Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2405348
jeudi 13 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2405348 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 28 mai 2024, Mme A B, représentée par Me Marseille, demande au juge des référés :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) de suspendre, en application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision implicite de rejet née le 25 décembre 2023 du silence gardé par le préfet du Nord sur sa demande tendant au renouvellement de son titre de séjour ;
3°) d'enjoindre au préfet du Nord de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer, dans cette attente, un document provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans le délai d'un mois à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient :
Sur l'urgence, que :
- cette condition est réputée satisfaite s'agissant d'un refus de renouvellement d'un titre de séjour ;
- en outre, l'exécution de son contrat de travail conclu le 9 février 2024 avec un nouvel employeur n'a pas pu débuter, son entrée dans l'entreprise ayant dû être décalée au 16 septembre 2024 ; elle ne dispose dans l'attente d'aucun revenu ;
Sur le doute sérieux, que :
- la décision est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;
- toutes les conditions du renouvellement de son droit au séjour sont remplies, notamment l'autorisation de travail, obtenue par son nouvel employeur ;
- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 12 juin 2024, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que l'urgence n'est pas avérée, dès lors qu'un récépissé, valable du 12 juin au 11 septembre 2024 a été délivré, et que la requérante a elle-même tardé à déposer sa demande.
Vu :
- la copie de la requête à fin d'annulation de la décision attaquée ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Riou, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 13 juin 2024 à 11 h, en présence de M. Deraoui, greffier, M. Riou, juge des référés, a lu son rapport et entendu Me Marseille, représentant Mme B, qui reprend ses conclusions et ses moyens et ajoute que la délivrance d'un récépissé ne renverse pas la présomption d'urgence.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B, ressortissante marocaine née le 31 janvier 1997, entrée en France en septembre 2020 pour y suivre des études de sciences, a été munie en dernier lieu d'une carte de séjour portant la mention " salarié ", valable du 10 octobre 2022 au 9 octobre 2023. Par un dossier envoyé par voie postale et reçu le 25 août 2023 par la préfecture du Nord, Mme B en a sollicité le renouvellement. Elle demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de la décision implicite de rejet née du silence gardé par le préfet du Nord sur cette demande.
Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".
3. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu, en raison de l'urgence qui s'attache au règlement du présent litige, d'admettre Mme B, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
En ce qui concerne l'urgence :
5. Pour l'application des dispositions ci-dessus reproduites de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.
6. La circonstance que la requérante a obtenu, à la suite d'une demande de titre de séjour, un récépissé provisoire ne prive pas d'objet la demande de suspension du refus de renouveler son titre de séjour. Eu égard aux conséquences du refus de renouveler un titre de séjour sur la situation de l'intéressée, le juge des référés doit en principe regarder la condition d'urgence comme remplie lorsqu'il est saisi d'une demande de suspension d'une telle décision.
7. D'une part, la délivrance d'un récépissé, la veille de l'audience, valable du 12 juin au 11 septembre 2024, n'est pas de nature à renverser la présomption d'urgence constatée en cas de refus de renouveler un titre de séjour.
8. D'autre part, aux termes du 1° de l'article R. 431-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si l'étranger séjourne déjà en France, sa demande est présentée dans les délais suivants : / 1° L'étranger qui dispose d'un document de séjour mentionné aux 2° à 8° de l'article L. 411-1 présente sa demande de titre de séjour entre le cent-vingtième jour et le soixantième jour qui précède l'expiration de ce document de séjour lorsque sa demande porte sur un titre de séjour figurant dans la liste mentionnée à l'article R. 431-2. Lorsque sa demande porte sur un titre de séjour ne figurant pas dans cette liste, il présente sa demande dans le courant des deux mois précédant l'expiration du document dont il est titulaire ".
9. Le préfet se prévaut de ce que la requérante aurait déposé sa demande tardivement, le 25 août 2023 soit moins de 60 jours avant l'expiration de son titre, le 9 octobre 2023. Toutefois, cette circonstance, à supposer qu'elle ait un rapport avec l'urgence s'attachant à la suspension de l'exécution de la décision en cause, ne saurait être opposée au renouvellement de la carte de séjour temporaire mention " salarié ", qui relève de la seconde phrase du 1° de l'article R. 431-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précité et non de la première phrase, portant exclusivement sur les demandes présentées par téléservice, dont ne fait pas partie cette catégorie de titre de séjour. La demande présentée par la requérante dans le courant des deux mois précédant l'expiration de son titre satisfaisait la condition de délai posée par les dispositions précitées, soulevée par le préfet, à la faveur du présent litige, pour la première fois dans l'instruction de cette demande.
10. Il résulte de ce qui précède que la condition d'urgence est satisfaite.
En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige :
11. Aux termes de l'article 3 de l'accord entre le gouvernement de la République française et le gouvernement du royaume du Maroc en matière de séjour et d'emploi du 9 octobre 1987 : " Les ressortissants marocains désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent accord, reçoivent, après le contrôle médical d'usage et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention ''salarié'' () / Après trois ans de séjour continu en France, les ressortissants marocains visés à l'alinéa précédent pourront obtenir un titre de séjour de dix ans.". Aux termes de l'article 9 du même accord : " Les dispositions du présent accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux Etats sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'accord () ".
12. Mme B a été munie, ainsi qu'il a été indiqué au point 1, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", valable du 10 octobre 2022 au 9 octobre 2023. Il ressort des pièces du dossier qu'elle était encore titulaire, à la date d'expiration de sa carte de séjour d'un contrat de travail à durée indéterminée auprès de l'entreprise Sopra Steria qui disposait d'une autorisation de travail, délivrée le 4 juillet 2022. Elle a par ailleurs conclu, le 9 février 2024, un nouveau contrat de travail, également à durée indéterminée, avec la société Scalian DS, qui a également obtenu une autorisation de travail, délivrée le 12 avril 2024. Ainsi, alors qu'au demeurant aucun des moyens n'est discuté en défense, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation des conditions du renouvellement de sa carte de séjour temporaire mention " salariée " est propre, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige.
13. Les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension de l'exécution d'une décision administrative étant satisfaites, il y a lieu de prononcer la suspension de l'exécution de la décision de refus en litige jusqu'à ce que le tribunal ait statué sur la requête tendant à son annulation.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
14. La suspension prononcée par la présente ordonnance implique seulement, compte tenu de la délivrance d'un récépissé autorisant la requérante à travailler, mais nécessairement que le préfet du Nord procède au réexamen de la situation de Mme B et édicte une décision expresse à son issue. Il y a par suite lieu d'enjoindre au préfet du Nord de procéder à ce réexamen dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance, en tenant compte du motif de celle-ci, sous astreinte de 100 euros par jour de retard.
Sur les frais du litige :
15. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État, partie perdante dans la présente instance, le versement d'une somme de 800 euros au titre des frais que Mme B devrait y exposer, soit en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et au bénéfice de Me Marseille, avocate, dans le cas où le bénéfice définitif de l'aide juridictionnelle serait accordé à Mme B et sous réserve alors que Me Marseille renonce à percevoir la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle, soit en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative au bénéfice de Mme B, dans le cas où le bénéfice définitif de l'aide juridictionnelle lui serait refusé.
O R D O N N E :
Article 1er : Mme B est admise provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : L'exécution de la décision du 25 décembre 2023 par laquelle le préfet du Nord a refusé de renouveler le titre de séjour à Mme B est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.
Article 3 : Il est enjoint au préfet du Nord de procéder au réexamen de la situation de Mme B et d'édicter une nouvelle décision expresse à son issue, dans un délai d'un mois à compter la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 100 euros par jour de retard.
Article 4 : L'État versera la somme de 800 euros au titre des frais d'instance dans les conditions mentionnées au point 15.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A B, à Me Marseille et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Une copie en sera adressée pour information au préfet du Nord.
Fait à Lille, le 13 juin 2024.
Le juge des référés,
Signé,
J.M. RIOU
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
La greffière,
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