, demande au tribunal d'annuler ces décisions.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. D'une part, aux termes de l'article 5 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour des ressortissants algériens et de leurs familles : " Les ressortissants algériens s'établissant en France pour exercer une activité professionnelle autre que salariée reçoivent, après le contrôle médical d'usage et sur justification, selon le cas, qu'ils sont inscrits au registre du commerce ou au registre des métiers ou à un ordre professionnel, un certificat de résidence dans les conditions fixées aux articles 7 et 7 bis ". Aux termes de l'article 7 du même accord : " () a) Les ressortissants algériens qui justifient de moyens d'existence suffisants et qui prennent l'engagement de n'exercer, en France, aucune activité professionnelle soumise à autorisation reçoivent après le contrôle médical d'usage un certificat valable un an renouvelable et portant la mention " visiteur " ; / () / c) Les ressortissants algériens désireux d'exercer une activité professionnelle soumise à autorisation reçoivent, s'ils justifient l'avoir obtenue, un certificat de résidence valable un an renouvelable et portant la mention de cette activité () ".
3. Ces stipulations régissent de manière complète les conditions dans lesquelles les ressortissants algériens peuvent être admis à séjourner en France pour y exercer une activité professionnelle autre que salariée, ainsi que les règles concernant la nature des titres de séjour qui peuvent leur être délivrés. En revanche, demeurent applicables aux ressortissants algériens sollicitant un certificat de résidence sur le fondement des articles 5 et 7 de l'accord franco-algérien, les textes de portée générale relatifs à l'exercice, par toute personne, d'une activité professionnelle en France, notamment les règles définies dans le code de commerce relatives aux obligations des commerçants.
4. Lorsqu'un ressortissant algérien sollicite la première délivrance d'un certificat de résidence pour exercer en France une activité professionnelle autre que salariée, les stipulations de l'article 5 de l'accord franco-algérien, combinées à celles du c) de l'article 7 du même accord, ne subordonnent pas cette délivrance au caractère effectif ou à la viabilité économique de cette activité, ni à la justification de moyens d'existence suffisants ou d'un lien entre cette activité et les études le cas échéant poursuivies en France par l'intéressé.
5. D'autre part, aux termes de l'article L. 110-1 du code de commerce : " La loi répute actes de commerce : / 1° Tout achat de biens meubles pour les revendre, soit en nature, soit après les avoir travaillés et mis en œuvre ; () ". Et aux termes du I de l'article L. 123-1 du code de commerce : " Il est tenu un registre du commerce et des sociétés auquel sont immatriculés, sur leur déclaration : / 1° Les personnes physiques ayant la qualité de commerçant, même si elles sont tenues à immatriculation au registre national des entreprises () ".
6. Il ressort des pièces du dossier que Mme B, alors titulaire d'un certificat de résidence en qualité d'étudiante, a sollicité un changement de statut en vue d'obtenir la délivrance d'un certificat de résidence lui permettant d'exercer une activité professionnelle non salariée d'e-commerce, achat et vente en ligne de produits de bureautique et fourniture scolaires, préparation aux examens, cours de soutien et garde d'enfants de plus de 3 ans et toutes prestations de services à la personne. Mme B exerce ainsi une activité à caractère commercial et était ainsi tenue, en qualité de commerçante, de s'immatriculer au registre du commerce et des sociétés. A cet égard, si le préfet du Nord se prévaut des dispositions de l'article L. 123-1-1 du code de commerce, créées par l'article 8 de la loi du 4 août 2008 de modernisation de l'économie, qui dispensaient d'une telle immatriculation les personnes bénéficiant du régime prévu à l'article L. 133-6-8 du code de la sécurité sociale, ces dispositions ont été abrogées par l'article 27 de la loi du 18 juin 2014 relative à l'artisanat, au commerce et aux très petites entreprises et n'étaient donc pas applicables à la situation de la requérante, nonobstant la circonstance qu'elle exercera ses activités commerçantes sous le régime de la micro-entreprise. Ainsi, dès lors que la demande de certificat de résidence présentée par l'intéressée tend à l'exercice en France d'une activité professionnelle autre que salariée soumise à autorisation, celle-ci devait être examinée par le préfet du Nord au regard des stipulations de l'article 5 de l'accord franco-algérien, combinées à celles du c) de l'article 7 du même accord et non au regard des stipulations du a) de l'article 7 de ce même accord. La décision est, par suite, entachée d'une erreur de droit.
7. En outre, il résulte de ce qui a été rappelé au point 4 que le préfet du Nord ne pouvait imposer à l'intéressée de justifier du caractère réel et viable de son activité économique ou de ressources suffisantes et ne pouvait davantage lui opposer l'inadéquation de son activité commerciale avec son parcours scolaire. Ce faisant, le préfet du Nord a entaché sa décision d'une seconde erreur de droit.
8. Il résulte de tout ce qui précède que la décision litigieuse du 28 février 2023 portant refus de délivrance d'un certificat de résidence doit être annulée, ainsi que, par voie de conséquence, les décisions du même jour portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixation du pays de destination de cette mesure d'éloignement.
Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :
9. Il ressort des pièces du dossier que l'intéressée justifie de son inscription au registre du commerce et des sociétés. Dans ces conditions, compte tenu de ce qui précède, le présent jugement implique nécessairement que le préfet du Nord délivre à Mme B un certificat de résidence sur le fondement de l'article 5 et du c) de l'article 7 de l'accord franco-algérien. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de lui enjoindre d'y procéder dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sans assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par Mme B et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du préfet du Nord du 28 février 2023 est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de délivrer à Mme B un certificat de résidence sur le fondement de l'article 5 et du c) de l'article 7 de l'accord franco-algérien dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L'Etat versera à Mme B la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au préfet du Nord.
Délibéré après l'audience du 4 juin 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Leguin, présidente,
Mme Bruneau, première conseillère,
Mme Piou, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 juin 2024.
La rapporteure,
Signé
C. PIOU
La présidente,
Signé
A-M. LEGUINLa greffière,
Signé
S. SING
La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
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