Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2403694

vendredi 19 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2403694
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantCABINET CENTAURE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et une pièce complémentaire, enregistrées les 10 et 15 avril 2024, M. A C B, représenté par Me Schryve, demande au juge des référés :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) à titre principal, d'enjoindre au préfet du Nord, en application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de lui délivrer, d'une part, une carte de résident dans un délai de dix jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, d'autre part, un document provisoire de séjour comportant une autorisation de travail, dans un délai de

vingt-quatre heures à compter de cette notification, sous astreinte de 300 euros par jour de retard ;

3°) à titre subsidiaire, d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un document provisoire de séjour comportant une autorisation de travail, dans un délai de vingt-quatre heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et d'instruire sa demande de renouvellement de carte de résident dans un délai de dix jours, sous astreinte de 300 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors qu'il est reconnu réfugié depuis 2013, a été muni d'une carte de résident valable jusqu'au 22 décembre 2023, qu'il en a sollicité le renouvellement en septembre 2023 et s'est vu remettre une attestation de prolongation d'instruction de sa demande valable du 19 septembre 2023 au 18 mars 2024 ; que, malgré une demande de renouvellement de son attestation de prolongation d'instruction de sa demande ainsi que plusieurs relances auprès de la préfecture, il se trouve désormais dépourvu de tout document lui permettant de justifier de la régularité de son séjour ; que son employeur menace de rompre son contrat de travail à durée indéterminée ; que les prestations sociales ont été suspendues, qu'il n'a pas été en mesure de payer son loyer en mars 2024 et qu'il est marié et père d'une enfant âgée d'un an ;

- le refus de renouveler sa carte de résident méconnaît les dispositions des articles L. 424-1 et L. 433-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit au respect de sa vie privée et familiale, à sa liberté d'aller et venir et à sa liberté de travailler.

Des pièces, enregistrées le 14 avril 2024, ont été présentées pour le préfet du Nord par le cabinet Centaure Avocats.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Bergerat, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 15 avril 2024 à 14h, en présence de M. Potet, greffier, Mme Bergerat, juge des référés, a lu son rapport et entendu :

- Me Schryve, représentant M. B, présent, qui reprend les conclusions et moyens de la requête ; elle fait valoir que l'intéressé s'est présenté à la préfecture du Nord sur convocation, le 8 février 2024, muni de tous les documents sollicités dont le justificatif de domicile et que ses empreintes ont été prises en vue de la fabrication de la carte de résident, que la clôture de la demande de renouvellement est contestée et que le refus de renouvellement de l'attestation de prolongation d'instruction est illégal ;

- les observations de M. B qui précise avoir été interpellé le 8 avril 2024 par les services de police qui ont contacté la préfecture du Nord qui a indiqué que la demande de renouvellement de la carte de résident de l'intéressé était en cours d'instruction ; en outre, il produit à l'audience, une attestation confirmant qu'il a bien remis le justificatif de domicile lors du rendez-vous le 8 février 2024

- et Me Kerrich, représentant le préfet du Nord, qui fait valoir que la demande de renouvellement de la carte de résident a été clôturée le 25 janvier 2024, faute pour l'intéressé d'avoir répondu à la demande de pièces complémentaires sur l'ANEF et que la préfecture du Nord l'invite à déposer une nouvelle demande de titre de séjour.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu, en raison de l'urgence qui s'attache au règlement du présent litige, d'admettre M. B, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".

3. Aux termes de l'article L. 424-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel la qualité de réfugié a été reconnue en application du livre V se voit délivrer une carte de résident d'une durée de dix ans. ". Aux termes de l'article L. 433-2 du même code : " Sous réserve de l'absence de menace grave pour l'ordre public, de l'établissement de la résidence habituelle de l'étranger en France et des articles L. 411-5 et L. 432-3, une carte de résident est renouvelable de plein droit. ". Aux termes de l'article L. 433-3 de ce code : " Lorsque l'étranger titulaire () d'une carte de résident () en demande le renouvellement, il peut justifier de la régularité de son séjour entre la date d'expiration de ce document et la décision prise par l'autorité administrative sur sa demande par la présentation de la carte ou du titre expiré, dans la limite de trois mois à compter de cette date d'expiration. ". Et aux termes de l'article R. 433-3 de ce code : " Pour l'application du premier alinéa de l'article L. 433-3, l'étranger peut justifier de ses démarches en vue du renouvellement de la carte de résident dont il est titulaire par la présentation d'une attestation de dépôt de sa demande de renouvellement. Cette attestation est délivrée par les services qui ont reçu la demande. Elle vaut convocation pour la remise du titre de séjour sollicité. ".

En ce qui concerne l'urgence :

4. M. B, titulaire d'une carte de résident en qualité de réfugié, valable du 23 décembre 2013 au 22 décembre 2023, en a sollicité le renouvellement le 19 septembre 2023 et a été muni d'une attestation de prolongation d'instruction de sa demande valable du 19 septembre 2023 au 18 mars 2024. Par un courriel du 25 janvier 2024 adressé à 16h07, les services de la préfecture du Nord l'ont invité à se présenter le 8 février 2024 muni de plusieurs documents dont un justificatif de domicile récent afin d'effectuer une prise d'empreintes dans le cadre de cette demande de renouvellement. Parallèlement, le 25 janvier 2024, une demande de production d'un justificatif de domicile lui a été notifiée via l'ANEF dont il a pris connaissance le 26 janvier 2024 à 16h01. M. B fait valoir, de manière constante, avoir remis le justificatif de domicile lors du rendez-vous du 8 février 2024 au cours duquel ses empreintes ont été relevées en vue de la fabrication du titre de séjour sollicité. L'intéressé n'est pas sérieusement contesté sur ce point par la préfecture du Nord qui se borne à faire valoir que la demande de pièces formulée sur le site de l'ANEF n'a pas été satisfaite dans le délai et qui indique que la clôture de la demande intervenue le 25 février 2024 vaut tant pour la demande déposée sur l'ANEF que pour les pièces déposées par M. B le 8 février 2024. Par ailleurs, malgré une demande, le 4 mars 2024, de renouvellement de son attestation de prolongation d'instruction, l'intéressé est au jour de la présente ordonnance et depuis le 18 mars 2024 démuni de tout document de séjour. Dans les circonstances de l'espèce ainsi exposées, la situation précaire ainsi imposée à M. B crée une situation d'urgence au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

En ce qui concerne l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :

5. Il résulte de ce qui a été dit au point précédent que l'intéressé doit être regardé comme ayant déposé une demande de renouvellement dans les formes et appuyée des pièces justificatives requises permettant de traiter sa demande. Il n'apparaît pas, en l'état de l'instruction, que la qualité de réfugié accordée à l'intéressé lui aurait été retirée, qu'il représenterait une menace grave à l'ordre public ou qu'il ne résiderait pas habituellement en France. Ainsi, le préfet du Nord, en ne procédant pas au renouvellement de la carte de résident précédemment délivrée à M. B, alors que celui-ci a déposé une demande en ce sens en septembre 2023 et complétée le 8 février 2024, a porté une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales reconnues aux étrangers en situation régulière, en particulier à sa liberté d'aller et venir, à son droit au travail et à son droit de mener une vie privée et familiale normale.

En ce qui concerne la mesure de sauvegarde à ordonner :

6. Il résulte de la combinaison des dispositions des articles L. 511-1, L. 521-2 et L. 521-4 du code de justice administrative qu'il appartient au juge des référés, lorsqu'il est saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 précité et qu'il constate une atteinte grave et manifestement illégale portée par une personne morale de droit public à une liberté fondamentale, de prendre les mesures qui sont de nature à faire disparaître les effets de cette atteinte. Ces mesures doivent en principe présenter un caractère provisoire, sauf lorsqu'aucune mesure de cette nature n'est susceptible de sauvegarder l'exercice effectif de la liberté fondamentale à laquelle il est porté atteinte.

7. Dans les circonstances très particulières de l'espèce, eu égard à la circonstance que M. B aurait dû bénéficier de plein droit du renouvellement de sa carte de résident, en application des dispositions précitées des articles L. 424-1 et L 433-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, seule la délivrance à l'intéressé de cette carte est susceptible de sauvegarder l'exercice effectif de la liberté fondamentale à laquelle il a été porté une atteinte grave et manifestement illégale.

8. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu d'enjoindre au préfet du Nord de délivrer à M. B la carte de résident en qualité de réfugié, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 100 euros par jour de retard et, dans cette attente, de lui délivrer dans un délai de trois jours à compter de cette notification, un document provisoire de séjour l'autorisant à travailler valable jusqu'à la remise effective de la carte de résident, sous astreinte de 100 euros par jour de retard.

Sur les frais du litige :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État, partie perdante dans la présente instance, le versement d'une somme de 800 euros au titre des frais que M. B devrait y exposer, soit en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et au bénéfice de Me Schryve, avocate, dans le cas où le bénéfice définitif de l'aide juridictionnelle serait accordé à M. B et sous réserve alors que Me Schryve renonce à percevoir la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle, soit en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative au bénéfice de M. B, dans le cas où le bénéfice définitif de l'aide juridictionnelle lui serait refusé.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de délivrer à M. B une carte de résident en qualité de réfugié dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 100 euros par jour de retard et, dans cette attente, de lui délivrer dans un délai de trois jours à compter de cette notification, un document provisoire de séjour l'autorisant à travailler valable jusqu'à la remise effective de la carte de résident, sous astreinte de 100 euros par jour de retard.

Article 3 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Schryve renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridique, ce dernier versera à Me Schryve, la somme de 800 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où le bénéfice de l'aide juridictionnelle ne serait pas accordé à M. B par le bureau de l'aide juridictionnelle, cette somme lui sera versée personnellement.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A C B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie sera adressée, pour information, au préfet du Nord.

Fait à Lille, le 19 avril 2024.

La juge des référés,

Signé

S. BERGERAT

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

Le greffier,