Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2405038

vendredi 14 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2405038
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 16 mai 2024 et un mémoire complémentaire enregistré le 2 juin 2024, M. A B, représenté par Me Aubertin, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 7 mai 2024 par lequel le préfet du Nord a décidé son transfert aux autorités croates ;

3°) d'enjoindre au préfet d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale, subsidiairement, de réexaminer sa situation et dans un délai de huit jours à compter de la décision à intervenir ;

4°) en cas d'admission à l'aide juridictionnelle totale, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros qu'il versera à son conseil en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ;

5°) en cas de refus d'admission à l'aide juridictionnelle totale, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision méconnaît l'article 5.5 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation en méconnaissant l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- elle méconnaît l'article 3.2 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Krawczyk en application de l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Krawczyk, magistrat désigné ;

- les observations de Me Aubertin, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens qu'elle développe ;

- les observations de M. B assisté de M. C interprète en langue dari ;

- le préfet du Nord n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 7 mai 2024, le préfet du Nord a décidé le transfert de M. B, ressortissant afghan né 11 mars 1999, aux autorités croates. M. B demande l'annulation de cette décision.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Il y a lieu, en application de ces dispositions, d'admettre provisoirement M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'Etat membre responsable, l'Etat membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les Etats membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'Etat membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'Etat membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ".

5. S'il ne résulte ni des dispositions citées au point précédent ni d'aucun principe que devrait figurer sur le compte-rendu de l'entretien individuel la mention de l'identité de l'agent qui a mené l'entretien, il appartient à l'autorité administrative, en cas de contestation sur ce point, d'établir par tous moyens que l'entretien a bien, en application des dispositions précitées de l'article 5.5 du règlement du 26 juin 2013, été " mené par une personne qualifiée en vertu du droit national ".

6. Il ressort des pièces du dossier que, M. B a été reçu en entretien individuel le 8 décembre 2023 à la préfecture du Nord et qu'il a signé le résumé de cet entretien. Ce compte-rendu, précise que l'entretien a été mené par un agent qualifié, il est revêtu du cachet du bureau " asile " et comporte la signature de la personne ayant mené l'entretien. Dans ces conditions, en l'absence d'éléments apportés par le requérant de nature à remettre en cause ces mentions, l'entretien doit être regardé comme ayant été mené par une personne qualifiée en vertu du droit national au sens de l'article 5 du règlement du 26 juin 2013.

7. Il ressort des pièces du dossier et en particulier du relevé Eurodac et des déclarations de requérant au cours de son entretien le 8 décembre 2023 avec les services de la préfecture que M. B a demandé l'asile en Hongrie le 31 mai 2015 puis en Suède le 12 juin 2015 et le 15 janvier 2020. Il déclare avoir quitté l'espace Schengen le 1er juin 2021 pour rejoindre l'Afghanistan où il s'est maintenu jusqu'au 15 août 2021 puis être revenu dans l'espace Schengen le 27 août 2023. Il a alors déposé une demande d'asile en Croatie le 13 septembre 2023 puis en Suède le 4 octobre 2023 et enfin en France le 8 décembre 2023.

8. Aux termes de l'article 19 du règlement (UE) n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : " 2. Les obligations prévues à l'article 18, paragraphe 1, cessent si l'État membre responsable peut établir, lorsqu'il lui est demandé de prendre ou reprendre en charge un demandeur ou une autre personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point c) ou d), que la personne concernée a quitté le territoire des États membres pendant une durée d'au moins trois mois, à moins qu'elle ne soit titulaire d'un titre de séjour en cours de validité délivré par l'État membre responsable. / Toute demande introduite après la période d'absence visée au premier alinéa est considérée comme une nouvelle demande donnant lieu à une nouvelle procédure de détermination de l'État membre responsable ".

9. M. B soutient que le préfet du Nord a entaché sa décision d'un défaut d'examen de sa situation personnelle en précisant dans le formulaire de demande de reprise en charge adressé à la Hongrie, à la Suède et à la Croatie qu'il n'avait pas quitté l'espace Schengen. Le requérant précise que cette mention inexacte prive les Etats saisis de la possibilité prévue par l'article 19 du règlement de se dégager de leur responsabilité s'ils établissent que le requérant a quitté l'espace des Etats membres pour une durée d'au moins trois mois.

10. En l'espèce, les pays qui auraient pu faire valoir une décharge de leur responsabilité en vertu des dispositions de l'article 19 du règlement sont ceux qui ont enregistré une demande d'asile avant que le demandeur d'asile ne quitte l'espace Schengen, soit la Hongrie et la Suède. Ces deux pays ont en tout état de cause refusé leur responsabilité pour un autre motif. La Hongrie a en effet indiqué que la procédure de demande d'asile du requérant a cessé en raison de l'absence du requérant. La Suède a indiqué que la Croatie s'était déclarée responsable le 26 octobre 2023. La Croatie, premier pays dans lequel M. B a déposé une demande d'asile après son retour dans l'espace Schengen, s'est quant à elle en effet déclaré responsable de la demande d'asile du requérant. Dans ces conditions, La mention erronée portée par le préfet du Nord sur les formulaires de demande de reprise en charge du requérant n'a eu aucune incidence sur la nature des réponses des trois Etats saisis. Le moyen ne pourra qu'être écarté.

11. La Croatie étant membre de l'Union Européenne et partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, il doit alors être présumé que le traitement réservé aux demandeurs d'asile dans cet Etat membre est conforme aux exigences de la convention de Genève ainsi qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Cette présomption est toutefois réfragable lorsqu'il y a lieu de craindre qu'il existe des défaillances systémiques de la procédure d'asile et des conditions d'accueil des demandeurs d'asile dans l'Etat membre responsable, impliquant un traitement inhumain ou dégradant. Dans cette hypothèse, il appartient à l'administration d'apprécier dans chaque cas, au vu des pièces qui lui sont soumises et sous le contrôle du juge, si les conditions, dans lesquelles un dossier particulier est traité par les autorités croates, répondent à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile.

12. M. B fait état de l'existence de défaillances affectant les conditions d'accueil et de prise en charge des demandeurs d'asile en Croatie et soutient qu'il a subi dans ce pays des mauvais traitements de la part des forces de police et qu'une demande d'asile y a été enregistrée à son nom sans son accord. Au soutien de ce moyen, le requérant produit des documents dénonçant les conditions d'accueil et de traitement des demandeurs d'asile en Croatie. Toutefois, ces éléments, de portée générale, ne permettent pas d'établir qu'il y aurait de sérieuses raisons de croire que les défaillances en Croatie seraient systémiques ou de tenir pour établie que la demande d'asile de M. B serait exposée à un risque sérieux de ne pas être traitée par les autorités croates dans les conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile, alors que la Croatie est un État membre de l'Union européenne, partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. En outre, le requérant ne produit aucun élément probant permettant d'établir la véracité de ses allégations relatives aux mauvais traitements qu'il aurait subis lors de son séjour de deux jours en Croatie. Dans ces conditions, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 3 paragraphe 2 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 et de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, doivent être écartés.

13. Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () 2. L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. Les personnes concernées doivent exprimer leur consentement par écrit. ". La faculté laissée à chaque Etat membre, par l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 précité, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

14. Le requérant fait état de violences physiques subies en Croatie, de la circonstance qu'il est accompagné de son épouse et de leur enfant et que la Croatie a donné un accord implicite à leur reprise en charge. Indépendamment des conditions rudes et inadaptées d'accueil qui ont été réservées au requérant d'après ses déclarations, à son épouse et leur enfant durant les deux jours passés sur le territoire croate, il ne ressort pas des pièces du dossier que son retour en Croatie afin d'y voir traitée sa demande d'asile se ferait dans un environnement violent ni que la circonstance qu'il soit accompagné de son épouse et de leur enfant de deux ans ferait de lui une personne vulnérable. Le préfet du Nord, qui, ainsi qu'il ressort des énonciations de l'arrêté contesté, a examiné s'il y avait lieu de faire application des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, n'en a pas méconnu les dispositions en estimant que la situation de l'intéressé ne justifiait pas de conserver l'examen de sa demande d'asile. Par suite, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ni qu'elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

15. Il résulte de ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation de la décision de transfert vers les autorités croates doivent être rejetées.

16. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation présentées par le requérant, n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction de la requête doivent être rejetées. Il en est de même des conclusions tendant à l'application combinée des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, l'Etat n'étant pas la partie perdante dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Maître Aubertin et au préfet du Nord.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 juin 2024

Le magistrat désigné,

signé

J. KRAWCZYKLa greffière,

signé

N. CARPENTIER

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,