Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2405262

jeudi 13 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2405262
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 24 mai et 6 juin 2024, Mme B A, représentée par Me Fourdan, demande au juge des référés :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) de suspendre, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision implicite de rejet née du silence gardé par le préfet du Nord sur sa demande tendant à la délivrance d'un titre de séjour en qualité de parent d'enfant français ;

3°) d'enjoindre au préfet du Nord de réexaminer sa situation et de prendre une décision expresse sur sa demande, dans un délai d'un mois à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, et de lui remettre dans cette attente, un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de dix jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient :

Sur l'urgence, que :

- le refus en litige a pour conséquence de la maintenir dans une situation de grande précarité et de la priver de la possibilité de travailler malgré une offre d'emploi et de subvenir aux besoins de sa fille mineure de nationalité française qu'elle élève seule ; elle se retrouve à la rue avec son enfant et ne peut candidater à un logement social ou à l'octroi de prestations sociales ;

Sur le doute sérieux, que :

- la décision implicite contestée est entachée d'un défaut de motivation, la demande de communication des motifs étant restée sans réponse ;

- il incombe au préfet de justifier de l'existence d'une délégation intervenue au profit du signataire de l'acte contesté ;

- à défaut de saisine de la commission du titre de séjour, la décision contestée méconnait les dispositions de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision contestée est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et, à cet égard, est entachée d'erreur manifeste d'appréciation, dès lors qu'elle est mère d'un enfant de nationalité française ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale sur les droits de l'enfant ;

- sa demande de titre de séjour est régulière ; selon l'annexe 9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les demandes en qualité de parent d'enfant français sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile s'effectuent au moyen du téléservice (ANEF), ce qu'elle a tenté de faire mais son titre de séjour étant expiré depuis plus de neuf mois, le dépôt d'une nouvelle demande n'était pas accessible ; ne pouvant accéder à ce service malgré ses diligences et en application des dispositions de l'article R. 431-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, elle a fait appel au dispositif d'accueil et d'accompagnement qui lui a conseillé d'envoyer son dossier en courrier recommandé, ce qu'elle a fait à deux reprises le 22 novembre 2023 et le 25 mars 2024 ; hormis les modalités prévues par les articles R. 431-2, R. 431-3 et R. 311-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, toute autre procédure de demande de rendez-vous est dépourvue de base légale ; le délai raisonnable pour délivrer un récépissé est largement expiré.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 juin 2024, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que la requérante dont le titre de séjour " vie privée et familiale " était expiré devait solliciter un rendez-vous à l'adresse mail : pref-rdv-etrangers@nord.gouv.fr pour procéder au dépôt d'une première demande de titre de séjour ; la transmission de son dossier par voie postale, dont le dernier a été déposé le 25 mars 2024 ne correspond pas aux modalités de dépôt des demandes de titre de séjour ; dans ces conditions, il ne peut être considéré qu'un refus implicite est né suite à cette demande de titre de séjour.

Vu :

- la copie de la requête à fin d'annulation de la décision attaquée ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Féménia, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 13 juin 2024 à 11h30, en présence de M. Deraoui, greffier, Mme Féménia, juge des référés, a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Fourdan, représentant Mme A, qui reprend ses

conclusions et ses moyens et souligne que l'urgence est caractérisée, l'intéressée et son enfant mineur se trouvant dans une situation d'extrême précarité et que la requérante a effectué toutes les diligences pour présenter sa demande en qualité de parent d'enfant français.

Le préfet du Nord n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante gabonaise, née le 25 mai 1996, est entrée en France le 9

juillet 2011 avec un visa de court séjour. Elle s'est vu remettre un document de circulation pour étranger mineur valable du 11 juillet 2012 au 24 mai 2015. Elle a ensuite été mise en possession d'un titre de séjour étudiant valable du 19 décembre 2014 au 18 décembre 2015. Puis, le 1er février 2019, elle a obtenu une carte de séjour mention " vie privée et familiale " en qualité de mère d'un enfant français né le 7 octobre 2017 valable jusqu'au 31 janvier 2020, renouvelé jusqu'au 2 juin 2021 et a été mise en possession d'un récépissé provisoire de séjour le 1er juillet 2021 valable jusqu'au 31 décembre 2021. Elle est retournée au Gabon pour raisons familiales avec sa fille le 14 juillet 2021 munie de son récépissé et de son titre de séjour expiré. Retenue au Gabon en raison du décès de sa mère, elle a sollicité un visa de long séjour obtenu le 28 août 2023 valable jusqu'au 21 novembre 2023 en qualité de parent d'enfant français. Elle est entrée en France le 28 septembre 2023. Elle a alors tenté de déposer une demande de titre de séjour sur la plateforme dédiée ANEF, cependant, son titre de séjour étant expiré depuis plus de neuf mois, cette modalité de dépôt ne lui était pas accessible. En application des dispositions de l'article R. 431-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, elle a sollicité un accompagnement auprès du dispositif d'accueil et d'accompagnement qui lui a conseillé d'envoyer son dossier en courrier recommandé, ce qu'elle a fait à deux reprises le 22 novembre 2023 et le 25 mars 2024. Mme A demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de la décision implicite par laquelle le préfet du Nord a rejeté sa demande de délivrance d'un titre de séjour.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".

3. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu, en raison de l'urgence qui s'attache au règlement du présent litige, d'admettre Mme A, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne l'urgence :

5. Pour l'application des dispositions ci-dessus reproduites de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.

6. Mme A est mère d'un enfant français né le 7 octobre 2017 et a séjourné en France de 2011 à 2021, de manière régulière avant de repartir au Gabon en juillet 2021 pour des raisons familiales avec son titre de séjour expiré en qualité de parent d'enfant français et le récépissé de sa demande de renouvellement de ce titre de séjour, valable jusqu'au 31 décembre 2021. A son retour du Gabon, elle a été convoquée le 16 octobre 2023 au sein des services de la préfecture du Nord pour retirer un titre de séjour expiré valable du 23 septembre 2021 au 22 septembre 2022 et a alors présenté une demande de titre de séjour le 22 novembre 2023, par voie postale, alors qu'aucune disposition des arrêtés énumérés à l'annexe 9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne prévoit l'obligation de recourir au téléservice mentionné à l'article R. 431-2 de ce code pour les parents d'enfant français, titre prévu à l'article L. 423-7 de ce code, qui a été implicitement rejeté. Mme A qui a effectué l'ensemble des diligences pour permettre l'instruction de sa demande de titre de séjour, ne dispose d'aucun document provisoire de séjour, ne peut donner suite en l'absence même d'un récépissé à la proposition d'embauche qui lui a été faite, ni faire valoir ses droits à diverses prestations sociales, alors qu'elle élève seule sa fille mineure scolarisée et ne dispose d'aucune ressources ni même d'un lieu d'hébergement stable, doit être regardée comme justifiant de l'existence d'une situation d'urgence.

En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige :

7. Les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale sur les droits de l'enfant sont propres à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de cette décision de refus.

8. Les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension de l'exécution d'une décision administrative étant satisfaites, il y a lieu de prononcer la suspension de l'exécution de la décision de refus en litige jusqu'à ce que le tribunal ait statué sur la requête tendant à son annulation.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

9. La suspension prononcée par la présente ordonnance implique seulement mais nécessairement que le préfet du Nord procède au réexamen de la situation de Mme A. Il y a par suite lieu d'enjoindre au préfet du Nord de procéder à ce réexamen dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, en tenant compte du motif de celle-ci et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler valable jusqu'à ce que ce réexamen ait été effectué. En revanche, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais du litige :

10. Mme A a été provisoirement admise, ainsi qu'il a été dit, au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Fourdan, avocate de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Fourdan de la somme de 800 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros sera versée à Mme A.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme A est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de la décision implicite de rejet née du silence gardé par le préfet du Nord sur la demande de Mme A tendant à la délivrance d'une carte de séjour en qualité de parent d'enfant français est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Nord de procéder au réexamen de la situation de Mme A dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, valable pendant ce réexamen.

Article 4 : L'État versera la somme de 800 euros au titre des frais d'instance dans les conditions mentionnées au point 10.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B A, à Me Fourdan et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Une copie en sera adressée pour information au préfet du Nord.

Fait à Lille, le 13 juin 2024.

La juge des référés,

Signé,

J. FEMENIA

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

Le greffier,