Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2400517
mardi 11 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2400517 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème Chambre |
| Avocat requérant | CABINET CENTAURE AVOCATS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 16 janvier 2024, Mme B D, représentée par Me Danset-Vergoten, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 6 octobre 2023 par lequel le préfet du Nord a rejeté sa demande de titre de séjour portant la mention " visiteur ", lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;
2°) à titre principal, d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer une carte de résident ou un titre de séjour portant la mention " visiteur " dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;
3°) à titre subsidiaire, d'enjoindre au préfet du Nord de procéder au réexamen de sa situation dans le délai d'un mois à compter du jugement à intervenir ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 contre renonciation de la part de ce conseil au bénéfice de l'indemnité versée au titre de l'aide juridictionnelle.
Elle soutient que :
En ce qui concerne la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour :
- cette décision est insuffisamment motivée ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 7 de la convention entre la République française et la République du Congo relative à la circulation et au séjour des personnes du 31 juillet 1993 ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 11 de la convention entre la République française et la République du Congo relative à la circulation et au séjour des personnes du 31 juillet 1993 ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;
- elle n'a pas été précédée d'un examen sérieux de sa situation personnelle ;
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle excipe, à l'encontre de cette décision, de l'illégalité de la décision de refus de séjour ;
- cette décision est insuffisamment motivée ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;
- elle n'a pas été précédée d'un examen sérieux de sa situation personnelle ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
- elle excipe, à l'encontre de cette décision, de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- cette décision est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire en défense.
L'aide juridictionnelle totale a été accordée à Mme D par une décision du 20 novembre 2023.
La clôture de l'instruction a été fixée au 18 mars 2024 à 12 h 00 par une ordonnance du 17 janvier 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention entre la République française et la République du Congo relative à la circulation et au séjour des personnes du 31 juillet 1993 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Monteil a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B C épouse D, née le 5 septembre 1965 en République du Congo, de nationalité congolaise, est entrée en France le 15 juin 2010 sous couvert d'un visa court séjour l'autorisant à séjourner dans l'espace couvert par la convention d'application Schengen pour une durée n'excédant pas dix jours. Elle a ensuite bénéficié d'un titre de séjour en qualité de conjoint d'un étranger titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle " passeport talent : salarié en mission " valable du 4 novembre 2010 au 3 novembre 2011 et régulièrement renouvelé jusqu'au 18 octobre 2014. Par une décision en date du 22 mars 2016, le préfet du Nord lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour " visiteur ". Après réexamen de sa situation, elle a bénéficié d'une carte de séjour temporaire en qualité de " visiteur " valable du 14 novembre 2016 au 13 novembre 2017 régulièrement renouvelé jusqu'au 10 mars 2023. Le 2 janvier 2023, elle a sollicité le renouvellement de sa carte de séjour en qualité de " visiteur " ou la délivrance d'une carte de résident de dix ans. Par un arrêté du 6 octobre 2023, dont la requérante sollicite l'annulation, le préfet du Nord a rejeté sa demande de titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour :
2. En premier lieu, la décision du 6 octobre 2023 cite les stipulations conventionnelles et dispositions législatives dont elle fait application, en particulier les articles 7 et 11 de la convention entre la République française et la République du Congo relative à la circulation et au séjour des personnes du 31 juillet 1993 et l'article L. 426-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle fait également état des éléments de fait relatifs à la situation personnelle et familiale de Mme D, justifiant, selon le préfet du Nord, que sa demande de titre de séjour soit rejetée. La décision contestée, qui comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde, est, par suite, suffisamment motivée.
3. En deuxième lieu, aux termes de l'article 11 de la convention franco-congolaise du 31 juillet 1993 : " Après trois années de résidence régulière et non interrompue, les ressortissants de chacune des parties contractantes établis sur le territoire de l'autre partie peuvent obtenir un titre de séjour de longue durée, dans les conditions prévues par la législation de l'Etat d'accueil. / Ce titre de séjour est renouvelable de plein droit. ". Par ailleurs, aux termes des dispositions de l'article L. 426-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui justifie d'une résidence régulière ininterrompue d'au moins cinq ans en France au titre d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle ou d'une carte de résident, de ressources stables, régulières et suffisantes pour subvenir à ses besoins et d'une assurance maladie se voit délivrer, sous réserve des exceptions prévues à l'article L. 426-18, une carte de résident portant la mention " résident de longue durée-UE " d'une durée de dix ans. / Les années de résidence sous couvert d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " retirée par l'autorité administrative sur le fondement d'un mariage ayant eu pour seules fins d'obtenir un titre de séjour ou d'acquérir la nationalité française ne peuvent être prises en compte pour obtenir la carte de résident prévue au premier alinéa. / Les ressources mentionnées au premier alinéa doivent atteindre un montant au moins égal au salaire minimum de croissance. Sont prises en compte toutes les ressources propres du demandeur, indépendamment des prestations familiales et des allocations prévues à l'article L. 262-1 du code de l'action sociale et des familles ainsi qu'aux articles L. 5423-1, L 5423-2 et L. 5423-3 du code du travail. ".
4. Il résulte de la combinaison de ces stipulations et dispositions que si, en application des stipulations précitées de l'article 11 de la convention franco-congolaise du 31 juillet 1993, les ressortissants congolais peuvent prétendre à la délivrance d'une carte de résident dès lors qu'ils justifient de trois années de résidence régulière et ininterrompue sur le territoire français, et non à l'issue des cinq années de présence prévues à l'article L. 426-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ils ne peuvent obtenir ce titre que s'ils remplissent les autres conditions cumulatives prévues par les autres dispositions de l'article L. 426-17, et notamment celle de disposer de ressources suffisantes devant atteindre un montant au moins égal au salaire minimum de croissance, ressources qui doivent être appréciées, pour les ressortissants congolais, sur la période des trois années précédant leur demande.
5. Pour refuser de délivrer une carte de résident à Mme D sur le fondement de l'article 11 de la convention franco-congolaise, le préfet du Nord a relevé que ses ressources ne pouvaient être regardées comme stables et suffisantes dès lors qu'elle n'apportait la preuve d'aucun revenu. Si la requérante soutient disposer de revenus suffisants dès lors que son conjoint travaille auprès de la société Total et perçoit " un salaire moyen mensuel de 4 500 euros ", elle n'apporte cependant aucun élément probant à l'appui de cette allégation alors que les avis d'imposition, établis à son seul nom, produits à l'instance, mentionnent un revenu fiscal de référence de zéro euro. Par suite le préfet du Nord, en rejetant la demande de carte de résident présentée par la requérante n'a pas méconnu les stipulations et dispositions législatives citées au point 3.
6. En troisième lieu, aux termes de l'article 7 de la convention franco-congolaise du 31 juillet 1993 : " Les ressortissants de chacun des États contractants désireux de s'établir sur le territoire de l'autre État sans y exercer une activité lucrative doivent, outre le visa de long séjour prévu à l'article 4, justifier de la possession de moyens d'existence suffisants ".
7. Pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 5 et alors que les relevés bancaires les plus récents produits par l'intéressée datent de 2016, le préfet du Nord, en rejetant la demande de titre de séjour " visiteur " n'a pas méconnu les stipulations de l'article 7 de la convention franco-congolaise du 31 juillet 1993.
8. En quatrième lieu, il ressort des pièces du dossier que la requérante a uniquement présenté une demande de renouvellement de sa carte de séjour en qualité de " visiteur " ou la délivrance d'une carte de résident de dix ans, sur le fondement des dispositions de la convention franco-congolaise du 31 juillet 1993 et que le préfet du Nord, par la décision contestée, a rejeté ces demandes. Dès lors que le préfet du Nord, qui n'y était d'ailleurs pas tenu, n'a pas examiné le droit de la requérante à bénéficier d'un titre de séjour au titre des dispositions des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, Mme D ne peut utilement, dans le cadre de la présente instance, invoquer la méconnaissance de ces dernières dispositions.
9. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
10. Mme B C épouse D , née le 5 septembre 1965 en République du Congo, de nationalité congolaise, est entrée en France le 15 juin 2010 pour rejoindre son mari, M. A D, né le 12 avril 1962 en République du Congo, de nationalité congolaise également, qu'elle a épousé le 5 juillet 1997. Outre la durée de son séjour en France, Mme D fait valoir la présence régulière en France de deux de ses enfants, majeurs, mais sans démontrer en quoi sa présence à leurs côtés serait nécessaire. Par ailleurs, la requérante ne conteste pas dans le cadre de la présente instance le fait que son conjoint réside actuellement au Congo en compagnie des deux autres enfants du couple, et ne soutient pas non plus avoir rompu tout lien avec son conjoint et ses enfants. Dans ces conditions, et alors que Mme D ne fait pas valoir avoir tissé sur le territoire national des liens privés et professionnels d'une particulière intensité, elle ne démontre pas qu'elle ne pourrait pas se réinsérer socialement et professionnellement dans son pays d'origine, où réside sa famille et où elle a vécu elle-même jusqu'à ses 44 ans. Par suite, Mme D n'est pas fondée à soutenir que la décision de refus de titre de séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts poursuivis par la décision attaquée. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit par suite être écarté. Il en va de même, pour les mêmes motifs, du moyen tiré de ce que la décision contestée serait entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
11. En sixième et dernier lieu, il ressort des pièces du dossier, notamment de l'arrêté attaqué lui-même, que le préfet du Nord a procédé à un examen sérieux et personnalisé de la situation de la requérante avant de prendre la décision de refus de séjour.
12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision de refus de titre de séjour doivent être rejetées.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
13. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré, par voie d'exception, de l'illégalité de la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour doit être écarté.
14. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction applicable au litige : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. / Dans le cas prévu au 3° de l'article L. 611-1, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour. () ". Aux termes de l'article L. 611-1 du même code : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ; / () ".
15. La décision portant obligation de quitter le territoire français a été prise sur le fondement des dispositions du 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de la décision de refus de séjour. Dès lors que la décision de refus de séjour, ainsi qu'il a été dit au point 2, est suffisamment motivée, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.
16. En troisième lieu, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de cette décision sur la situation personnelle de Mme D doivent être écartés pour les mêmes motifs que ceux retenus au point 10.
17. En quatrième et dernier lieu, il ressort des pièces du dossier, en particulier de l'arrêté lui-même, que le préfet du Nord a procédé à un examen sérieux de la situation personnelle de la requérante avant de prendre la décision contestée.
18. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
19. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré, par voie d'exception, de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.
20. En second lieu, le moyen tiré de l'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de cette décision sur la situation personnelle de Mme D doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux retenus au point 10.
21. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision fixant le pays de renvoi doivent être rejetées.
22. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme D doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte et celles présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent l'être également.
D E C I D E :
Article 1 : La requête de Mme D est rejetée.
Article 2: Le présent jugement sera notifié à Mme B C épouse D et au préfet du Nord.
Copie en sera transmise pour information au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.
Délibéré après l'audience du 21 mai 2024, à laquelle siégeaient :
M. Fabre, président,
Mme Monteil, première conseillère,
M. Lemée, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juin 2024.
La rapporteure,
Signé
A.-L. MONTEIL
Le président,
Signé
X. FABRE
Le greffier,
Signé
A. DEWIERE
La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier,
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