Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2403964
lundi 3 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2403964 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
| Avocat requérant | CABINET CENTAURE AVOCATS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 14 avril 2024 et 21 avril 2024, M. A B, représenté par Me Sanjay Navy, demande au tribunal :
1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale ;
2°) d'annuler les décisions du 12 avril 2024 par lesquelles le préfet du Nord l'a obligé à quitter le territoire français, lui a refusé un délai de départ volontaire, a fixé le pays dont il la nationalité comme pays de destination, interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an et prononcé son assignation à résidence ;
2°) d'enjoindre au préfet du Nord de procéder à un nouvel examen de sa situation sous astreinte de 200 euros par jours de retard et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, en application de l'article L. 911-1 du code de justice administrative ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à verser à son avocat, ou à lui-même en cas de rejet de sa demande d'admission à l'aide juridictionnelle, en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ;
Il soutient :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- qu'elle est insuffisamment motivée ;
- qu'elle est entachée de vice de procédure ;
- qu'elle est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;
- qu'elle est entachée d'erreur de droit ;
- qu'elle est entachée de défaut d'examen particulier ;
En ce qui concerne la décision portant refus d'un délai de départ volontaire :
- qu'elle est insuffisamment motivée ;
- qu'elle est entachée de vice de procédure ;
- qu'elle a été prise en méconnaissance des articles L. 612-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- qu'elle est entachée d'erreur de droit ;
- qu'elle est entachée de défaut d'examen particulier ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- qu'elle est insuffisamment motivée ;
- qu'elle est entachée de vice de procédure ;
- qu'elle est entachée d'erreur de droit ;
- qu'elle est entachée de défaut d'examen particulier ;
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- qu'elle est insuffisamment motivée ;
- qu'elle est entachée de vice de procédure ;
- qu'elle est entachée d'erreur de droit ;
- qu'elle est entachée de défaut d'examen particulier ;
En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :
- qu'elle est insuffisamment motivée ;
- qu'elle est entachée de vice de procédure ;
- qu'elle est entachée d'erreur de droit ;
- qu'elle est entachée de défaut d'examen particulier ;
La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit d'observations.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 portant application de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide et à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles ;
- le code de justice administrative ;
Le président du tribunal administratif a désigné M. Olivier Huguen en application de l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- Le rapport de M. Huguen, magistrat désigné ;
- Les observations de Me Maxence Cliquennois, substituant Me Navy, représentant M. B, lequel ne s'est pas présenté à l'audience, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ; Me Cliquennois soutient également que la décision portant refus de délai de départ volontaire est entachée d'erreur de fait, en ce que M. B n'a pas exprimé son intention de ne pas se conformer à une éventuelle mesure d'éloignement du territoire français ;
- Les observations de Me Kerrich, pour le préfet du Nord, qui conclut au rejet de la requête au motif que les moyens invoqués ne sont pas fondés ;
Considérant ce qui suit :
1. M. A B, ressortissant marocain, est né le 28 août 1983 à Abadou (Royaume du Maroc). Il déclare être entré sur le territoire français le 8 février 2020 sous couvert d'un passeport marocain, revêtu d'un visa délivré par les autorités consulaires maltaises au Maroc qui expirait le 15 mai 2020. Par une décision réputée être intervenue le 26 octobre 2023, le préfet du Nord a refusé implicitement de faire droit à la demande de M. B tendant à son admission exceptionnelle au séjour. Par un arrêté en date du 12 avril 2024, la même autorité administrative a obligé M. B à quitter le territoire français, lui a refusé un délai de départ volontaire, a fixé le Maroc comme pays de destination et interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Par un arrêté distinct daté du même jour, le préfet du Nord a prononcé également l'assignation à résidence de M. B. M. B demande l'annulation de ces arrêtés.
Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, en application de ces dispositions, d'admettre, à titre provisoire, M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.
Sur les moyens propres relatifs à la décision portant obligation de quitter le territoire français :
3. En premier lieu, d'une part, aux termes de l'article R. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le silence gardé par l'autorité administrative sur les demandes de titres de séjour vaut décision implicite de rejet ". Aux termes de l'article R. 432-2 du même code : " La décision implicite de rejet mentionnée à l'article R. 432-1 naît au terme d'un délai de quatre mois () ".
4. D'autre part, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; / () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ". Aux termes de l'article L. 232-4 de ce code : " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande. () ".
5. Il ne résulte pas de ces dispositions que la décision portant obligation de quitter le territoire français doive faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour dans les cas où la mesure d'éloignement fait suite à un refus de délivrance ou de renouvellement d'un titre de séjour ou de retrait d'un tel titre, ou au retrait ou au refus de renouvellement d'un récépissé de demande de carte de séjour ou d'autorisation provisoire de séjour. Toutefois, cette exception à l'obligation de motivation ne peut trouver à s'appliquer que si la mesure d'éloignement assortit une décision relative au séjour elle-même explicite et motivée.
6. Dans le cas où elle prononcerait une obligation de quitter le territoire français à la suite d'un refus implicite de délivrance ou de renouvellement de titre de séjour, l'autorité administrative doit motiver sa décision en indiquant les circonstances de fait et les considérations de droit qui la justifient, sans qu'elle puisse se borner à motiver sa décision par référence à l'existence d'un refus implicite de titre de séjour.
7. En l'espèce, il est constant que le préfet du Nord, par une décision réputée être intervenue le 26 octobre 2023, a refusé implicitement de faire droit à la demande de M. B tendant à son admission exceptionnelle au séjour. Toutefois, contrairement à ce que soutient M. B, le préfet du Nord ne s'est pas borné à motiver la décision portant obligation de quitter le territoire français par la seule référence à l'existence d'un refus implicite de titre de séjour. Il a, pour prononcer la décision portant obligation de quitter le territoire français sur le fondement des dispositions du 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, indiqué les circonstances de droit applicables à la situation de M. B au regard de son droit au séjour, à savoir les stipulations de l'article 3 de l'accord franco-marocain, et les circonstances de fait, à savoir qu'il était entré sur le territoire français sans être titulaire du visa D " salarié " et qu'il exerçait un emploi sans autorisation de travail. Contrairement à ce que soutient M. B, le préfet du Nord a mentionné, dans l'arrêté du 12 avril 2024, qu'il était entré régulièrement sur le territoire français en 2020 et qu'il exerçait une activité professionnelle après de la société Fruitmark à Saint-le-Noble. Dès lors, M. B n'est pas fondé à soutenir, d'une part, que la circonstance que le préfet du Nord a prononcé une obligation de quitter le territoire français à la suite d'un refus implicite de délivrance de titre de séjour serait illégal, d'autre part, que la motivation de l'arrêté du 12 avril 2024, en tant qu'il porte obligation de quitter le territoire français, serait insuffisante au sens des dispositions précitées de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration.
8. En second lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré, par la voie de l'exception, de ce que la décision portant obligation de quitter le territoire français serait illégale du fait de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour doit être écarté.
9. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision par laquelle le préfet du Nord a prononcé à son encontre une obligation de quitter le territoire français.
Sur les moyens propres relatifs à la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :
9. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. () ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : ( ) 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants ;/ () / 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français () ".
10. Le préfet du Nord a, sur le seul fondement des dispositions précitées du 4° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, refusé d'accorder à M. B un délai de départ volontaire au motif qu'il avait " explicitement mis en avant son intention de ne pas se conformer à la () mesure [d'éloignement prononcée à son encontre] en déclarant vouloir se maintenir en France ". Toutefois, s'il ressort du procès-verbal de son audition par les services de police le 12 avril 2024 que M. B a déclaré qu'il ne souhaitait pas retourner au Maroc et vouloir travailler en France, il n'a pas, en se bornant à répondre qu'il n'avait pas d'observation à présenter à la question relative à l'hypothèse d'une mesure d'éloignement prononcée à son encontre, affirmé son intention de ne pas se conformer à cette mesure. Dès lors, M. B est fondé à soutenir que la décision du 12 avril 2024 par laquelle le préfet du Nord a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire sur le fondement du 4° de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est entachée d'erreur de fait.
11. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, d'annuler cette décision.
Sur les moyens communs invoqués à l'encontre des décisions contenues dans les arrêtés attaqués, à l'exception de la décision portant refus de délai de départ volontaire :
12. En premier lieu, l'arrêté du 12 avril 2024 en litige comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait propres à la situation personnelle de M. B sur lesquelles le préfet du Nord a entendu fonder les décisions portant fixation du pays de destination, interdiction de retour sur le territoire français et assignation à résidence. Ces considérations de fait et de droit sont suffisamment développées pour mettre utilement en mesure M. B d'en discuter les motifs et le juge d'exercer son contrôle en toute connaissance de cause. Dès lors, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.
13. En second lieu, en bornant à soutenir que les décisions contenues les arrêtés attaqués seraient entachées de vice de procédure, d'erreur de droit et de défaut d'examen particulier, M. B n'assortit pas ces moyens des précisions suffisantes pour pouvoir en apprécier la portée. Dès lors, faute d'être motivés, ces moyens ne peuvent être qu'écartés.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
14. Le présent jugement n'impliquant aucune mesure d'exécution, les conclusions à fin d'injonction de la requête de M. B ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les conclusions au titre des frais exposés et non compris dans les dépens :
15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie principalement perdante dans la présente instance, une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.
Article 2 : La décision du 12 avril 2024 par laquelle le préfet du Nord a refusé d'accorder à M. B un délai de départ volontaire est annulée.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à A B, à Me Sanjay Navy et au préfet du Nord.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 juin 2024.
Le magistrat désigné,
Signé,
O. HUGUEN
La greffière,
Signé,
F. JANET
La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,
N°2403964
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