Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2404653
vendredi 17 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2404653 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
| Avocat requérant | PUISOR |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 3 mai 2024 et 7 mai 2024, M. A B demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté en date du 2 mai 2024 par lequel le préfet du Nord a fixé l'Irak comme pays à destination duquel il sera éloigné en exécution de la mesure d'interdiction du territoire français prise à son encontre ;
2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 150 euros par jour de retard à compter de l'expiration du délai de quinze jours suivant la notification de la décision à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve pour ce conseil de renoncer à percevoir la part contributive de l'Etat versée au titre de l'aide juridictionnelle.
Il soutient que :
- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle ne lui a pas été notifiée dans une langue qu'il comprend ;
- a été prise en violation de son droit à être entendu et à faire des observations, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale.
La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire en défense.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et son décret d'application n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Livenais, premier vice-président, pour statuer en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Livenais, magistrat désigné ;
- les observations de Me Puisor, avocate de M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens et conclut en outre à ce que M. B soit admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
- les observations de Me Kerrich, représentant le préfet du Nord, qui conclut au rejet de la requête de M. B au motif que les moyens soulevés ne sont pas fondés ;
- et les observations de M. B, assisté de M. C, interprète en langue kurde.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant irakien né le 27 juillet 1996, demande l'annulation de l'arrêté en date du 2 mai 2024 par lequel le préfet du Nord a fixé l'Irak comme pays à destination duquel il sera éloigné, en exécution de la peine complémentaire d'interdiction du territoire français pendant une durée de cinq ans prononcée à son encontre par le tribunal correctionnel de Dunkerque (Nord) le 16 décembre 2022.
Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. L'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut également être accordée lorsque la procédure met en péril les conditions essentielles de vie de l'intéressé, notamment en cas d'exécution forcée emportant saisie de biens ou expulsion. L'aide juridictionnelle est attribuée de plein droit à titre provisoire dans le cadre des procédures présentant un caractère d'urgence dont la liste est fixée par décret en Conseil d'État. () ".
3. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu, en raison de l'urgence qui s'attache au règlement du présent litige, d'admettre provisoirement M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur la légalité de la décision fixant le pays de destination :
4. En premier lieu, aux termes d'un arrêté du 5 février 2024, publié le même jour au recueil n°064 des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Nord a donné délégation à Mme D, cheffe du bureau de la lutte contre l'immigration irrégulière, à l'effet de signer, notamment, les décisions fixant le pays de destination des étrangers sous le coup d'une mesure d'éloignement. Ainsi, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions querellées manque en fait et doit donc être écarté.
5. En deuxième lieu, la décision attaquée, prise au visa des articles L. 721-3, L. 721-4 et L. 741-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, mentionne avec une précision suffisante les circonstances de fait et de droit sur lesquelles elle se fonde pour fixer l'Irak comme pays de destination de M. B. Il s'ensuit que le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée doit être écarté, le préfet n'étant au demeurant pas tenu de mentionner l'ensemble des éléments propres à la situation personnelle de l'intéressé mais uniquement ceux qui fondent utilement la décision en cause.
6. En troisième lieu, les conditions de notification d'une décision étant sans incidence sur sa légalité, M. B ne peut utilement se prévaloir de ce que la décision querellée ne lui aurait pas été notifiées dans une langue qu'il comprend. En tout état de cause, il ressort des pièces du dossier que l'intéressé s'est vu notifier l'arrêté litigieux avec l'aide d'un interprète en langue kurde, qu'il a déclaré comprendre. Le moyen tiré de ce que la décision contestée serait à l'issue d'une procédure irrégulière doit ainsi être écarté.
7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ". L'article L. 122-1 du même code dispose : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. (). ". Aux termes de l'article L. 121-2 : " Les dispositions de l'article L. 121-1 ne sont pas applicables : () 3° Aux décisions pour lesquelles des dispositions législatives ont instauré une procédure contradictoire particulière () ".
8. Il résulte des dispositions des livres VI et VII du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le législateur a entendu déterminer l'ensemble des règles de procédure administrative et contentieuse auxquelles sont soumises l'intervention et l'exécution des décisions portant obligation de quitter le territoire français, d'interdiction du territoire français ainsi que les décisions d'assignation à résidence. Dès lors, les dispositions des articles L. 121-1 et L. 122-1 et suivants du code des relations entre le public et l'administration ne sauraient être utilement invoquées à l'encontre de l'arrêté contesté.
9. En quatrième lieu, la circonstance, au demeurant non établie par les pièces du dossier au regard des conditions de séjour en France de M. B, selon laquelle la décision attaquée porterait atteinte au respect de son droit à sa vie privée et familiale est sans incidence sur la légalité de cette décision, eu égard à l'objet de cette dernière.
10. En cinquième et dernier lieu, aux termes des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
11. M. B soutient qu'il est exposé à un risque de traitement inhumain et dégradant en cas de retour en Irak. Toutefois, l'intéressé, qui au demeurant n'établit pas avoir déposé, comme il l'affirme, une demande d'asile en France, ne justifie pas de l'existence de menaces précises sur sa sécurité et son intégrité physiques en cas de retour en Irak. En outre, M. B n'établit pas davantage que son frère aurait été assassiné par un membre du mouvement Daech. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de la requête de M. B doivent être rejetées, ainsi par voie de conséquence que ses conclusions aux fins d'injonction et sa demande présentée au titre de de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
DÉCIDE :
Article 1er : M. B est admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Loredana Puisor et au préfet du Nord.
Lu en audience publique le 17 mai 2024.
Le magistrat désigné,
Signé
Y. LIVENAISLa greffière,
Signé
G. GREGOIRE
La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,
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