Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2405290
lundi 24 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2405290 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 24 mai 2024, Mme A B, représentée par Me Barthélémy Lescene, demande au juge des référés :
1°) de suspendre, en application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision implicite du préfet du Nord, née le 11 avril 2024, refusant de renouveler sa carte de séjour pluriannuelle portant la mention " salarié " ;
2°) d'enjoindre au préfet du Nord de procéder au réexamen de sa situation dans le délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 250 euros par jour de retard et de la convoquer en vue de lui délivrer un récépissé provisoire de séjour l'autorisant à travailler, à l'expiration du délai de quarante-huit heures à compter de cette notification, sous astreinte de 500 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- sa requête est recevable ;
- la condition d'urgence est présumée satisfaite s'agissant d'un refus de renouvellement d'un titre de séjour ; au surplus, la situation d'urgence est caractérisée au regard du risque de la perte de son emploi, son contrat de travail ayant été suspendu à compter du 28 mai 2024, ce qui la prive de toutes ressources ;
- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée dès lors que :
' elle est entachée d'incompétence ;
' elle est entachée d'un défaut de motivation ;
' elle est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation personnelle ;
' elle méconnaît les dispositions des articles L. 421-1, L. 433-1 et L.433-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
'elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
' elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
Par un mémoire en défense, enregistré le 7 juin 2024, le préfet du Nord, conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que la condition liée à l'urgence n'est pas établie dès lors que la requérante est titulaire d'un récépissé valable du 7 juin au 6 août 2024 et qu'aucune décision implicite de rejet n'est née le 11 avril 2024, l'intéressée n'ayant envoyé son dossier complet que le 24 avril 2024.
Vu :
- la copie de la requête à fin d'annulation de la décision attaquée ;
- les autres pièces des dossiers.
Vu
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Stefanczyk, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Lors de l'audience publique qui s'est tenue le 10 juin 2024 à 14h00 en présence de M. Potet, greffier, Mme Stefanczyk, juge des référés, a lu son rapport et entendu Me Lescene, représentant Mme B, qui conclut aux fins que la requête par les mêmes moyens.
Le préfet du Nord n'était ni présent, ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A B, ressortissante iranienne née le 8 juin 1991, est entrée en France en 2019 sous couvert de son passeport revêtu d'un visa long séjour portant la mention " salarié ". Elle a obtenu la délivrance d'une carte de séjour pluriannuelle en qualité de salarié valable du 12 février 2020 au 11 février 2024. L'intéressée a sollicité, le 11 décembre 2023, le renouvellement de son titre de séjour. Par la présente requête, Mme B demande au juge des référés, de suspendre, en application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision implicite par laquelle le préfet du Nord a refusé de renouveler son titre de séjour.
Sur l'étendue du litige :
2. Aux termes de l'article R. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le silence gardé par l'autorité administrative sur les demandes de titres de séjour vaut décision implicite de rejet. ". En outre, aux termes de l'article R. 432-2 de ce code : " La décision implicite de rejet mentionnée à l'article R. 432-1 naît au terme d'un délai de quatre mois () ". Il résulte de ces dispositions que le silence gardé pendant quatre mois sur une demande de délivrance de titre de séjour fait naître une décision implicite de rejet.
3. Il ne résulte pas de l'instruction que la demande de renouvellement du titre de séjour de Mme B présentée le 11 décembre 2023 ait fait l'objet d'un refus d'enregistrement en raison de son caractère incomplet ou d'une décision expresse de refus de séjour. Dès lors, le préfet du Nord ne peut utilement soutenir que la demande de la requérante est toujours en cours d'instruction au motif que le service instructeur lui a demandé par courriel du 16 avril 2024, de fournir un justificatif de domicile de moins de six mois et son autorisation de travail correspondant à son contrat de travail, lesquels ont été transmis par l'intéressée le 24 avril 2024. Par suite, du silence gardé par l'administration pendant quatre mois sur la demande de Mme B est née, le 11 avril 2024, une décision implicite de refus de renouvellement de son titre de séjour.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
En ce qui concerne l'urgence :
5. Pour l'application des dispositions ci-dessus reproduites de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.
6. En l'espèce, la circonstance que la requérante a été munie d'un récépissé provisoire, valable du 7 juin au 6 août 2024, ne suffit pas à renverser la présomption d'urgence mentionnée au point précédent s'agissant d'un refus de renouvellement du titre de séjour. La condition d'urgence est ainsi remplie.
En ce qui concerne le doute sérieux sur la légalité de la décision en litige :
7. Aux termes de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui exerce une activité salariée sous contrat de travail à durée indéterminée se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " d'une durée maximale d'un an. / La délivrance de cette carte de séjour est subordonnée à la détention préalable d'une autorisation de travail, dans les conditions prévues par les articles L. 5221-2 et suivants du code du travail. " Par ailleurs, aux termes de l'article L. 433-1 de ce code : " A l'exception de la carte de séjour pluriannuelle portant la mention " salarié détaché ICT ", prévue à l'article L. 421-26, et de la carte de séjour pluriannuelle portant la mention " recherche d'emploi ou création d'entreprise ", prévue à l'article L. 422-10, qui ne sont pas renouvelables, le renouvellement de la carte de séjour temporaire ou pluriannuelle est subordonné à la preuve par le ressortissant étranger qu'il continue de remplir les conditions requises pour la délivrance de cette carte. / A l'exception des cartes de séjour pluriannuelles prévues aux articles L. 421-9 à L. 421-24, L. 421-34, L. 422-6, L. 424-9, L. 424-11, L. 424-18 et L. 424-19, le renouvellement d'une carte de séjour pluriannuelle est soumis à la preuve par l'étranger de sa résidence habituelle en France dans les conditions prévues à l'article L. 433-3-1. / () / Par dérogation au présent article la carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " prévue à l'article L. 421-1, ainsi que la carte de séjour pluriannuelle portant la mention " passeport talent " prévue aux articles L. 421-9, L. 421-11 ou L. 421-14, sont renouvelées dans les conditions prévues à ces mêmes articles. " Enfin, selon l'article L. 433-4 de ce code : " () / L'étranger bénéficie, à sa demande, du renouvellement de cette carte de séjour pluriannuelle s'il continue de remplir les conditions de délivrance de la carte de séjour temporaire dont il été précédemment titulaire. "
8. Mme B a été munie, ainsi qu'il a été indiqué au point 1, d'une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " salarié " valable du 12 février 2020 au 11 février 2024. Il ressort des pièces du dossier que l'intéressée était encore titulaire, à l'expiration de son titre de séjour d'un contrat de travail à durée indéterminée en qualité d'auditeur interne auprès de la société Decathlon et disposait d'une autorisation de travail délivrée le 4 janvier 2019. Ainsi, alors qu'au demeurant aucun des moyens n'est discuté en défense, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions des articles L. 421-1, L. 433-1 et L. 433-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, du défaut d'examen sérieux de la situation personnelle de la requérante et de l'erreur manifeste d'appréciation sont propres, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige.
9. Les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension de l'exécution d'une décision administrative étant satisfaites, il y a lieu de prononcer la suspension de l'exécution de la décision de refus en litige jusqu'à ce que le tribunal ait statué sur la requête tendant à son annulation.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
10. La suspension prononcée par la présente ordonnance implique que le préfet du Nord procède au réexamen de la demande de Mme B. Il y a par suite lieu d'enjoindre au préfet du Nord de procéder à ce réexamen dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance, et, dans cette attente, lui délivrer, dans un délai de huit jours à compter de cette notification, une autorisation provisoire de séjour, valable le temps du réexamen. En revanche, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais du litige :
11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 800 euros au titre des frais exposés par Mme B et non compris dans les dépens.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de la décision implicite par laquelle le préfet du Nord a refusé de renouveler à Mme B sa carte de séjour pluriannuelle portant la mention " salarié " est suspendue.
Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de réexaminer dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance la demande de Mme B, et de lui délivrer, dans un délai de huit jours à compter de cette notification, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, valable le temps du réexamen.
Article 3 L'État versera à Mme B une somme de 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Copie sera transmise, pour information, au préfet du Nord.
Fait à Lille, le 24 juin 2024.
La juge des référés,
Signé
S. STEFANCZYK
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
La greffière,
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