jeudi 31 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2305137 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 7ème chambre |
| Avocat requérant | DALIL ESSAKALI |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 8 juin 2023, et un mémoire enregistré le 12 juillet 2024, M. B D, représenté par Me Navy, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d'annuler l'arrêté du 5 juin 2023 par lequel le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a abrogé le récépissé dont il bénéficiait, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;
2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un titre de séjour ou, à défaut, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de réexaminer sa situation sous astreinte de 155 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative
M. D soutient que :
S'agissant de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est illégale en l'absence d'examen particulier de sa situation par le préfet ;
- elle méconnait son droit à être entendu ;
- elle méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnait l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est illégale en l'absence d'examen particulier de sa situation par le préfet ;
- elle méconnait son droit à être entendu ;
- elle méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
S'agissant de la décision portant octroi d'un délai de départ volontaire :
-elle est entachée d'incompétence ;
-elle est insuffisamment motivée ;
- elle a été prise sur le fondement d'une décision illégale portant obligation de quitter le territoire ;
-elles est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
S'agissant de la décision fixant le pays de destination :
- elle a été prise sur le fondement d'une décision illégale portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle méconnait son droit à être entendu ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- elle est entachée d'incompétence ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle a été prise sur le fondement d'une décision illégale portant obligation de quitter le territoire ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 27 novembre 2023, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête en soutenant qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du Royaume du Maroc en matière de séjour et d'emploi du 9 octobre 1987 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
A été entendu au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Dang
Considérant ce qui suit :
1. M. D, ressortissant marocain né le 2 juillet 1981, a demandé le 27 janvier 2023 son admission exceptionnelle au séjour au titre du travail. Par un arrêté du 5 juin 2023, le préfet du Nord a rejeté sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays d'éloignement et lui a interdit de revenir sur le territoire français pendant une durée de deux ans. M. D demande l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes de l'article 9 de l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du royaume du Maroc en matière de séjour et d'emploi du 9 octobre 1987 : " Les dispositions du présent accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux Etats sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'accord () ". Aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ". Portant sur la délivrance des catégories de cartes de séjour temporaires prévues par les dispositions auxquelles il renvoie, l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'institue pas une catégorie de titres de séjour distincte, mais est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France, soit au titre de la vie privée et familiale, soit au titre d'une activité salariée. Conformément aux stipulations de l'article 9 de l'accord franco-marocain, les dispositions de l'article L. 435-1 sont applicables aux ressortissants marocains en tant qu'elles prévoient l'admission exceptionnelle au séjour au titre de la vie privée et familiale du demandeur.
3. Pour refuser à M. D la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions citées au point 2, le préfet du Nord a retenu que celui-ci, , s'était prévalu d'un contrat de travail conclu sous une fausse identité avec la société SAS Boulangerie Le Grillon sise à Drancy (93) pour un poste d'aide boulanger depuis le 1er novembre 2019 et que, célibataire et sans enfant à charge, il ne faisait état d'aucun élément d'intégration en France.
4. Il ressort toutefois des pièces du dossier que M. D justifie au moyen de pièces variées telles que des attestations et contrats d'hébergement par plusieurs structures associatives, des prescriptions médicales, de justificatifs régulièrement renouvelés d'admission au bénéfice de l'aide médicale d'Etat, de relevés bancaires, d'avis d'imposition ainsi que de bulletins de salaires, d'une présence continue en France depuis l'année 2014. M. D justifie de son embauche en qualité d'aide boulanger sous le régime d'un contrat à durée indéterminée conclu le 1er septembre 2019 ainsi que de bulletins de salaires pour les mois de septembre 2019 à février 2022, dont les montants et les adresses sont cohérents avec les éléments retenus par l'administration fiscale dans les avis d'imposition produits depuis 2014. Les nombreuses attestations produites par le requérant, si elles ont été établies postérieurement à l'édiction de l'arrêté en litige, se rapportent à une situation antérieure, corroborent les éléments relatifs à sa présence continue en France et témoignent de ce qu'il a noué des liens privés sur le territoire français, notamment en participant à des activités bénévoles auprès d'une association cultuelle ou d'un club sportif. Enfin, M. D justifie avoir conclu le 15 février 2024 un pacte civil de solidarité avec Mme A C de nationalité française, dont il ressort des attestations produites qu'ils se connaitraient depuis l'année 2020. Dans ces conditions, M. D est fondé à soutenir qu'en lui refusant la délivrance d'un titre de séjour, le préfet du Nord a méconnu les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. D est fondé à demander l'annulation de la décision par laquelle le préfet du Nord lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour au titre de l'admission exceptionnelle au séjour ainsi que, par voie de conséquence, des décisions portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, fixant le pays de destination et lui faisant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
6. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'annulation de l'arrêté attaqué implique nécessairement, sous réserve d'un changement de circonstances de fait ou de droit y faisant obstacle, que le préfet du Nord délivre à M. D un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Il y a lieu d'enjoindre au préfet du Nord d'y procéder dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
7. Il y a lieu dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante, le versement à M. D d'une somme de 1 200 euros.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté susvisé du 5 juin 2023 du préfet du Nord est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de délivrer à M. D un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L'Etat versera à M. D une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et au préfet du Nord.
Copie sera adressée au ministre de l'intérieur.
Délibéré après l'audience du 11 octobre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Paganel, président,
Mme Dang première conseillère,
Mme Barre, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 octobre 2024.
Le président,
Signé
Signé
M. PAGANEL
La rapporteure,
Signé
L. DANGLa greffière,
Signé
Signé
D. WISNIEWSKI
La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne et à commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour exécution conforme,
La greffière,
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