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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2309500

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2309500

mardi 3 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2309500
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lille a examiné le recours de M. D, ressortissant camerounais, contre un arrêté préfectoral du 6 juillet 2023 refusant son titre de séjour en tant que travailleur salarié, assorti d’une obligation de quitter le territoire. Le tribunal a rejeté l’ensemble des moyens soulevés, notamment ceux tirés de l’incompétence de l’auteur de l’acte, du défaut de motivation, de l’erreur de droit et de fait, ainsi que de la méconnaissance des articles 8 de la Convention européenne des droits de l’homme et 3 de la Convention internationale des droits de l’enfant. La solution retenue est le rejet de la requête, confirmant la légalité des décisions préfectorales fondées sur les dispositions du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 30 octobre 2023, M. F C D, représenté par Me Kioungou, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 6 juillet 2023 par lequel le préfet du Pas-de-Calais a rejeté sa demande de titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de revenir sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de procéder à un nouvel examen de sa demande de titre de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1500 euros, à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 contre renonciation de la part de ce conseil au bénéfice de l'indemnité versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :

- il n'est pas établi que la décision contestée ait été signée par une personne qui était compétente pour ce faire ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que le préfet du Pas-de-Calais s'est, à tort, estimé en situation de compétence liée du fait de son absence de visa de long séjour pour rejeter sa demande de titre de séjour " salarié " ;

- elle est entachée d'une erreur de fait dès lors que, contrairement à ce qu'a retenu le préfet, une demande d'autorisation de travail a bien été sollicitée par son employeur et transmise à la préfecture du Pas-de-Calais ;

- elle est également entachée d'erreurs de fait en ce que le préfet n'a pas pris en compte ses liens privés et familiaux sur le territoire national, à savoir sa fille et son frère, et la circonstance qu'il ne représente aucune menace pour l'ordre public ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dans l'application de l'article L. 435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que le préfet ne justifie pas avoir fait instruire la demande d'autorisation de travail annexée à sa demande de titre de séjour par ses services avant de rejeter sa demande de titre de séjour ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dans l'application de l'article L. 435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que le préfet n'a pas porté une appréciation sur le caractère réel et sérieux de son activité auprès d'Emmaüs et qu'il n'a, ainsi, pas pris en considération l'ensemble des éléments prévus par cet article ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il remplissait les conditions pour bénéficier d'un titre de séjour sur ce fondement ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les stipulations du 1. de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle dès lors que le préfet n'a pas motivé sa décision au regard des dispositions de l'article L. 435-2 précité alors que l'association Emmaüs Saint Omer Calais l'avait saisi d'une demande de titre de séjour, fondée sur ces dispositions.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- il excipe, à l'encontre de cette décision, de l'illégalité de la décision de refus de séjour ;

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen sérieux de sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- il excipe, à l'encontre de cette décision, de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- cette décision est insuffisamment motivée.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- il excipe, à l'encontre de cette décision, de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- la décision est entachée d'une erreur d'appréciation dans l'application des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

- elle n'a pas été précédée d'un examen sérieux de sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er février 2024, le préfet du Pas-de-Calais conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

La clôture d'instruction a été fixée au 1er mars 2024 à 12 h 00 par une ordonnance en date du 1er février 2024.

L'aide juridictionnelle totale a été accordée à M. D par une décision du 11 septembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. F C D, né le 18 août 1988 au Cameroun, de nationalité camerounaise, est entré irrégulièrement en France le 23 juillet 2019, muni de son passeport, dépourvu de visa. Le 2 septembre 2022 il a sollicité du préfet du Pas-de-Calais, la régularisation de son droit au séjour en qualité de travailleur salarié. Par un arrêté en date du 6 juillet 2023, dont le requérant demande l'annulation, le préfet du Pas-de-Calais a rejeté sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs à l'ensemble des décisions :

2. Les décisions contestées, citent les dispositions législatives et les stipulations conventionnelles dont elles font application. Elles font également état des éléments de fait relatifs à la situation personnelle et familiale de M. D, justifiant que le préfet du Pas-de-Calais prenne ces décisions. L'arrêté contesté, qui comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait sur lesquelles il se fonde, est, par suite, suffisamment motivé.

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

3. En premier lieu, l'arrêté préfectoral contesté a été signé pour le préfet du Pas-de-Calais et par délégation, par M. C B, chef du bureau du contentieux du droit des étrangers, qui était compétent pour ce faire en vertu d'un arrêté en date du 26 décembre 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Pas-de-Calais n°173 du 27 décembre 2022. Le moyen tiré du vice d'incompétence doit, par suite, être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes, d'une part, de l'article L. 412-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues aux articles L. 412-2 et L. 412-3, la première délivrance d'une carte de séjour temporaire ou d'une carte de séjour pluriannuelle est subordonnée à la production par l'étranger du visa de long séjour mentionné aux 1° ou 2° de l'article L. 411-1 ". D'autre part, aux termes de l'article L. 421-1 du même code : " L'étranger qui exerce une activité salariée sous contrat de travail à durée indéterminée se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " d'une durée maximale d'un an. La délivrance de cette carte de séjour est subordonnée à la détention préalable d'une autorisation de travail, dans les conditions prévues par les articles L. 5221-2 et suivants du code du travail [] ".

5. Au vu des pièces du dossier, M. D est entré irrégulièrement en France le 23 juillet 2019. Par ailleurs, s'il se prévaut d'une promesse d'embauche en contrat à durée indéterminée, signée le 5 août 2022 par la société Espace Copy Service Lille 2, il ne ressort pas des pièces du dossier que cette société aurait déposé une demande d'autorisation de travail concernant le requérant. C'est par suite à juste titre que le préfet du Pas-de-Calais a rejeté la demande de titre de séjour " salarié " sollicité par le requérant. Le requérant ne peut à cet égard valablement soutenir que le préfet se serait à tort considéré comme étant en situation de compétence liée pour rejeter sa demande alors que l'autorité administrative s'est bornée à relever que l'intéressé ne remplissait pas les conditions pour bénéficier du titre de séjour sollicité.

6. En troisième lieu, le requérant ne peut utilement invoquer la méconnaissance des dispositions de l'article L. 435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il n'a pas présenté de demande de titre de séjour sur ce fondement et que le préfet du Pas-de-Calais, qui n'y était d'ailleurs pas tenu, n'a pas examiné de lui-même l'éventuel droit de l'intéressé à bénéficier d'un titre de séjour sur un tel fondement. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions, ainsi que ceux tirés de ce que la décision est entachée d'erreurs de droit et de fait dans l'application de ces dispositions doivent être écartés.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2 Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. Il ressort des pièces du dossier que M. D est le père d'une fille, dénommée Auréole Moukoko Maëlla Ngono Meva'a, née le 28 juin 2019 en France, qu'il a reconnue le 21 janvier 2022 et qui est née de la relation qu'il a eue avec Mme A E Meva'a, née le 31 mai 1981 au Cameroun, de nationalité camerounaise également. Par les différents documents qu'il produit, en particulier des factures d'achats de produits alimentaires pour bébé, des paiements mensuels de cantine scolaire, des virements ponctuels sur le compte bancaire de sa fille ainsi que de diverses attestations témoignant notamment du fait qu'il récupère régulièrement cette dernière à la crèche, le requérant justifie suffisamment participer à l'entretien et à l'éducation de sa fille. Pour autant, au vu des pièces du dossier, son ex-compagne et leur fille sont, comme lui, de nationalité camerounaise. Aucune pièce du dossier n'indique que sa fille disposerait également de la nationalité française et il n'est pas plus établi, par les seules pièces versées au dossier, que son ex-compagne disposerait d'un titre de séjour en France, l'attestation produite par l'intéressée étant accompagnée uniquement de son passeport camerounais. Si le requérant fait également état de la présence de son frère en France, il ne justifie pas de liens particulièrement proches avec ce dernier, alors qu'il n'est pas dépourvu de famille au Cameroun, où il a vécu trente ans et où réside sa mère. Par suite, nonobstant l'activité professionnelle dont fait état l'intéressé, en refusant de lui octroyer un titre de séjour, le préfet du Pas-de-Calais n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit du requérant à mener une vie privée et familiale normale et n'a ainsi pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, la décision contestée n'est pas entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

9. En cinquième lieu, aux termes du 1. de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

10. Pour les motifs énoncés au point 8, la décision contestée n'a pas méconnu les stipulations citées au point précédent.

11. En sixième et dernier lieu, il ressort des pièces du dossier, en particulier de l'arrêté contesté que le préfet du Pas-de-Calais a procédé à un examen sérieux de la situation personnelle du requérant avant de prendre la décision contestée.

12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision portant refus de titre de séjour doivent être rejetées.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

13. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré, par voie d'exception, de l'illégalité de la décision portant refus du titre de séjour à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

14. Il ressort des pièces du dossier, en particulier de l'arrêté attaqué lui-même, que le préfet a procédé à un examen sérieux de sa situation personnelle avant de prendre la décision contestée.

15. Par suite, les conclusions à fin d'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

16. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré, par voie d'exception, de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français à l'encontre de la décision fixant le pays de destination doit être écarté. Par suite, les conclusions à fin d'annulation de cette décision doivent être rejetées.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an :

17. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

18. Il ressort des pièces du dossier que le requérant ne représente pas de menace à l'ordre public, qu'il n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et qu'il n'est pas dépourvu de toute famille en France. Par suite, en prononçant à l'encontre du requérant, une interdiction de retour sur le territoire français d'un an, le préfet du Pas-de-Calais a fait une inexacte application des dispositions précitées.

19. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens, que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français durant un an doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

20. Le présent jugement n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction présentées par le requérant doivent être rejetées.

Sur les frais d'instance :

21. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par le requérant au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 8 février 2024 par laquelle le préfet du Pas-de-Calais a fait interdiction à M. D de revenir sur le territoire français durant un an est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. F C D et au préfet du Pas-de-Calais.

Copie en sera transmise pour information au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 12 novembre 2024 à laquelle siégeaient :

- M. Fabre, président,

- Mme Monteil, première conseillère,

- M. Lemée, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 décembre 2024

Le président-rapporteur,

Signé

X. FABREL'assesseur le plus ancien,

Signé

A.-L. MONTEIL

Le greffier,

Signé

A. DEWIERE

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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