Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2404977

mercredi 5 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2404977
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantCABINET CENTAURE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 mai 2024, M. D A B, représenté par Me Cabaret, demande au juge des référés :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) de suspendre, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision du 10 août 2023 par laquelle le préfet du Nord a implicitement rejeté sa demande tendant à la délivrance d'une carte de résident en sa qualité de bénéficiaire du statut de réfugié ;

3°) d'enjoindre au préfet du Nord de réexaminer sa demande de délivrance d'une carte de résident en qualité de bénéficiaire du statut de réfugié dans un délai d'un mois sous astreinte de 150 euros par jour de retard et dans cette attente, de lui délivrer un document provisoire de séjour avec autorisation de travail ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil, ou à défaut d'obtenir le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, à lui-même, d'une somme de 1 500 euros, sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors que le document provisoire dont il est bénéficiaire n'est plus valide depuis le 8 mai 2024 et il n'est donc plus en situation régulière depuis cette date alors qu'il justifiait de l'exercice d'une activité professionnelle et poursuivait des études en France et qu'il est donc désormais privé de la possibilité de bénéficier tant de ressources professionnelles que de prestations sociales ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée en méconnaissance des dispositions des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 424-1 et R. 424-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il s'est vu reconnaître la qualité de réfugié le 10 mai 2023 alors que son dossier de demande de carte de résident est complet et qu'il ne représente pas une menace pour l'ordre public ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et elle est entachée d'une erreur d'appréciation des conséquences de la décision sur sa situation.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 mai 2024, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- l'urgence n'est pas démontrée eu égard à la prolongation jusqu'au 28 août 2024 de la durée de validité du récépissé de demande de titre de séjour ;

- n'ayant ni refusé la délivrance d'une carte de résident ni prononcé de mesure d'éloignement, les moyens soulevés contre une prétendue décision de refus sont inopérants.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête n°2405006 enregistrée le 16 mai 2024 par laquelle M. A B demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 30 mai 2024 à 14 h 00 :

- le rapport de M. C ;

- les observations de Me Cabaret, représentant M. A B, qui confirme le contenu de ses écritures, s'agissant des moyens de légalité, et ajoute, s'agissant de la condition d'urgence, qu'il ne peut pas voyager en dehors de l'Union européenne notamment pour revoir sa mère malade, que le service de ses droits sociaux est régulièrement interrompu, qu'il ne peut réaliser son souhait de changer de logement, qu'il est en fin de contrat et souhaite reprendre une autre activité professionnelle, qu'il veut s'inscrire en master en septembre prochain, la période d'inscription venant de s'ouvrir, qu'il ne peut plus exercer son activité bénévole de soutien aux démarches des étrangers ;

- les observations de Me Morel, représentant le préfet du Nord qui confirme le contenu de ses écritures, en particulier s'agissant du défaut d'urgence avéré, eu égard à la détention d'un récépissé de demande de titre de séjour, alors que l'administration fait face à une situation d'engorgement des demandes avec 4 agents instructeurs pour 1500 demandes en souffrance, et qu'alors que l'intéressé est désormais en situation régulière et ne risque pas l'éloignement, aucun des empêchements allégués ne suffit à caractériser suffisamment une situation d'urgence.

En application des dispositions de l'article R. 522-8 du code de justice administrative, la clôture de l'instruction a été différée jusqu'au 31 mai 2024 à 18 heures pour permettre à M. A B de justifier des éléments avancés à l'audience et au préfet du Nord de produire les jurisprudences invoquées, à charge pour elles d'assurer le contradictoire.

Par un mémoire enregistré le 30 mai 2024 à 22 h 07, M. A B a produit plusieurs pièces.

Par un mémoire enregistré le 31 mai 2024 à 10 h 11, le préfet du Nord a produit une pièce.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ".

2. Au cas d'espèce, en raison de l'urgence qui s'attache au règlement du présent litige, il y a lieu d'admettre M. A B, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin de suspension :

3. M. A B, ressortissant syrien né le 14 juillet 1995, a obtenu de la part de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, la reconnaissance du statut de réfugié par une décision du 10 mai 2023. Il a formé une demande de carte de résident sur le fondement des dispositions des articles L. 424-1 et L. 424-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il a alors obtenu plusieurs récépissés de demande de carte de résident dont le dernier était venu à expiration le 8 mai 2024 lorsqu'il a déposé une requête tendant à l'annulation de la décision du 10 août 2024 par laquelle le préfet aurait implicitement refusé de lui délivrer une carte de résident en qualité de bénéficiaire du statut de réfugié. C'est également de cette décision dont il demande la suspension d'exécution.

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".

5. Pour l'application des dispositions précitées, l'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du retrait de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence est en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre donnant droit au séjour, comme d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.

6. Il ressort des pièces du dossier que depuis l'introduction de la requête, M. A B s'est vu délivrer, en application de l'article R. 431-15-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, une nouvelle attestation de prolongation de l'instruction de sa demande de certificat de résident en qualité de réfugié, lui permettant de justifier, jusqu'au 29 août 2024, de la régularité de son séjour, lui conférant le droit d'exercer la profession de son choix et l'autorisant à circuler dans l'espace Schengen. Il ne démontre pas que, ainsi qu'il le soutient, un tel document rendrait légalement impossible l'exercice d'une activité professionnelle lui permettant de subvenir à ses besoins, l'occupation d'un logement décent ou la poursuite de ses études. Il ressort des pièces du dossier que les interruptions de service de prestations sociales intervenues pendant les périodes non couvertes ont été suivies du versement d'arriérés et en tout état de cause, il n'est pas établi que ces interruptions aient créé pour l'intéressé une situation d'une particulière et durable précarité. Enfin, aucun élément de preuve n'est apporté de ce que l'état de santé de la mère du requérant rendrait particulièrement impérieuse la nécessité de se rendre en dehors de la zone Schengen où elle résiderait. Dans ces conditions, la condition d'urgence au sens des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative ne peut, en l'espèce, être regardée comme remplie

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

7. La présente ordonnance de rejet n'implique aucune mesure d'exécution et par suite, les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte présentées par M. A B doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

8. L'Etat n'étant pas partie perdante à l'instance, les conclusions présentées par M. A B sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.

O R D O N N E :

Article 1er : M. A B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée M. D A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer. Copie en sera adressée au préfet du Nord.

Fait à Lille, le 5 juin 2024.

Le juge des référés,

signé

E. C

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

Le greffier,