Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2402035

jeudi 6 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2402035
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCABINET CENTAURE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 23 février 2024, Mme A B, représentée par Me Lutran, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler les décisions du 7 février 2024 par lesquelles le préfet du Nord l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé son pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire pour une durée d'un an ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Mme B soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle a été édictée par une autorité incompétente ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle a été édictée par une autorité incompétente ;

- elle est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle a été édictée par une autorité incompétente ;

- elle est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant .

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 février 2024, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 8 avril 2024 du bureau d'aide juridictionnelle.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Varenne en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Varenne, magistrate désignée,

- les observations de Me Lutran, représentant Mme B, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens ;

- le préfet du Nord n'étant ni présent ni représenté ;

- la requérant étant absente.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante angolaise née le 9 avril 1999 à Luanda (Angola), a fait l'objet, le 7 février 2024, d'un arrêté du préfet du Nord lui refusant la délivrance d'une carte de résident, l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, fixant son pays de destination et lui interdisant le retour sur le territoire pour une durée d'un an. Elle demande l'annulation des décisions du 7 février 2024 par lesquelles le préfet du Nord l'a obligée à quitter le territoire français, a fixé son pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire pour une durée d'une année.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. / L'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut également être accordée lorsque la procédure met en péril les conditions essentielles de vie de l'intéressé, notamment en cas d'exécution forcée emportant saisie de biens ou expulsion. / () / L'aide juridictionnelle provisoire devient définitive si le contrôle des ressources du demandeur réalisé a posteriori par le bureau d'aide juridictionnelle établit l'insuffisance des ressources. ".

3. Mme B ayant été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 7 février 2024, il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions de la requête tendant à l'octroi de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun à l'ensemble des décisions attaquées :

4. Eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par un arrêté du 5 février 2024, publié le même jour au recueil spécial n° 064 des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Nord a donné délégation à M. C D, adjoint à la cheffe de bureau du contentieux et du droit des étrangers, à l'effet de signer, notamment, les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions en litige manque en fait et doit, dès lors, être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. " et aux termes des stipulations de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ".

6. Il ressort des pièces du dossier que Mme B est entrée en France de manière irrégulière récemment, le 10 octobre 2022, en compagnie de son époux, également de nationalité angolaise, et de leur premier enfant né le 17 décembre 2020 à Sao Paulo, au Brésil, de nationalité brésilienne et angolaise. Le 14 novembre 2022, elle a sollicité le bénéfice d'une protection internationale qui lui a été refusé d'abord par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 20 avril 2023 puis par un jugement de la Cour nationale du droit d'asile lu en audience publique le 23 octobre 2023. Si elle se prévaut de la présence de son époux sur le territoire français, il ressort des pièces du dossier que la première demande de protection internationale de ce dernier a été définitivement rejetée par un jugement de la Cour nationale du droit d'asile lu en audience publique le 18 avril 2023 et que sa demande de réexamen a été rejetée par une décision de l'OFPRA du 12 octobre 2023. Celui-ci a également fait l'objet d'une mesure d'éloignement prise à son encontre le 4 juin 2023 dont la légalité a été confirmée par un jugement du tribunal administratif de Lille du 4 juillet 2023. En outre, il est constant que le premier enfant du couple, né au Brésil, est titulaire à la fois de la nationalité angolaise et de la nationalité brésilienne. Il n'est pas contesté, en outre, que le second enfant du couple, né en France le 5 juillet 2023 à Dunkerque est de nationalité angolaise. Aucun élément ne fait ainsi obstacle à ce que la cellule familiale puisse se reconstituer en Angola. Dès lors que le fils aîné de la requérante est titulaire de la nationalité brésilienne, que l'intéressée est titulaire d'un titre de séjour brésilien valable jusqu'au 24 février 2031 et qu'il n'est pas contesté que son époux et le dernier enfant du couple disposent également d'un droit au séjour sur le territoire brésilien, la décision attaquée ne fait pas davantage obstacle à ce que la cellule familiale puisse se reconstituer au Brésil. Par ailleurs, si le fils aîné de Mme B est scolarisé en petite section dans une école maternelle de la commune de Dunkerque, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il ne pourrait poursuivre sa scolarité en Angola ou au Brésil. Enfin, la requérante, en se bornant à produire la preuve de ce qu'elle exerce en tant que bénévole auprès de la congrégation de l'Armée du Salut à Dunkerque, ne démontre pas une insertion particulière dans la société française. Eu égard à l'ensemble de ces éléments, et dès lors qu'il n'est pas établi que Mme B ne pourrait se réinsérer socialement et professionnellement en Angola ou au Brésil, le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Il y a également lieu, pour les mêmes motifs et dès lors que la décision attaquée ne porte pas atteinte à l'intérêt supérieur des enfants mineurs de la requérante, d'écarter le moyen tiré de la violation des stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

7. Il résulte de ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 7 février 2024 par laquelle le préfet du Nord lui a fait obligation de quitter le territoire français.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision fixant le pays de destination :

8. En premier lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégale, Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation, par voie de conséquence, de la décision fixant son pays de destination.

9. En second lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 6, les moyens tirés de la violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doivent être écartés.

10. Il résulte de ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 7 février 2024 par laquelle le préfet du Nord a fixé son pays de destination.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

11. En premier lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégale, Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation, par voie de conséquence, de la décision lui interdisant le retour sur le territoire français pour une durée d'une année.

12. En second lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 6, les moyens tirés de la violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doivent être écartés.

13. Il résulte de ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 7 février 2024 par laquelle le préfet du Nord lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

14. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation des décisions du 7 février 2024 par lequel le préfet du Nord l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire pour une durée d'un an. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter ses conclusions relatives aux frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y plus lieu de statuer sur les conclusions de la requête tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à Me Valérie Lutran et au préfet du Nord.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 juin 2024.

La magistrate désignée

Signé

M. VARENNE

La greffière,

Signé

L. CAMAU La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,