Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2403318
jeudi 27 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2403318 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Reconduite à la frontière |
| Avocat requérant | CABINET CENTAURE AVOCATS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 28 mars 2024, Mme A B, représentée par Me Mbuli Bonyengwa, doit être regardée comme demandant au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 26 mars 2024 par lequel le préfet du Nord l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;
2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un récépissé de demande de carte de séjour " vie privée et familiale " et, à terme, de lui délivrer ladite carte ou, subsidiairement, d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer une attestation de demande d'asile en " procédure normale " et de lui remettre, par conséquent, un dossier de demande d'asile à adresser à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, et ce dans un délai de trois jours à compter de la notification du présent jugement sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Mme B soutient que :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle viole les stipulations de l'article 9 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle viole les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- elle est illégale en conséquence de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dans l'application des dispositions de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire en défense.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Varenne en application de l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Varenne, magistrate désignée,
- les observations de Me Hacker, représentant le préfet du Nord, qui conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés ne sont pas fondés ;
- la requérante n'étant ni présente ni représentée.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B demande l'annulation de l'arrêté du 26 mars 2024 par lequel le préfet du Nord l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire pour une durée d'un an.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit. / () ".
3. La décision attaquée mentionne avec suffisamment de précisions les circonstances de fait et de droit sur lesquelles elle se fonde. Sa motivation atteste, en outre, de ce que l'autorité préfectorale, qui mentionne que la requérante " ne justifie pas se trouver dans l'un des cas dans lesquels un étranger ne peut faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français ", a procédé à la vérification du droit au séjour de l'intéressée avant d'édicter à son encontre une mesure d'éloignement. Il ressort de la motivation de la décision en litige que, pour procéder à cette vérification, le préfet du Nord a notamment tenu compte de la durée de présence en France de Mme B, de la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France et de l'existence de considérations humanitaires, critères qu'il a appréciés au regard des éléments dont il disposait à la date de la décision en cause. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée doit être écarté.
4. En deuxième lieu, il ne ressort ni des pièces du dossier ni des termes de la décision attaquée que le préfet du Nord ne se serait pas livré à un examen sérieux de la situation personnelle de l'intéressée. En particulier, contrairement à ce que soutient la requérante, le préfet du Nord s'est livré à un examen approfondi des liens privés et familiaux de cette dernière sur le territoire français, précisant en particulier qu'elle n'établissait pas la présence régulière de ses enfants sur le sol national. A cet égard, si Mme B soutient que ceux-ci seraient titulaires d'une protection internationale, elle ne l'établit pas. Par suite, le moyen tiré de ce que le préfet du Nord n'aurait pas procédé à un examen sérieux de sa la situation personnelle de l'intéressée doit être écarté.
5. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Par ailleurs, aux termes de l'article 9 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Les Etats parties veillent à ce que l'enfant ne soit pas séparé de ses parents contre leur gré, à moins que les autorités compétentes ne décident, sous réserve de révision judiciaire et conformément aux lois et procédures applicables, que cette séparation est nécessaire dans l'intérêt supérieur de l'enfant. () ".
6. Pour soutenir que la décision attaquée viole les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 9 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, Mme B se borne à faire valoir que ses enfants sont titulaires d'une protection internationale et que la décision aurait pour conséquence de la séparer de ces derniers qui auraient vocation à demeurer en France. Toutefois, ainsi qu'il a été exposé au point 4 du présent jugement, l'intéressée ne démontre pas la régularité du séjour de ses enfants sur le territoire français. Par suite, les moyens tirés de la violation des stipulations précitées doivent être écartés. Il y a lieu, pour les mêmes motifs, d'écarter également le moyen tiré de ce que la décision attaquée serait entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de Mme B.
7. Il résulte de ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 26 mars 2024 par laquelle le préfet du Nord lui a fait obligation de quitter le territoire français.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
8. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
9. Il est constant que Mme B est une ressortissante syrienne originaire de la ville de Homs, en Syrie. Or, il ressort des sources documentaires publiquement disponibles, notamment du rapport de l'Agence de l'Union européenne pour l'asile (AUEA) d'octobre 2023, " Syria : security situation ", que si, à la date de la décision attaquée, les incidents sécuritaires recensés sont en diminution dans le gouvernorat de Homs, qui est majoritairement contrôlé par les forces du régime, certaines localités demeurent contrôlées par Daesh. Sur la période allant du 1er août 2022 au 28 juillet 2023, deux-cents quinze incidents sécuritaires ont ainsi été répertoriés. Le Réseau syrien pour les droits de l'homme (SNHR) a par ailleurs recensé trente-sept morts de civils pour l'année 2022 et soixante-treize entre août 2022 et juillet 2023. Ce gouvernorat est, en outre, l'un des plus marqués par les dommages causés par le conflit. L'ensemble des infrastructures et notamment les routes, les réseaux d'alimentation en eau potable et en électricité ont été détruits ou fortement endommagés. Enfin, malgré le tremblement de terre de février 2023, et une réduction globale de la violence, Daesh continue de rester actif dans la région. Eu égard à ces éléments et dès lors qu'il est constant que Mme B est célibataire et mère de trois enfants mineurs qui l'accompagnent, il peut être établi que cette dernière se trouverait, en cas de retour en Syrie, et plus spécifiquement dans le gouvernorat de Homs, dont elle est originaire et où il n'est pas établi qu'elle aurait encore de la famille, dans une situation de vulnérabilité particulière qui l'exposerait à un risque accru d'être victime de traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
10. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens dirigés contre cette décision, que Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision du 26 mars 2024 fixant son pays de renvoi en tant que cette décision a fixé la Syrie comme pays de destination.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
11. En premier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 4 du présent jugement, le moyen tiré de ce que la décision serait entachée d'un défaut d'examen sérieux de la situation personnelle de Mme B doit être écarté.
12. En deuxième lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégale, Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation, par voie de conséquence, de la décision lui interdisant le retour sur le territoire français.
13. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".
14. Mme B, qui a fait l'objet d'une décision lui interdisant de revenir sur le territoire français en application des dispositions précitées de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et non en application des dispositions de l'article L. 612-8 du même code, ainsi qu'elle le soutient, ne démontre l'existence d'aucune attache particulière en France, où elle résiderait depuis 2017, et n'établit pas davantage être particulièrement insérée dans la société française. Par suite, le préfet a pu, sans commettre d'erreur d'appréciation dans l'application des dispositions de l'article L.612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et quand bien même l'intéressée ne représente pas une menace pour l'ordre public et n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, interdire à Mme B de revenir sur le territoire français pour une durée d'un an.
15. Il résulte de ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 26 mars 2024 par laquelle le préfet du Nord lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an.
16. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B est seulement fondée à demander l'annulation de l'arrêté du préfet du Nord du 26 mars 2024 en tant qu'il fixe la Syrie comme pays à destination duquel elle doit être renvoyée.
Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :
17. Compte tenu du motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions de Mme B à fin d'injonction sous astreinte doivent donc être rejetées.
Sur les frais de l'instance :
18. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du préfet du Nord du 26 mars 2024 est annulé en tant qu'il fixe la Syrie comme pays à destination duquel Mme B doit être renvoyée.
Article 2 : l'Etat versera à Mme B une somme de 1 000 (mille) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au préfet du Nord.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2024.
La magistrate désignée
Signé
M. VARENNE
La greffière,
Signé
G. GREGOIRE
La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,
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