Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2405304

lundi 24 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2405304
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantCABINET CENTAURE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 27 mai 2024, M. C A, représenté par Me Fortunato, demande au juge des référés :

1°) de suspendre, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision du 1er février 2023 par laquelle le préfet du Nord a implicitement rejeté sa demande tendant au renouvellement de sa carte pluriannuelle de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois sous astreinte de 50 euros par jour de retard et dans cette attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans les trois jours sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 200 euros, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors que dans la situation du refus de renouvellement d'un titre de séjour, alors qu'il est entré sur le territoire depuis plus de vingt ans, il bénéficie de la présomption d'urgence reconnue par la jurisprudence du Conseil d'Etat ;

- au demeurant, sa situation irrégulière l'expose à une retenue administrative et un éloignement forcé en méconnaissance de sa liberté constitutionnelle d'aller et de venir et alors que ses cinq enfants sont régulièrement scolarisés sur le territoire français ;

- ne pouvant plus régulièrement travailler, il ne bénéficie plus d'aucune ressource, les aides sociales ayant été interrompues depuis le mois d'avril dernier et il justifie des nombreuses dettes auxquelles cette situation de précarité l'expose ainsi que sa famille qui comporte encore trois enfants mineurs ;

- la décision attaquée est entachée d'incompétence ;

- elle n'est pas motivée et l'administration n'a pas répondu à sa demande de communication des motifs ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 433-1 et R. 433-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors qu'il s'est vu délivrer un récépissé de demande attestant du caractère complet du dossier de demande de renouvellement qu'il a déposé et le refus qui lui est opposé est donc entaché d'une erreur de droit ou à tout le moins d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et elle est entachée d'une erreur d'appréciation de ses conséquences sur sa situation.

Par un mémoire en défense enregistré le 13 juin 2024 à 14h 04, le préfet du Nord, représenté par Me Rannou, de la SELARL Centaure Avocats, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est irrecevable en ce que M. A n'a pas fait l'objet d'une décision implicite de refus mais d'un classement sans suite de sa demande, faute d'avoir complété son dossier ;

- l'urgence n'est pas démontrée dès lors que l'intéressé ne fait pas l'objet d'une mesure d'éloignement, qu'il est hébergé, dispose des allocations familiales, et n'établit pas la situation de précarité alléguée ;

- la décision attaquée n'est pas entachée d'incompétence et le préfet a répondu à la demande de communication de motifs ;

- aucune erreur de droit ne peut être retenue, le dossier de l'intéressé étant incomplet ;

- le requérant ne démontre pas suffisamment qu'il ait été porté atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- n'ayant ni refusé la délivrance d'une carte de résident ni prononcé de mesure d'éloignement, les moyens soulevés contre une prétendue décision de refus sont inopérants.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête n°2405032 enregistrée le 16 mai 2024 par laquelle M. A demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience publique.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 13 juin 2024 à 14 h 30 :

- le rapport de M. B,

- les observations de Me Fortunato, représentant M. A qui conteste que M. A se serait abstenu de produire les pièces permettant de compléter son dossier de demande de renouvellement et estime donc que la décision implicite de rejet de cette demande est donc bien acquise, réitérant, pour le surplus, le contenu de ses écritures ;

- les observations de Me Dussault, de la SELARL Centaure Avocats, représentant le préfet du Nord, qui confirme que l'intéressé s'est abstenu de produire les éléments qui lui ont été demandés, y compris au cours des entretiens téléphoniques qu'il avait eus avec les services préfectoraux, ajoutant que la décision de classement sans suite de sa demande, intervenue le jour de l'audience, se substitue à l'éventuelle décision implicite de rejet et que, n'étant pas susceptible de recours, la requête s'en trouve irrecevable.

La clôture de l'instruction a été différée jusqu'au 19 juin 2024 à 12 h 00, dans les conditions prévues à l'article R. 522-8 du code de justice administrative, afin de permettre aux parties de produire toutes pièces relatives à l'instruction de la demande de renouvellement et de complément de son dossier, à charge pour elles d'assurer le respect du contradictoire et d'en justifier au juge des référés.

Des pièces ont été produites pour M. A et enregistrées le 14 juin 2024, pendant le délai de prolongation de l'instruction.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions à fin de suspension :

1. M. A, ressortissant guinéen né le 3 février 1968 et entré en France le 2 mars 2000, a bénéficié en dernier lieu, le 18 août 2020, d'une carte de séjour pluriannuelle de séjour portant la mention " vie privée et familiale " et valable jusqu'au 17 août 2022. Il en a demandé le renouvellement et a obtenu, le 1er octobre 2022, la délivrance d'un premier récépissé de demande valable jusqu'au 31 mars 2023. Il demande au juge des référés la suspension de l'exécution de la décision du 1er février 2023 par laquelle le préfet du Nord aurait implicitement refusé de renouveler sa carte de séjour pluriannuelle.

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".

3. D'une part, aux termes de l'article R. 421-1 de ce code : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée ". Aux termes de son article R. 421-2 : " Sauf disposition législative ou réglementaire contraire, dans les cas où le silence gardé par l'autorité administrative sur une demande vaut décision de rejet, l'intéressé dispose, pour former un recours, d'un délai de deux mois à compter de la date à laquelle est née une décision implicite de rejet () ". Aux termes de l'article R. 311-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le silence gardé par l'administration sur les demandes de titres de séjour vaut décision implicite de rejet ". Aux termes de son article R. 311-12-1 : " La décision implicite mentionnée à l'article R. 311-12 naît au terme d'un délai de quatre mois ". Aux termes de l'article L. 112-3 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute demande adressée à l'administration fait l'objet d'un accusé de réception () ". Aux termes son article L. 112-6 : " Les délais de recours ne sont pas opposables à l'auteur d'une demande lorsque l'accusé de réception ne lui a pas été transmis ou ne comporte pas les indications exigées par la réglementation () ". Aux termes de son article R. 112-5 : " L'accusé de réception prévu par l'article L. 112-3 comporte les mentions suivantes : / 1° La date de réception de la demande et la date à laquelle, à défaut d'une décision expresse, celle-ci sera réputée acceptée ou rejetée () "

4. D'autre part, les dispositions législatives et règlementaires du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoient la procédure de dépôt, d'instruction et de délivrance des différents titres autorisant les étrangers à séjourner en France et sont exclusives de l'application des dispositions de l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration. Ainsi, selon l'article R. 431-10 de ce code : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; / 3° Les documents justifiants de l'état civil et de la nationalité de son conjoint, de ses enfants et de ses parents lorsqu'il sollicite la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour pour motif familial. / La délivrance du premier récépissé et l'intervention de la décision relative au titre de séjour sollicité sont subordonnées à la production de ces documents. / Lorsque la demande de titre de séjour est introduite en application de l'article L. 431-2, le demandeur peut être autorisé à déposer son dossier sans présentation de ces documents ". L'article R. 431-12 du même code dispose que : " L'étranger admis à souscrire une demande de délivrance ou de renouvellement de titre de séjour se voit remettre un récépissé qui autorise sa présence sur le territoire pour la durée qu'il précise. / () ". Ainsi que le précise l'article L. 431-3 de ce code, la délivrance d'un tel récépissé ne préjuge pas de la décision définitive qui sera prise au regard de son droit au séjour. En outre, selon l'article R. 431-11 de ce code : " L'étranger qui sollicite la délivrance d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande les pièces justificatives dont la liste est fixée par arrêté annexé au présent code ", cet arrêté dressant une liste de pièces pour chaque catégorie de titre de séjour.

5. Il résulte de ces dispositions que le refus d'enregistrer une telle demande, motif pris du caractère incomplet du dossier ne constitue pas une décision faisant grief susceptible d'être déférée au juge de l'excès de pouvoir lorsque le dossier est effectivement incomplet, en l'absence de l'un des documents mentionnés à l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ou lorsque l'absence d'une pièce mentionnée à l'annexe 10 à ce code, auquel renvoie l'article R. 431-11 du même code, rend impossible l'instruction de la demande. L'enregistrement de la demande de titre de séjour d'un étranger ayant présenté une demande d'asile qui n'a pas été définitivement rejetée ne peut être refusé au motif de l'absence de production des documents mentionnés à l'article R. 431-10.

6. Il ressort des pièces du dossier d'une part, que si le préfet du Nord n'a pas accusé réception de la demande de renouvellement de la carte de séjour pluriannuelle de M. A dans les conditions d'information prévues par les dispositions citées au point 3, il lui a néanmoins délivré un premier récépissé de demande valable jusqu'au 31 mars 2023 avant de lui demander, par courrier daté du 13 avril 2023, de compléter son dossier dans le mois suivant, par la production de différentes pièces. Il ne conteste pas davantage l'existence d'une conversation téléphonique du 12 janvier 2024 lui reprécisant ces demandes ni le rendez-vous obtenu en préfecture le 18 janvier 2024, date à laquelle lui a d'ailleurs été délivré un second récépissé de demande de titre de séjour valable jusqu'au 17 avril 2024. La production de deux accusés de réception des 2 et 15 juin 2023 de courriers adressés à la préfecture du Nord, ne pouvant suffire à justifier, dans ces conditions, de la production, dès cette date, des pièces destinées à compléter son dossier, M. A ne saurait, dans ces conditions se prévaloir de l'existence d'une décision implicite de rejet de sa demande de renouvellement de titre de séjour mais seulement d'un refus d'enregistrement de sa demande, motif tiré de l'incomplétude de son dossier, ainsi que l'a donc confirmé le préfet du Nord en cours d'instance.

7. Il résulte de ce qui précède que les conclusions tendant à la suspension d'une prétendue décision implicite de refus de renouvellement de titre de séjour opposée à M. A sont dépourvues d'objet et doivent être rejetées comme irrecevables.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

8. La présente ordonnance de rejet n'implique aucune mesure d'exécution et par suite, les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte présentées par M. A doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

9. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante, le versement à M. A ou son conseil de quelque somme que ce soit au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée M. C A, à Me Fortunato et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet du Nord.

Fait à Lille, le 24 juin 2024.

Le juge des référés,

Signé,

E. B

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

Le greffier,