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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2401751

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2401751

lundi 29 décembre 2025

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2401751
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème chambre
Avocat requérantCABARET

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lille a rejeté la requête de Mme B..., ressortissante camerounaise, qui contestait le refus implicite de lui délivrer une carte de résident. Le tribunal a jugé que la requête était tardive, car introduite plus d'un an après la notification de la décision implicite de rejet, révélée par la remise d'une carte de séjour pluriannuelle le 29 mars 2023. En application du principe de sécurité juridique, le délai raisonnable pour contester une décision administrative individuelle n'excède pas un an, et Mme B... n'a pas justifié de circonstances particulières permettant de déroger à cette règle. Par conséquent, les conclusions à fin d'annulation et les demandes accessoires ont été rejetées.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 18 février 2024, Mme A... B..., représentée par Me Cabaret, demande au tribunal :

1°) d’annuler, pour excès de pouvoir, la décision implicite de rejet de sa demande de carte de résident, révélée par la remise, le 29 mars 2023, d’une carte de séjour pluriannuelle valable jusqu’au 28 mars 2025 ;

2°) d’enjoindre au préfet de lui délivrer une carte de résident, dans un délai d’un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou, à défaut, de réexaminer sa situation, dans le même délai et sous la même astreinte, et de lui délivrer dans l’attente un récépissé de demande de titre de séjour ou une autorisation provisoire de séjour l’autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat le versement à Me Cabaret, son avocate, de la somme de 1 500 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :
- la décision en litige est entachée d’un défaut de motivation ;
- elle est entachée d’un défaut d’examen particulier de sa situation personnelle ;
- elle méconnaît les dispositions de l’article L. 426-17 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.


La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n’a pas produit de mémoire en défense.

Mme B... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 18 décembre 2023.


Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.


Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.


Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.


Le rapport de M. Terme, président-rapporteur, a été entendu au cours de l’audience publique du 12 décembre 2025.


Considérant ce qui suit :

1. Mme B..., ressortissante camerounaise née le 21 février 1954 à Yabassi (Cameroun), a été munie d’une carte de séjour temporaire portant la mention « vie privée et familiale », valable du 22 juillet 2014 au 21 juillet 2015, renouvelée une fois jusqu’au 2 novembre 2016, puis d’une carte de séjour pluriannuelle portant la même mention, valable du 29 mars 2017 au 28 mars 2019, renouvelée une fois jusqu’au 28 mars 2021. Par une demande reçue le 23 décembre 2022 par les services de la préfecture du Nord, Mme B... a sollicité la délivrance d’une carte de résident. Elle demande au tribunal d’annuler la décision implicite de rejet de cette demande, révélée par la remise, le 29 mars 2023, d’une carte de séjour pluriannuelle valable jusqu’au 28 mars 2025.

Sur les conclusions à fin d’annulation :

2. Aux termes de l’article R.421-1 du code de justice administrative : « La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée (…) ». Aux termes de l’article R. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Le silence gardé par l'autorité administrative sur les demandes de titres de séjour vaut décision implicite de rejet. ». Aux termes de l’article L. 211-2 du code des relations entre le public et l’administration : « Les personnes physiques ou morales ont le droit d’être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l’exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police (…) ». L’article L. 232-4 du même code précise que : « Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande. Dans ce cas, le délai du recours contentieux contre ladite décision est prorogé jusqu'à l'expiration de deux mois suivant le jour où les motifs lui auront été communiqués. ».

3. Le principe de sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause sans condition de délai des situations consolidées par l'effet du temps, fait obstacle à ce que puisse être contestée indéfiniment une décision administrative individuelle qui a été notifiée à son destinataire, ou dont il est établi, à défaut d'une telle notification, que celui-ci a eu connaissance. En une telle hypothèse, si le non-respect de l'obligation d'informer l'intéressé sur les voies et les délais de recours, ou l'absence de preuve qu'une telle information a bien été fournie, ne permet pas que lui soient opposés les délais de recours fixés par le code de justice administrative, le destinataire de la décision ne peut exercer de recours juridictionnel au-delà d’un délai raisonnable. En règle générale et sauf circonstances particulières dont se prévaudrait le requérant, ce délai ne saurait, sous réserve de l’exercice de recours administratifs pour lesquels les textes prévoient des délais particuliers, excéder un an à compter de la date à laquelle une décision expresse lui a été notifiée ou de la date à laquelle il est établi qu’il en a eu connaissance.

4. Les règles, énoncées au point précédent, relatives au délai raisonnable au-delà duquel le destinataire d’une décision ne peut exercer de recours juridictionnel, qui ne peut en règle générale excéder un an sauf circonstances particulières dont se prévaudrait le requérant, sont également applicables à la contestation d’une décision implicite de rejet, lorsqu’il est établi que le demandeur a eu connaissance de la décision. La preuve d’une telle connaissance ne saurait résulter du seul écoulement du temps depuis la présentation de la demande. Elle peut en revanche résulter de ce qu’il est établi, soit que l’intéressé a été clairement informé des conditions de naissance d’une décision implicite lors de la présentation de sa demande, soit que la décision a par la suite été expressément mentionnée au cours de ses échanges avec l’administration. Le demandeur, s’il n’a pas été informé des voies et délais de recours dans les conditions prévues par les textes cités au point 3, dispose alors, pour saisir le juge, d’un délai raisonnable qui court, dans la première hypothèse, de la date de naissance de la décision implicite et, dans la seconde, de la date de l’événement établissant qu’il a eu connaissance de la décision.

5. D’une part, il ressort des pièces du dossier que Mme B... s’est vu remettre le 29 mars 2023 une carte de séjour pluriannuelle révélant le refus implicite de sa demande de carte de résident. Faute d’être assortie de la mention des voies et délais de recours, cette décision ne peut constituer le point de départ du délai de recours contentieux de deux mois fixé par l’article R. 421-1 du code de justice administrative. Mme B... disposait donc, pour saisir le juge, d’un délai raisonnable à compter du 29 mars 2023, date à laquelle elle a eu connaissance de la décision implicite de rejet de sa demande. D’autre part, le 15 novembre 2023, soit dans le délai raisonnable mentionné plus haut, Mme B... a demandé la communication des motifs de la décision implicite de rejet de sa demande de carte de résident. En l’absence de réponse à cette demande, Mme B... est fondée à soutenir que la décision implicite de refus de délivrance de carte de résident contestée est entachée d’un défaut de motivation.

6. Il résulte de ce qui précède que, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, la décision implicite de rejet de demande de carte de résident présentée par Mme B... doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d’injonction et d’astreinte :

7. L’exécution du présent jugement implique seulement que la demande de Mme B... soit réexaminée. Il y a lieu, par suite, d’enjoindre au préfet du Nord de procéder à ce réexamen dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente décision. Il n’y a pas lieu d’assortir cette injonction de l’astreinte demandée par Mme B....

Sur les frais liés au litige :

8. Mme B... a obtenu le bénéfice de l’aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 200 euros à verser à Me Cabaret, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat.



D E C I D E :



Article 1er : La décision implicite de rejet de demande de carte de résident présentée par Mme B..., révélée par la remise, le 29 mars 2023, d’une carte de séjour pluriannuelle, est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de réexaminer la situation de Mme B... dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente décision.

Article 3 : L’Etat versera à Me Cabaret une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Cabaret renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.








Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A... B..., à Me Cabaret et au préfet du Nord.

Copie en sera adressée pour information au ministre de l’intérieur.


Délibéré après l’audience du 12 décembre 2025, à laquelle siégeaient :
M. Terme, président-rapporteur,
M. Jouanneau, conseiller,
M. Pernelle, conseiller.


Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 décembre 2025.



Le président-rapporteur,


Signé

D. TermeL’assesseur le plus ancien,


Signé

S. Jouanneau

La greffière,

Signé

D. Wisniewski


La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.


Pour expédition conforme,
La greffière,





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