jeudi 31 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2304373 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 7ème chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés le 12 mai 2023, le 26 mai 2023 et le 13 septembre 2023, M. B A, représenté par Me Lancien, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 11 avril 2023 par lequel le préfet du Pas-de-Calais lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;
2°) d'enjoindre au préfet du Pas-de-Calais de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée ou familiale " dans le délai de deux mois à compter de la date de notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. A soutient que :
La décision de refus de titre de séjour :
- est entachée d'incompétence ;
- est entachée d'une erreur de fait ;
- est illégale faute pour le préfet du Pas-de-Calais d'avoir saisi la commission du titre de séjour ;
- méconnaît les dispositions de l'article L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et le principe de l'intérêt supérieur de l'enfant ;
- méconnait les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
La décision portant obligation de quitter le territoire :
- est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;
- est entachée d'incompétence ;
- est insuffisamment motivée ;
- méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
La décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;
- est entachée d'incompétence ;
- est insuffisamment motivée ;
- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 10 juillet 2023, le préfet du Pas-de-Calais conclut au rejet de la requête en soutenant qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.
Par ordonnance du 28 novembre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 15 janvier 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Dang ;
- et les observations de Me Lancien, représentant M. A.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant camerounais, a sollicité le 18 mars 2022 la délivrance d'un titre de séjour, sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 11 avril 2023, le préfet du Pas-de-Calais a refusé de lui délivrer le titre demandé, l'a obligé à quitter le territoire dans le délai de trente jours, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français dans le délai d'un an. M. A demande au tribunal d'annuler cette décision.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ". Aux termes de l'article 371-2 du code civil : " Chacun des parents contribue à l'entretien et à l'éducation des enfants à proportion de ses ressources, de celles de l'autre parent, ainsi que des besoins de l'enfant. () ". Il résulte de ces dispositions que l'étranger qui sollicite la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " au motif qu'il est parent d'un enfant français doit justifier de sa contribution effective à l'entretien et à l'éducation de l'enfant.
3. Pour refuser à M. A la délivrance d'un titre de séjour en qualité de parent d'enfant français, le préfet du Pas-de-Calais a retenu qu'étant parent d'une enfant française née le 31 août 2017, qu'il avait reconnue de façon anticipée le 4 juillet 2017 et dont le lien de filiation à son égard n'est pas contesté, M. A ne justifiait pas d'une contribution effective à son entretien et son éducation au motif que la contribution fixée par décision du juge aux affaires familiales près le tribunal de grande instance de Boulogne-sur-Mer du 22 octobre 2018 était payée dans le cadre d'une procédure de paiement direct initiée par la caisse d'allocations familiales. Il est toutefois constant que M. A s'acquitte de cette contribution, les dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'imposant pas, contrairement à ce que fait valoir le préfet du Pas-de-Calais que la contribution soit spontanée. Par ailleurs, il ressort des pièces produites par le requérant, et notamment de l'attestation établie par Mme C, mère de l'enfant Khadi, et datée du 10 mai 2023, qu'il exerce régulièrement son droit de visite et d'hébergement selon les modalités définies par la décision du juge aux affaires familiales, qu'il passe du temps supplémentaire avec l'enfant lorsqu'il bénéficie de congés et qu'il maintient des contacts par des appels vidéo. Ces éléments sont étayés par plusieurs attestations de collègues et des amis du requérant qui indiquent notamment avoir rencontré l'enfant. En outre, M. A justifie par la production de plusieurs tickets de caisse, d'achats engagés pour sa fille. Dans ces conditions, les doutes exprimés par le préfet-du-Pas-de-Calais dans ses écritures en défense quant à l'authenticité de l'attestation établie par la mère de l'enfant ne peuvent suffire remettre en cause le caractère effectif de la contribution de M. A à l'entretien et l'éducation de l'enfant Khadi C. Par suite, le requérant est fondé à soutenir que le préfet du Pas-de-Calais a entaché sa décision portant refus de titre de séjour en qualité de parent d'enfant français d'une erreur d'appréciation.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1./ Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine./ L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ".
5. Le préfet du Pas-de-Calais a retenu, que M. A ne disposait pas de liens privés et familiaux en France au motif qu'il vivait séparé de la mère de l'enfant Khadi C à l'entretien et l'éducation de laquelle il ne justifiait pas contribuer, alors qu'il n'établissait pas avoir rompu touts lien avec son pays d'origine, ni qu'il n'y bénéficierait plus d'aucun lien familial et enfin qu'il ne justifiait pas d'une insertion particulière dans la société française. Il résulte toutefois de ce qui a été dit au point 3 que la contribution de M. A à l'entretien et l'éducation de l'enfant Khadi C doit être considérée comme effective. En outre, il ressort des pièces du dossier que la séparation du couple parental était effective à la date de la décision rendue par le juge aux affaires familiales le 31 octobre 2018, ce qui n'avait pas fait obstacle à la délivrance d'un titre de séjour en qualité de parent d'enfant français le 22 mai 2019. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que M. A a fait l'objet d'un placement judiciaire au titre de l'assistance éducative le 11 juin 2014, qu'il a été mis en possession de plusieurs titres de séjour, en qualité d'étudiant du 20 octobre 2015 au 19 octobre 2016, renouvelé pour une durée d'un an, puis en qualité de parent d'enfant français jusqu'au 21 mai 2020. Ainsi, à la date de la décision attaquée, M. A, âgé de 26 ans et qui allègue sans être contesté avoir tardé à solliciter le renouvellement de son titre de séjour en raison de difficultés administratives liées au renouvellement de son passeport, était présent sur le territoire français depuis plus de neuf années. Il justifie par la production de contrats, fiches de paie et attestations de collègues, avoir exercé de façon continue une activité professionnelle dans le domaine de la restauration au sein du même établissement, depuis le 10 avril 2018 dans le cadre d'un contrat à durée déterminée, puis d'un contrat à durée indéterminée conclu le 1er octobre 2019, à temps partiel, puis à temps plein depuis le 1er novembre 2023. Par suite, en considérant que M. A, ne remplissait pas les conditions prévues par les dispositions précitées de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet du Pas-de-Calais a méconnu ces dispositions.
6. En troisième lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ".
7. Pour considérer que M. A ne satisfaisait pas aux conditions prévues par ces dispositions, le préfet du Pas-de-Calais a adopté les mêmes motifs que ceux rappelés au point 5 du présent en jugement, ajoutant que le requérant avait fait l'objet d'une condamnation par le tribunal correctionnel de Boulogne-sur-Mer le 14 juin 2018 à une peine de 4 mois d'emprisonnement avec sursis pour des faits de violence par personne ayant été le concubin de la victime et qu'il était connu au fichier du traitement des antécédents judiciaires (TAJ). Il ressort toutefois des pièces du dossier et des énonciations même de l'arrêté attaqué, d'une part, que la condamnation pénale est ancienne, plus de cinq ans à la date de la décision attaquée, qu'elle est isolée, les antécédents mentionnés au fichier TAJ n'ayant donné lieu à aucune poursuite pénale, et alors d'autre part que ces éléments n'ont pas fait obstacle à la délivrance des différents titres de séjour dont M. A a bénéficié et qu'ils n'ont pas davantage fondé le refus de délivrance du titre de séjour sollicité en qualité de parent d'enfant français. Par suite, M. A est fondé à soutenir que le préfet du Pas-de-Calais a méconnu les dispositions précitées de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision par laquelle le préfet du Pas-de-Calais a refusé de lui délivrer un titre de séjour ainsi que, par voie de conséquence, des décisions par lesquelles le préfet du Pas-de-Calais lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours, lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
9. Eu égard au motif d'annulation retenu, il y a lieu, sous réserve d'un changement substantiel dans la situation de droit ou de fait de l'intéressé, par application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet du Pas-de-Calais de délivrer au requérant un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté susvisé du 11 avril 2023 préfet du Pas-de-Calais est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet du Pas-de-Calais de délivrer à M. A un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L'État versera à M. A la somme de 1000 (mille) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet du Pas-de-Calais.
Copie sera adressée au ministre de l'intérieur.
Délibéré après l'audience du 11 octobre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Paganel, président,
Mme Dang, première conseillère,
Mme Barre conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 octobre 2024.
Le président,
Signé
M. PAGANEL
La rapporteure,
Signé
L. DANG
La greffière,
Signé
D. WISNIEWSKI
La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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