Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2405730
mardi 11 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2405730 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 5 juin 2024, Mme B A demande au juge des référés de suspendre, en application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision de la rectrice de l'académie de Lille du 20 février 2024 en tant qu'elle maintient le refus de faire bénéficier sa fille, E C, outre des tiers temps supplémentaires qui lui ont été accordés, de trois des aménagements des épreuves de français du baccalauréat qu'elle avait sollicités afin de tenir compte de sa situation de handicap au titre de la session 2023/2024.
Elle soutient que :
- les épreuves anticipées de première du diplôme du baccalauréat ont lieu le 14 juin 2024 pour l'écrit et le 1er juillet 2024 pour l'oral, ce qui crée une situation d'urgence ;
- les trois aménagements complémentaires demandés, soit une salle à part (MH 214), un agrandissement des sujets (MH 304) et une relecture (MH 521) doivent permettre de compenser la dyslexie particulière de surface que présente la jeune fille alors qu'ils lui avaient été accordés depuis 2018 dans le cadre de son parcours antérieur, et notamment lors de son brevet.
Par un mémoire enregistré le 11 juin 2024, la rectrice de l'académie de Lille conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que :
- la requérante ne produit aucun nouvel élément médical justifiant de l'existence d'une pathologie anxieuse associée en dehors d'un stress lié à la situation d'examen alors que le médecin conseiller technique qui a apprécié la situation estime que les compensations demandées sont sans rapport avec les difficultés rencontrées sur le plan médical ;
- les aménagements proposés sont cohérents et le réexamen de la situation constituerait une rupture d'égalité avec la situation d'élèves ayant produit d'autres éléments médicaux.
Vu :
- les pièces du dossier.
- la requête au fond n° 2402787, enregistrée le 13 mars 2024.
Vu :
- le code de l'action sociale et des familles ;
- le code de l'éducation ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 12 juin 2024 à 15 h 30 :
- le rapport de M. D ;
- les observations de Mme A, qui reprend ses écritures et ajoute que des pièces médicales ont bien été produites après 2022, émanant de l'orthophoniste et de la psychologue qui suivent sa fille, que les mesures demandées répondent bien à un besoin de cette dernière, dont les effets de la dyslexie de surface, qui a d'ailleurs été diagnostiquée par un médecin de l'éducation nationale, ne saurait être regardés comme s'étant dissipés d'une année sur l'autre ;
- les observations de Mme F, représentant la rectrice de l'académie de Lille qui reprend ses écritures en défense et précise notamment que le médecin conseil qui a examiné la demande l'a fait en application d'une circulaire qui pose l'exigence d'un bilan orthophonique complet ce qui n'était pas le cas du document de décembre 2023 produit par la famille.
Considérant ce qui suit :
Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision ou de certains de ces effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
2. Mme A ayant sollicité pour sa fille, E C, élève de première, le bénéfice de plusieurs aménagements lui permettant de tenir compte de sa situation de handicap lors des épreuves anticipées de français du baccalauréat, au titre de la session 2023-2024, la rectrice de l'académie de Lille a, par courrier du 12 décembre 2023, décidé d'accorder des mesures de tiers temps supplémentaires pour les épreuves écrites, la préparation des épreuves orales et les épreuves pratiques mais a refusé le bénéfice des autres aménagements demandés. Par décision du 20 février 2024, elle a également rejeté le recours gracieux formé par Mme A et maintenu sa précédente décision. Mme A qui a, d'ores et déjà, formé un recours en annulation contre cette décision, demande au juge des référés d'en suspendre l'exécution en tant qu'elle concerne le bénéfice des aménagements référencés MH 214, MH 304 et MH 521.
En ce qui concerne l'urgence :
3. Il est constant que les épreuves écrites de français du baccalauréat se tiendront le 14 juin 2024 et que les épreuves orales se dérouleront au début du mois de juillet. Dans ces conditions, Mme A établit de manière suffisante la situation d'urgence qui justifie que sa demande de suspension d'exécution soit examinée à bref délai par le juge des référés.
En ce qui concerne les moyens invoqués :
4. Aux termes de l'article L. 114 du code de l'action sociale et des familles : " Constitue un handicap, au sens de la présente loi, toute limitation d'activité ou restriction de participation à la vie en société subie dans son environnement par une personne en raison d'une altération substantielle, durable ou définitive d'une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d'un polyhandicap ou d'un trouble de santé invalidant ".
5. Aux termes par ailleurs de l'article L. 112-4 du code de l'éducation : " Pour garantir l'égalité des chances entre les candidats, des aménagements aux conditions de passation des épreuves orales, écrites, pratiques ou de contrôle continu des examens ou concours de l'enseignement scolaire et de l'enseignement supérieur, rendus nécessaires en raison d'un handicap ou d'un trouble de la santé invalidant, sont prévus par décret. Ces aménagements peuvent inclure notamment l'octroi d'un temps supplémentaire et sa prise en compte dans le déroulement des épreuves, la présence d'un assistant, un dispositif de communication adapté, la mise à disposition d'un équipement adapté ou l'utilisation, par le candidat, de son équipement personnel ". Aux termes de son article D. 112-1 : " Afin de garantir l'égalité de leurs chances avec les autres candidats, les candidats aux examens ou concours de l'enseignement scolaire et de l'enseignement supérieur qui présentent un handicap tel que défini à l'article L. 114 du code de l'action sociale et des familles bénéficient des aménagements rendus nécessaires par leur situation, dans les conditions définies aux articles D. 351-17 à D. 351-32 en ce qui concerne l'enseignement scolaire (). / Ces aménagements portent sur tous les examens ou concours de l'enseignement scolaire et de l'enseignement supérieur organisés par le ministre chargé de l'éducation et le ministre chargé de l'enseignement supérieur ou par des établissements sous tutelle ou services dépendant de ces ministres. / Ils peuvent porter sur toutes les formes d'épreuves de ces examens ou concours, quel que soit le mode d'évaluation des épreuves et, pour un diplôme, quel que soit son mode d'acquisition. / Ils peuvent, selon les conditions individuelles, s'appliquer à tout ou partie des épreuves ". Aux termes de son article D. 351-27 : " Les candidats aux examens ou concours de l'enseignement scolaire qui présentent un handicap peuvent bénéficier d'aménagements portant sur : / 1° Les conditions de déroulement des épreuves, de nature à leur permettre de bénéficier des conditions matérielles ainsi que des aides techniques et humaines appropriées à leur situation ; / 2° Une majoration du temps imparti pour une ou plusieurs épreuves, qui ne peut excéder le tiers du temps normalement prévu pour chacune d'elles. () ". Aux termes de son article D. 351-28 : " Les candidats sollicitant un aménagement des conditions d'examen ou de concours adressent leur demande à l'un des médecins désignés par la Commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées territorialement compétente. / La demande doit être formulée au plus tard à la date limite d'inscription à l'examen ou au concours concerné, sauf dans le cas où le handicap est révélé après cette échéance. / Le médecin rend un avis, qui est adressé au candidat et à l'autorité administrative compétente pour ouvrir et organiser l'examen ou le concours, dans lequel il propose des aménagements. L'autorité administrative décide des aménagements accordés et notifie sa décision au candidat ". Aux termes de son article D. 351-28-1 : " Par dérogation aux dispositions du premier et du troisième alinéa de l'article D. 351-28, les candidats qui bénéficient d'un projet personnalisé de scolarisation, d'un projet d'accueil individualisé ou d'un plan d'accompagnement personnalisé accordé au titre d'un trouble du neurodéveloppement adressent leur demande d'aménagements des conditions d'examen ou de concours à l'autorité administrative compétente pour ouvrir et organiser l'examen ou le concours dans les délais prévus au deuxième alinéa de l'article D. 351-28, sans solliciter un nouvel avis médical. / Lorsque ces candidats sollicitent des aménagements qui ne sont pas en cohérence avec ceux prévus par le plan ou projet dont ils bénéficient ou lorsqu'ils sollicitent la majoration prévue au 2° de l'article D. 351-27, ils ne peuvent bénéficier de la procédure dérogatoire prévue à l'alinéa précédent ".
6. Il ressort des pièces du dossier que E C présente une dyslexie de surface, mise en évidence depuis 2018 et qu'elle a, depuis lors, à la faveur de la mise en place d'un plan d'accompagnement personnalisé, initié le 14 mai 2018 par un médecin de l'éducation nationale, lui ayant permis ensuite de bénéficier de différents aménagements dans le cadre de ses enseignements ainsi, en particulier, que lors des épreuves du brevet en 2022. Les éléments fournis au dossier par Mme A, et notamment ceux émanant de l'orthophoniste (certificat du 20 décembre 2023) et de la psychologue (attestation du 9 janvier 2024) qui suivent la jeune fille, permettent de démontrer, par référence au bilan établi par le même orthophoniste en 2022, le besoin pour cette dernière de continuer à bénéficier de certains aménagements permettant notamment de compenser ses difficultés de lecture et de compréhension de textes écrits en petits caractères ainsi que ses difficultés de gestion d'un environnement bruyant. Alors que lui avait notamment été accordé, lors des épreuves du brevet, le bénéfice des mesures référencées MH 304, (sujets en caractères agrandis), MH 521 (assistants pour reformulation des consignes) et MH 214 (salle avec nombre réduit de candidats), le moyen tiré de ce qu'en se bornant à justifier le refus de les lui accorder par la circonstance qu'ils seraient sans rapport avec les difficultés alléguées, la rectrice aurait fait une inexacte appréciation des circonstances de l'espèce en méconnaissance des dispositions citées au point 5, est propre à créer un doute sérieux sur la légalité de cette décision.
7. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision du 20 février 2024 de la rectrice de l'académie de Lille en tant qu'elle refuse à E C le bénéfice des aménagements MH 214, MH 304 et MH 521 pour les épreuves anticipées de français du baccalauréat 2023-2024.
8. Par ailleurs, il appartient au juge des référés, lorsqu'il prononce la suspension de l'exécution d'une décision de rejet ou de certains de ses effets, d'assortir cette mesure, même en l'absence de conclusions expresses, de l'indication des obligations qui en découleront pour l'administration. Il s'ensuit qu'il y a lieu d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Lille d'accorder sans délai à E C le bénéfice des aménagements mentionnés ci -dessus.
O R D O N N E :
Article 1er : Est suspendue l'exécution de la décision du 20 février 2024 de la rectrice de l'académie de Lille en tant qu'elle refuse à E C le bénéfice des aménagements MH 214, MH 304 et MH 521 pour les épreuves anticipées de français du baccalauréat 2023-2024.
Article 2 : Il est enjoint à la rectrice de l'académie de Lille de mettre en œuvre sans délai les aménagements mentionnés à l'article 1er ci-dessus.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B A et à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.
Copie en sera transmise pour information à la rectrice de l'académie de Lille.
Fait à Lille, le 11 juin 2024.
Le juge des référés,
Signé,
E. D
La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier,
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