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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2308692

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2308692

mercredi 4 mars 2026

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2308692
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème chambre
Avocat requérantDM AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lille a rejeté la requête de M. B... visant à annuler la décision ministérielle du 16 août 2023 autorisant son licenciement pour faute. Le juge a estimé, en application des articles L. 2411-3 et suivants du code du travail, que les faits reprochés (une intervention défectueuse sur une chaudière) étaient matériellement établis, constituaient une faute grave et n'étaient pas en lien avec l'exercice du mandat syndical du salarié. La décision attaquée n'est donc pas entachée d'erreur d'appréciation.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 3 octobre 2023, 20 août 2024, 12 mai 2025, 25 juin 2025 et 20 août 2025, M. A... B..., représenté par Me Popu, demande au tribunal :

1°) d’annuler pour excès de pouvoir la décision du 16 août 2023 du ministre du travail, du plein emploi et de l’insertion, en ce qu’elle a, après avoir annulé la décision de l’inspectrice du travail du 20 février 2023, autorisé son licenciement pour faute ;

2°) de mettre à la charge de la société Engie Home Services une somme de 3 000 euros au titre de l’article L. 761‑1 du code de justice administrative.

Il soutient que :
- les décisions attaquées sont entachées d’une erreur d’appréciation en ce que les faits qui lui sont reprochés ne sont matériellement pas établis, ne présentent pas de caractère fautif et ne sont pas d’une gravité suffisante pour justifier son licenciement ;
- son licenciement est en lien avec l’exercice de son mandat syndical.


Par un mémoire en défense, enregistré le 25 juillet 2024, la ministre du travail, de la santé et des solidarités conclut au rejet de la requête de M. B....

Elle soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense du 27 juin 2025, la société Engie Home Services, représentée par Me Danset, conclut au rejet de la requête et à ce qu’une somme de 2 000 euros soit mise à la charge de M. B... au titre de l’article L. 761‑1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.


Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Goujon,
- les conclusions de M. Vandenberghe, rapporteur public ;
- et les observations de Me Danset, représentant la société Engie Home Services.

Considérant ce qui suit :

M. B... a été embauché le 1er mai 2002 en contrat à durée indéterminée en qualité d’agent de maintenance individuel par la société Domo Services, avant que son contrat de travail ne soit transféré, à la suite d’une opération de fusion absorption, à la société Savelys, devenue Engie Home Services. Il exerçait au sein de l’établissement situé à La Chapelle-la-Grande (Nord). Son employeur, a, par courrier reçu le 20 décembre 2022, sollicité de l’inspection du travail, en raison de son mandat de défenseur syndical, l’autorisation de procéder à son licenciement pour faute. Par une décision du 20 février 2023, l’inspectrice du travail a autorisé son licenciement. M. B... a formé le 13 avril 2023, un recours hiérarchique à l’encontre de cette décision auprès du ministre chargé du travail. Par une décision du 16 août 2023, le ministre a annulé cette décision, mais statuant à nouveau sur la demande présentée par la société Engie Home Services, a accordé l’autorisation de licencier de M. B.... Ce dernier demande, par la présente requête, l’annulation de la décision du 16 août 2023 en tant qu’elle fait droit à la demande de la société de l’autoriser à le licencier pour faute.

Sur les conclusions à fin d’annulation :

En vertu des dispositions du code du travail, les salariés légalement investis de fonctions représentatives bénéficient, dans l’intérêt de l’ensemble des travailleurs qu’ils représentent, d’une protection exceptionnelle. Lorsque le licenciement d’un salarié légalement investi de fonctions représentatives est envisagé, celui-ci ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou avec son appartenance syndicale. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un comportement fautif, il appartient à l’inspecteur du travail saisi et, le cas échéant, au ministre compétent, de rechercher, sous le contrôle du juge de l’excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d’une gravité suffisante pour justifier le licenciement, compte tenu de l’ensemble des règles applicables au contrat de travail de l’intéressé et des exigences propres à l’exécution normale du mandat dont il est investi.


En ce qui concerne la matérialité des faits et leur caractère fautif :

Il ressort des pièces du dossier que le 3 novembre 2022, M. B... s’est rendu au domicile d’une cliente de la société Engie Home Services pour effectuer l’entretien annuel de sa chaudière. Quatre jours plus tard, le 7 novembre 2022, la société a été contactée en urgence par cette même cliente, après que celle-ci lui a signalé un départ de feu au sein de sa chaudière. Le technicien qui est intervenu à cette occasion a constaté que l’écrou de raccordement de la rampe du bruleur avait été insuffisamment serré, ce qu’un simple contrôle d’étanchéité aurait permis de corriger.

D’une part, l’absence de serrage de l’écrou de raccordement de la rampe du brûleur a été constatée par le technicien de la société intervenu le 7 novembre 2022, qui a précisé qu’il pouvait être dévissé à main nue, mais également par la cliente, par un constat d’huissier réalisé le 9 novembre 2022 pour le compte de la société et par le cabinet d’expertise Sedgwick. Celui-ci conclut ainsi dans son rapport du 14 décembre 2022 que cette absence de serrage correct de l’écrou lors de l’intervention du 3 novembre 2022, ajouté à la réutilisation d’un joint de gaz usagé, a laissé s’échapper un filet de gaz qui a fini par s’embraser le 7 novembre 2022. Contrairement à ce que soutient M. B... qui tente de remettre en cause ces constats, il ressort des pièces du dossier que d’une part, la chaudière a pu être immédiatement mise hors service grâce à la présence d’un des fils de la cliente qui a coupé le gaz et sectionné le câble d’alimentation, ce qui a évité d’avoir à faire appel aux pompiers et d’autre part, que le capot de la chaudière étant resté ouvert à la suite de l’intervention du technicien de la société, la cliente a pu après son départ prendre les photos qu’elle a envoyées avec son courrier à la société. En outre, comme le rappelle cette dernière sans être contestée par le requérant, aucune chaudière n’est équipée d’un détecteur de fuite de gaz intégré entrainant une mise en sécurité de l’appareil en cas de fuite. Si M. B... soutient qu’une autre personne aurait pu, après son intervention, desserrer l’écrou en cause, il n’apporte aucun élément en appui de cette affirmation, alors que la société Engie Home Services en charge de l’entretien de la chaudière établit n’avoir envoyé aucun de ses techniciens chez cette cliente entre le 3 et le 7 novembre 2022. Enfin, le requérant fait valoir l’absence de clef dynamométrique permettant d’ajuster le couple de serrage des raccords dans son équipement. Il ressort toutefois des pièces du dossier que cette pièce qui n’est pas utilisée par la société et ne figure ainsi pas dans l’équipement des autres salariés, n’est pas nécessaire pour réaliser correctement le serrage de l’écrou sur les joints, et la circonstance que la société Gaz Réseau Distribution France (GRDF) l’utiliserait couramment est sans incidence sur l’équipement nécessaire aux agents de maintenance de la société Engie Home services, dès lors que cette société intervient sur des installations de nature différente, avant compteur et détendeur. Dans ces circonstances, le serrage insuffisant de l’écrou de raccordement de la rampe du bruleur par M. B... lors de son intervention du 3 novembre 2022 doit être considéré comme matériellement établi et présente un caractère fautif.

D’autre part, il ressort des pièces du dossier que la société Engie Home Services demande à ses salariés de vérifier l’étanchéité des circuits de gaz à l’issue de leur intervention. Ce contrôle est réalisé par l’utilisation d’un aérosol sur les parties à tester, notamment les raccords, des bulles apparaissant à l’emplacement exact de la fuite. M. B... soutient avoir réalisé ce contrôle à l’aide du seul appareil mis à sa disposition par son employeur dit « bombe mille bulles », mais qu’aucune fuite n’a été détectée, cet aérosol étant selon lui d’une fiabilité limitée en cas de micro-fuites de gaz. Toutefois, comme il a été exposé précédemment, l’origine de la fuite du gaz est située au niveau de l’écrou de raccordement de la rampe gaz, dont il apparait que l’absence de serrage était nettement visible, comme l’a constaté le commissaire de justice dans son procès-verbal du 9 novembre 2022 qui relève que « le pas de vis est visible ». Dès lors, si M. B... avait utilisé l’aérosol fourni par son employeur comme il le soutient, il n’aurait pu que constater l’absence de serrage au niveau de l’écrou de raccordement, cette partie de la chaudière étant expressément mentionnée dans la documentation interne de la société comme une partie à vérifier. Ainsi, l’absence de contrôle de l’étanchéité du gaz par M. B... à l’issue de son intervention le 3 novembre 2022 doit être considérée comme matériellement établie et présente un caractère fautif.

A supposer même que la société aurait pu se contenter de réparer la chaudière de sa cliente plutôt que de la remplacer, il ne peut être contesté que le sinistre causé par les fautes du requérant a entrainé un préjudice financier à son employeur et a porté atteinte à son image. En outre, M. B... n’apporte aucun élément démontrant une surcharge de travail sur la période de l’intervention litigieuse qui aurait pu expliquer un défaut de vigilance. S’il peut être relevé son ancienneté dans les fonctions à la date des faits, soit plus de vingt ans, il ressort des pièces du dossier que trois sanctions disciplinaires lui ont été infligées sur les trois dernières années précédant la procédure de licenciement. Dans ces circonstances, au regard de la nature des manquements reprochés à M. B... et de leurs conséquences sur la sécurité de la cliente de la société âgée de 86 ans, qui a subi un départ de feu dans sa chaudière, le ministre du travail et l’inspectrice du travail ont pu légalement retenir l’existence d’une faute d’une gravité suffisante pour justifier son licenciement.

En ce qui concerne l’éventuel lien entre son licenciement et l’exercice de son mandat syndical :

Pour démontrer que la sanction infligée est en lien avec l’exercice de ses fonctions syndicales, M B... soutient avoir faire l’objet d’une évolution moindre de sa rémunération par rapport à ses collègues et fait état d’altercations qu’il aurait eues dans le cadre de son travail les 31 août 2020 avec un conseillère clientèle et le 19 mars 2021 avec son chef d’équipe. Toutefois, la société Engie Home Services, qui rappelle que l’intéressé a bénéficié d’une augmentation individuelle de son salaire en 2014 et 2015, ainsi qu’une promotion en 2016, justifie son absence d’augmentation salariale depuis lors en raison de son comportement au travail qui a été à l’origine de plusieurs sanctions disciplinaires notamment en 2016, 2020, 2021 et 2022. Par ailleurs, le conseil des prud’hommes, saisi par l’intéressé de la contestation d’une sanction de mise à pied et d’une demande de dommages-intérêts au titre d’un harcèlement et d’une non-exécution de bonne foi du contrat de travail, a rejeté, par un jugement du 2 septembre 2024, ces deux dernières demandes. En outre, les deux incidents avec des collègues apparaissent isolés et sans lien avec l’exercice de son mandat syndical. Enfin, le seul courrier du 30 mars 2025 du représentant de son syndicat dans la société demandant à l’inspection du travail l’ouverture d’une enquête en raison de la discrimination syndicale dont seraient victimes ses membres et qui mentionne expressément le requérant, est insuffisant pour établir que la demande d’autorisation de licenciement qui repose sur des faits établis et suffisamment graves qui se sont produits chez une cliente serait en lien avec l’exercice de son mandat syndical. Par suite, le ministre du travail a pu légalement estimer que le licenciement envisagé était sans rapport avec les fonctions représentatives du requérant.

Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation présentées par M. B... doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la société Engie Home Services, qui n’est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par M. B... au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens. Il n’y a pas lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de M. B... la somme demandée par la société Engie Home Services au même titre.

D É C I D E :
Article 1er : La requête de M. B... est rejetée.

Article 2 : Les conclusions de la société Engie Home Services, présentées sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative, sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B..., à la société Engie Home Services et au ministre du travail et des solidarités.

Copie en sera adressée pour information à la direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités des Hauts-de-France.

Délibéré après l’audience du 11 février 2026, à laquelle siégeaient :

M. Cotte, président,
M. Goujon, conseiller,
Mme Le Cloirec, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 mars 2026.

Le rapporteur,
signé
J.-R. Goujon

Le président,
signé
O. Cotte

La greffière,

signé

C. Lejeune
La République mande et ordonne au ministre du travail et des solidarités en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.



Pour expédition conforme,

La greffière,

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