mercredi 24 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2307601 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 6ème chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 24 août 2023 et le 26 mars 2024, Mme A D, représentée par Me Dewaele, demande au tribunal :
1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 10 juillet 2023 par lequel le préfet du Nord a refusé de lui délivrer une carte de résident et de renouveler son titre de séjour ;
2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer une carte de résident ou, à défaut, un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou, à défaut, de procéder à un nouvel examen de sa demande et de lui délivrer dans l'attente un récépissé l'autorisant à travailler, en toute hypothèse dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- il n'est pas établi que la décision attaquée ait été signée par une autorité habilitée ;
- cette décision est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'il n'est justifié ni que l'avis des médecins résulte d'une délibération collégiale ni que le médecin ayant rédigé le rapport n'a pas siégé au sein du collège des médecins ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation, compte tenu notamment de l'ancienneté de l'avis du collège des médecins de l'OFII ;
- en retenant qu'elle représentait une menace grave à l'ordre public, le préfet du Nord a commis une erreur d'appréciation ;
- la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 413-7 et L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est entachée d'une erreur de droit, dès lors que le préfet du Nord ne s'est pas assuré de l'absence d'atteinte à l'intérêt supérieur de son enfant mineur ;
- elle méconnaît les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences qu'elle emporte sur sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 12 janvier 2024, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.
L'Office français de l'immigration et de l'intégration a présenté des observations, enregistrées le 8 mars 2024.
Par ordonnance du 27 mars 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 11 avril 2024.
Vu :
- l'ordonnance n°2307594 du 22 septembre 2023 par laquelle le juge des référés de ce tribunal a suspendu l'exécution de la décision du 10 juillet 2023 refusant à Mme D le renouvellement de son titre de séjour ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Fougères a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme D, ressortissante nigériane née le 25 décembre 1975 à Lagos (Nigéria) et déclarant être entrée sur le territoire français le 12 mars 2009, a, après avoir vainement sollicité l'asile, obtenu une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", pour raison de santé, valable du 9 octobre 2012 au 8 octobre 2013, régulièrement renouvelée jusqu'au 2 septembre 2017. A compter du 4 novembre 2017, elle a bénéficié d'une carte de séjour pluriannuelle, portant la mention " vie privée et familiale ", pour raison de santé, renouvelée jusqu'au 26 février 2022. Le 21 décembre 2021, Mme D a présenté une demande tendant au renouvellement de sa carte de séjour pluriannuelle portant la mention " vie privée et familiale ", compte tenu de son état de santé, et à la délivrance d'une carte de résident. Après avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII), par un arrêté du 10 juillet 2023, le préfet du Nord a rejeté sa demande et a abrogé le récépissé de demande de titre de séjour qui avait été délivré. Par la présente requête, Mme D demande au tribunal d'annuler la décision lui refusant le renouvellement de son titre de séjour et la délivrance d'une carte de résident.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. D'une part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
3. D'autre part, l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire, de la carte de séjour pluriannuelle et de l'autorisation provisoire de séjour prévue aux articles L. 425-4 ou L. 425-10 ainsi qu'à la délivrance de la carte de résident et de la carte de résident portant la mention " résident de longue durée-UE ". "
4. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que Mme D a été condamnée le 20 juin 2014 par le tribunal correctionnel de Lille à une peine de quatre années d'emprisonnement dont 18 mois assortis du sursis simple pour des faits de proxénétisme aggravé et traite d'êtres humains, commis entre décembre 2011 et le 18 juin 2013. Ecrouée dès le 21 juin 2013, dans le cadre d'une détention provisoire, elle a été libérée le 12 janvier 2015. Il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme D ait été impliquée dans la commission d'une autre infraction depuis son élargissement. Dès lors, au regard de l'absence de mise en cause de l'intéressée depuis plus de dix années à la date de la décision attaquée, et en dépit de la gravité des faits qu'elle avait commis, il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme D présente actuellement une menace pour l'ordre public.
5. En second lieu, il ressort des pièces du dossier que Mme D est arrivée en France à l'âge de 33 ans, sa demande d'asile ayant été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) dès le 6 novembre 2009. Elle est demeurée en situation régulière sur le territoire national du 28 août 2012 jusqu'au 10 juillet 2023, date de la décision attaquée, compte tenu des récépissés et titres de séjour qui lui ont été successivement accordés, de sorte qu'elle justifie de plus de dix années de présence régulière en France à la date de la décision attaquée. Si elle déclare, sans cependant en rapporter la preuve, que ses deux parents sont décédés, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elle ait conservé des attaches familiales ou amicales dans son pays d'origine. Mme D a donné naissance le 12 septembre 2012 à un garçon, Louis, régulièrement scolarisé en classe de CM2 pour l'année 2022-2023, et a épousé le 19 août 2017 à la mairie de Lille le père de cet enfant, B C, ressortissant nigérian, impliqué et condamné comme co-auteur dans les faits ayant donné lieu au jugement du 20 juin 2014 précité, titulaire, à la date de l'arrêté contesté, d'un titre de séjour valable jusqu'au 30 novembre 2023 au titre de la vie privée et familiale. Comme son époux, Mme D justifie d'une insertion professionnelle à la date de la décision contestée, dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée à temps partiel (43,33 heures par mois). Dans ces circonstances et au regard en particulier de la durée de présence régulière de Mme D sur le territoire français, en refusant à Mme D le renouvellement de son titre de séjour, le préfet du Nord a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales précitées.
6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que l'arrêté du préfet du Nord du 10 juillet 2023 doit être annulé en tant qu'il refuse à Mme D un titre de séjour.
Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :
7. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ".
8. Il ne résulte pas de l'instruction que Mme D remplisse les conditions pour prétendre à une carte de résident, au regard du niveau de ses revenus, inférieurs au salaire minimum interprofessionnel de croissance, de la nationalité de son fils et de celle de son conjoint, lequel ne dispose pas d'un titre de séjour de nature à justifier la délivrance d'une telle carte.
9. Dès lors, en raison du motif qui la fonde, l'annulation de l'arrêté attaqué implique nécessairement, compte tenu de l'absence de changements de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, qu'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " soit délivré à Mme D sur le fondement de l'article L. 911-1 du code de justice administrative. Il y a lieu d'enjoindre au préfet du Nord de délivrer à Mme D ce titre de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de Mme D une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par Mme D et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 10 juillet 2023 du préfet du Nord est annulé en tant qu'il refuse à Mme D un titre de séjour.
Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de délivrer à Mme D une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L'Etat versera à Mme D une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A D, au préfet du Nord et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.
Copie en sera adressée pour information au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Délibéré après l'audience du 3 juillet 2024, à laquelle siégeaient :
M. Riou, président,
M. Fougères, premier conseiller,
Mme Lançon, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 juillet 2024.
Le rapporteur,
signé
V. Fougères
Le président,
signé
J.-M. RiouLa greffière,
signé
I. Baudry
La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière
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