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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2310374

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2310374

mercredi 2 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2310374
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème chambre
Avocat requérantBERTHE

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I/ Par une requête, enregistrée le 24 novembre 2023 sous le numéro 2310374, M. B A, représenté par Me Berthe, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 31 octobre 2023 par lequel le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français et a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dans le délai de deux mois à compter de la notification du jugement et sous astreinte de 155 euros par jour de retard, à défaut, sous la même astreinte, de procéder à un nouvel examen de sa situation et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 en cas d'octroi de l'aide juridictionnelle, ou, à défaut, la somme de 2 400 euros à lui verser directement au titre de l'article L. 761-1 du code de la justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

- il n'est pas établi qu'elles aient été signées par une autorité habilitée.

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur de fait en ce qu'il ne s'est pas soustrait à une précédente mesure d'éloignement, et d'une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 février 2024, le préfet du Nord, représenté par Me Rannou, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 9 septembre 2024.

II/ Par une requête, enregistrée le 24 novembre 2023 sous le numéro 2310376, Mme D C épouse A, représentée par Me Berthe, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 31 octobre 2023 par lequel le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français et a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dans le délai de deux mois à compter de la notification du jugement et sous astreinte de 155 euros par jour de retard, à défaut, sous la même astreinte, de procéder à un nouvel examen de sa situation et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 en cas d'octroi de l'aide juridictionnelle, ou, à défaut, la somme de 2 400 euros à lui verser directement au titre de l'article L. 761-1 du code de la justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

- il n'est pas établi qu'elles aient été signées par une autorité habilitée.

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur de fait en ce qu'elle ne s'est pas soustraite à une précédente mesure d'éloignement, et d'une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 février 2024, le préfet du Nord, représenté par Me Rannou, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 9 septembre 2024.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Goujon ;

- et les observations de Me Berthe, avocat de M. et Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, né le 7 août 1983, et son épouse, Mme D A, née C le 16 décembre 1984, tous deux ressortissants arméniens, sont entrés en France le 15 mars 2015. Ils ont effectué le 6 juillet 2015 une demande d'asile qui a été rejetée le 30 octobre 2015 par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), puis le 14 mars 2017 par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). Leur demande de réexamen a été déclarée irrecevable le 16 avril 2019 par l'OFPRA. M. et Mme A ont sollicité, le 7 février 2023, la délivrance, dans le cadre d'une admission exceptionnelle, d'une carte de séjour temporaire " vie privée et familiale " en leur qualité de parent d'enfants scolarisés. Par deux arrêtés du 31 octobre 2023, le préfet du Nord a refusé de leur délivrer un titre de séjour, leur a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement. M. et Mme A demandent chacun l'annulation de l'arrêté qui les concerne.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n° 2310374 et n° 2310376 visées ci-dessus concernent la situation d'un couple d'étrangers. Il y a, par suite, lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

3. Les deux arrêtés attaqués ont été signés par M. F E, sous-préfet de Dunkerque. Par un arrêté du 22 juin 2023, publié le même jour au recueil n°155 des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Nord a donné une délégation de signature à M. E pour l'arrondissement de Dunkerque, en ce qui concerne les décisions portant retrait ou refus de délivrance ou de renouvellement d'un titre de séjour, les décisions portant obligation de quitter le territoire français et les décisions relatives au délai de départ volontaire. En l'espèce, M. et Mme A sont domiciliés sur la commune de Dunkerque, située dans l'arrondissement du même nom. Par suite, le moyen tiré de ce que les arrêtés attaqués n'auraient pas été signés par une autorité compétente doit être écarté.

En ce qui concerne les décisions portant refus de titre de séjour :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".

5. Il ressort des pièces du dossier que M. et Mme A étaient en France depuis plus de huit ans à la date des décisions attaquées, cette ancienneté de présence se justifiant en partie par l'examen de leur demande d'asile. Ils sont parents de deux enfants nés en France, les 13 mai 2016 et 9 juillet 2018, puis scolarisés depuis l'année scolaire 2019/2020 pour l'ainé et depuis l'année scolaire 2020/2021 pour le cadet. Malgré leur durée de présence, ils ne justifient d'aucun revenu, sont hébergés dans des structures sociales et ne font état que du suivi de cours d'apprentissage de la langue française, de participation à des activités d'insertion et de l'exercice d'activités bénévoles auprès d'associations. S'ils soutiennent que l'un de leurs fils nécessite un suivi en orthophonie en raison d'un retard de langage et qu'il a été orienté vers un centre médico-psycho-pédagogique, il n'est pas établi que ce suivi ne pourrait être réalisé en Arménie. D'ailleurs, M. et Mme A n'ont pas demandé de titre en raison de l'état de santé de leur fils. En outre, la circonstance que les parents de M. A, titulaires de cartes de résident, soient âgés et souffrent d'affections de longue durée ayant justifié la délivrance de cartes d'invalidité, n'est pas de nature à caractériser l'existence de circonstances humanitaires, dès lors qu'il n'est pas établi que les requérants, qui n'habitent pas avec eux, leur apporterait une aide quotidienne indispensable. Dans ces conditions, M. et Mme A ne sauraient être regardés comme faisant état de considérations humanitaires ou de motifs exceptionnels justifiant leur régularisation exceptionnelle sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. En second lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. Eu égard aux éléments rappelés au point 5, et alors que les requérants ont tous deux vécu en Arménie jusqu'à l'âge de 30 ans, où rien ne s'oppose à ce que qu'ils poursuivent une vie familiale normale, il ne ressort pas des pièces du dossier que les décisions de refus de séjour porteraient une atteinte disproportionnée à leur droit au respect de leur vie privée et familiale. Ainsi, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne les décisions portant obligation de quitter le territoire français :

8. En premier lieu, il résulte des points 5 à 7 que le moyen tiré de l'illégalité de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour ne peut qu'être écarté.

9. En second lieu, au vu des éléments factuels développés aux points 5 et 7, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

En ce qui concerne les décisions portant refus de délai de départ volontaire :

10. En premier lieu, il résulte des points 8 et 9 que les décisions portant obligation de quitter le territoire ne sont pas entachées d'illégalité. Par suite, M. et Mme A ne sont pas fondés à se prévaloir de cette illégalité à l'encontre des décisions refusant de leur accorder un délai de départ volontaire.

11. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement () ".

12. Il ressort des termes des deux arrêtés attaqués que pour supprimer le délai de départ volontaire, le préfet s'est fondé sur le maintien des requérants sur le territoire malgré ses arrêtés du 15 octobre 2021 leur faisant obligation de quitter le territoire français. Si les requérants soutiennent que ces arrêtés ne leur ont pas été valablement notifiés, du fait d'une erreur dans l'adresse de domiciliation, il ressort des pièces du dossier qu'ils en ont eu connaissance le 4 mars 2022 et que s'ils ont présenté une demande d'aide juridictionnelle en vue d'intenter un recours, ils n'ont par la suite pas déposé de recours. Par suite, le préfet du Nord n'a pas commis d'erreur de fait en retenant une soustraction à une précédente mesure d'éloignement, ni n'a méconnu les dispositions précitées de l'article L. 612-3.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M et Mme A ne sont pas fondés à demander l'annulation des arrêtés du 31 octobre 2023 émis à leur encontre. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter leurs conclusions à fin d'injonction, ainsi que celles relatives aux frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes de M. et Mme A sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Mme D C épouse A, à Me Berthe et au préfet du Nord.

Copie pour information sera adressée au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 11 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cotte, président,

M. Fougères, premier conseiller,

M. Goujon, conseiller

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 octobre 2024.

Le rapporteur,

signé

J.-R. Goujon

Le président,

signé

O. CotteLa greffière,

signé

J. Vandewyngaerde

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Nos 2310374, 2310376

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