Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2403937
vendredi 7 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2403937 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
| Avocat requérant | CABINET ACTIS AVOCATS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 16 avril et 1er mai 2024, Mme B D, représentée par Me Barbry, demande au tribunal :
1°) d'annuler les décisions du 28 mars 2024 par lesquelles le préfet du Pas-de-Calais a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français, lui a accordé un délai de départ volontaire de 30 jours, a fixé la République démocratique du Congo comme pays de destination et a interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;
2°) d'enjoindre au préfet du Pas-de-Calais de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " au titre de l'admission exceptionnelle au séjour ou, à défaut, de procéder, dans un délai de 15 jours à compter de la notification du présent jugement et sous astreinte de 50 euros par jour de retard, à un nouvel examen de sa situation et de lui remettre, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour ;
3°) et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
En ce qui concerne le refus de titre de séjour :
- elle a été édictée par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle a méconnu son droit d'être entendue ;
- elle souffre d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;
- elle est entachée d'une erreur de droit ;
- elle viole les stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- et elle est empreinte d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
- elle a été édictée par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle a méconnu son droit d'être entendue ;
- elle souffre d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;
- elle viole les stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- et elle est empreinte d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
En ce qui concerne la décision d'octroi d'un délai de départ volontaire de 30 jours :
- elle a été édictée par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle a méconnu son droit d'être entendue ;
- elle souffre d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;
- elle viole les stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales
- et elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- elle a été édictée par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle a méconnu son droit d'être entendue ;
- elle souffre d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;
- elle viole les stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales
- et elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :
- elle a été édictée par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle a méconnu son droit d'être entendue ;
- elle souffre d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;
- elle viole les stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- et elle est empreinte d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 29 mai 2024, le préfet du Pas-de-Calais a conclu au rejet de la requête en faisant valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales amendée, signée à Rome le 4 novembre 1950 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Larue en application de l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Larue, magistrat désigné ;
- les observations de Me Barbry, représentant Mme D, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;
- les observations de Me Jacquard, représentant le préfet du Pas-de-Calais, qui conclut au rejet de la requête en faisant valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé ;
- et les observations de Mme D qui a répondu, en français, aux questions qui lui ont été posées.
Considérant ce qui suit :
1. Mme D, ressortissante congolaise née le 13 décembre 2003, est entrée irrégulièrement en France le 24 novembre 2018 avec sa mère, sa sœur et ses 2 frères. Le 14 janvier 2019, sa mère a sollicité, en son nom et pour ses 4 enfants mineurs, la reconnaissance de la qualité de réfugiée ou le bénéfice de la protection subsidiaire et a, à ce titre, bénéficié d'autorisations provisoires de séjour valable. Cette demande a toutefois été définitivement rejetée par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 1er juin 2023. Avant cette date, devenue majeure Mme D a de nouveau sollicité, en son nom propre, le 22 juin 2022, la reconnaissance de la qualité de réfugiée ou le bénéfice de la protection subsidiaire. Sa demande d'asile a toutefois été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) le 30 août 2023 et cette décision a été confirmée par la CNDA le 15 février 2024. Mme D s'est alors vu notifier une décision du 28 mars 2024 par laquelle le préfet du Pas-de-Calais a refusé de lui délivrer un titre de séjour en qualité de réfugiée ou de bénéficiaire de la protection subsidiaire et qui a été assortie d'une obligation de quitter, dans un délai de 30 jours, le territoire français à destination de la République démocratique du Congo ainsi que d'une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Par la présente requête, Mme D demande au Tribunal d'annuler l'ensemble de ces décisions.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la décision de refus d'octroi d'un titre de séjour :
2. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par l'arrêté n° 2023-10-75 du 30 octobre 2023, publié le lendemain au recueil spécial n° 140 des actes administratifs des services de l'Etat dans le département, le préfet du Pas-de-Calais a donné délégation au directeur des migrations et de l'intégration et, en cas d'absence ou d'empêchement, à M. C A, chef du bureau du contentieux du droit des étrangers et signataire de l'arrêté en litige, aux fins de signer, notamment, la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision litigieuse doit être écarté.
3. En deuxième lieu, le préfet du Pas-de-Calais énonce avec suffisamment de précisions les considérations de fait et de droit sur lesquelles il fonde sa décision, en mentionnant le rejet définitif de la demande d'asile de Mme D et en faisant application des dispositions de l'article L. 424-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision attaquée ne peut être accueilli.
4. En troisième lieu, le préfet du Pas-de-Calais, en refusant l'octroi d'un titre de séjour en qualité de réfugié ou de bénéficiaire de la protection subsidiaire se trouvant en situation de compétence liée au vu des décisions émises par l'OFPRA et la CNDA, Mme D n'est pas fondée à soutenir que son droit d'être entendue, lequel aurait été sans incidence sur la décision adoptée, aurait été méconnu.
5. En quatrième lieu, le moyen, tiré de ce que le préfet du Pas-de-Calais aurait commis une erreur de droit n'est pas assorti des précisions suffisantes permettant au juge d'en apprécier le bien-fondé.
6. En cinquième lieu, Mme D ne saurait utilement se prévaloir de ce que la décision lui refusant un titre de séjour en qualité de réfugiée ou de bénéficiaire de la protection subsidiaire, qui ne fixe pas le pays à destination duquel elle pourra être renvoyée, méconnaîtrait les stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
7. En dernier lieu, le préfet du Pas-de-Calais, en refusant l'octroi d'un titre de séjour en qualité de réfugié ou de bénéficiaire de la protection subsidiaire se trouvant en situation de compétence liée au vu des décisions émises par l'OFPRA et la CNDA, les moyens tirés de ce que de tels refus méconnaîtraient les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ou seraient empreints d'une erreur manifeste dans l'appréciation de leurs conséquences sur la situation personnelle du demandeur d'asile, sont inopérants.
8. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de Mme D, tendant à l'annulation de la décision du 28 mars 2024, par laquelle le préfet du Pas-de-Calais a refusé de lui délivrer un titre de séjour en qualité de réfugiée ou de bénéficiaire de la protection subsidiaire, ne peuvent être accueillis.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
9. Aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
10. En l'espèce, Mme D est entrée irrégulièrement en France le 28 novembre 2018, à l'âge de 15 ans. Elle y réside donc régulièrement eu égard aux autorisations provisoires de séjour dont elle a bénéficié et continue au vu de ses bulletins de scolarité, depuis 5 ans et 4 mois à la date d'édiction de la décision attaquée, soit une durée de séjour très significative, l'intéressée n'étant âgée que de 20 ans et 4 mois à la date d'adoption de la décision attaquée. Il ressort également des pièces du dossier que Mme D dispose en France de sa mère, qui est célibataire ainsi que de l'ensemble de sa fratrie, composée de sa sœur et de ses deux frères, tous encore mineurs, avec lesquels elle vit à Longuenesse. Si la demande d'asile de sa mère a été définitivement rejetée le 1er juin 2023, ainsi que l'indique la décision de rejet de la demande d'asile propre de la requérante par la CNDA, il ressort des pièces du dossier que sa mère a déposé, en préfecture du Pas de Calais, le 2 mars 2024, une demande de titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", qui était en attente d'examen par l'administration au jour d'édiction de la décision attaquée. De sorte que sa mère, qui aurait dû se voir délivrer une autorisation provisoire de séjour, se trouvait, à cette date, en situation régulière. En outre, si Mme D n'établit pas ne pas disposer d'attaches familiales en République démocratique du Congo, elle soutient, sans être contestée, qu'elle n'a jamais connu son père et ne dispose, en tout état de cause, dans son pays, pas d'attaches familiales aussi intenses que celles dont elle dispose en France, où ses frères et sa sœur, encore mineurs, ne peuvent pas faire l'objet de décisions d'éloignement. S'agissant de sa vie privée, il ressort des pièces du dossier que Mme D a été scolarisée à compter de la rentrée de l'année scolaire 2019-2020, au lycée, où elle a obtenu un bac général, en architecture à l'ENSAP de Lille, au cours de l'année scolaire 2022-2023, et est inscrite, pour l'année scolaire en cours, en première année de licence de sciences des ingénieurs à l'Université de l'Artois, où elle a fait, au vu de ses classements au sein de sa promotion, un premier trimestre plus qu'honorable. Elle a également suivi au cours de l'année 2019-2020, des cours de français et a atteint dès juin 2020 les niveaux B1, à l'écrit et à l'oral, du cadre européen commun de référence pour les langues. Par ailleurs, Mme D a effectué bénévolement, au cours de l'année scolaire 2023-2024, deux heures de soutien scolaire hebdomadaire à destination d'une élève en difficulté au sein de l'association AFEV. Compte tenu de ces éléments, et eu égard à son importante durée de séjour en France, où elle a passée plus du quart de sa jeune existence, Mme D établit qu'elle dispose désormais en France, où son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public, du centre de ses intérêts privés. Elle est donc fondée à soutenir qu'en l'obligeant à quitter le territoire français le préfet du Pas-de-Calais a méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de cette décision sur sa situation personnelle.
11. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, les conclusions de Mme D, à fin d'annulation de l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre, doivent être accueillies. Il y a lieu, par voie de conséquence, d'annuler les décisions du 28 mars 2024 par lesquelles le préfet du Pas-de-Calais lui a accordé un délai de départ volontaire de 30 jours, a fixé la République démocratique du Congo comme pays de renvoi et a interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
12. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique seulement, conformément aux dispositions de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qu'il soit enjoint au préfet du Pas-de-Calais de procéder à un nouvel examen de la situation de Mme D, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer sans délai, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction du prononcé d'une astreinte.
Sur les conclusions au titre des frais exposés et non compris dans les dépens :
13. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'État, qui est la partie principalement perdante, le versement à Mme D d'une somme de 1 000 euros.
D E C I D E :
Article 1er : Les décisions du 28 mars 2024, par lesquelles le préfet du Pas-de-Calais a obligé Mme D à quitter le territoire français, lui a accordé un délai de départ volontaire de 30 jours, a fixé la République démocratique du Congo comme pays de destination et a interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an, sont annulées.
Article 2 : Il est enjoint au préfet du Pas-de-Calais de procéder à un nouvel examen de la situation de Mme D, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer sans délai, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour.
Article 3 : L'Etat versera à Mme D une somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme D est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B D, à Me Barbry et au préfet du Pas-de-Calais.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 juin 2024.
Le magistrat désigné,
signé
X. LARUE
La greffière,
signé
N. CARPENTIER
La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,
N°2403937
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