Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2405737
jeudi 20 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2405737 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Avocat requérant | CABINET CENTAURE AVOCATS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 4 juin 2024, Mme B A, représentée par
Me Danset-Vergoten, demande au juge des référés, :
1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de la décision du 4 juin 2024 par laquelle le préfet du Nord a refusé d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale et de délivrer une attestation de demande d'asile, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;
3°) d'enjoindre au préfet du Nord de procéder à l'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale et de transmettre cette dernière à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et de lui délivrer une attestation de demande d'asile en " procédure normale ", dans un délai de dix jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros qui sera versée à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve que ce conseil renonce à percevoir la part contributive de l'Etat versée au titre de l'aide juridictionnelle.
Elle soutient que :
- la condition d'urgence est remplie dès lors que le refus opposé ne lui permet pas d'exercer les droits fondamentaux attachés à l'asile, notamment le droit à l'examen de sa demande d'asile et l'accès, actuellement suspendu, aux conditions matérielles d'accueil prévues pour les demandeurs d'asile et qu'elle peut faire l'objet à tout moment d'une décision de transfert préjudicie de manière grave et immédiate à sa situation en raison de sa crainte d'être transférée vers l'Allemagne ;
- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
- elle méconnaît l'article 9-2 du règlement
(CE) n°1560/2003 tel que modifié par le règlement (UE) n°118/2014 du 30 janvier 2014 en tant que le préfet du Nord n'a pas informé les autorités allemandes de la prolongation du délai de transfert à 18 mois ;
- elle est entachée d'une erreur de droit et méconnait l'article 29 du règlement
(UE) n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 dans la mesure où, le délai d'exécution du transfert étant expiré, le préfet du Nord aurait dû enregistrer sa demande d'asile suivant la procédure normale ;
- elle est également entachée d'une erreur d'appréciation de la notion de fuite dès lors qu'elle ne s'est pas soustraite de manière systématique et intentionnelle à l'exécution du transfert.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 4 juin 2024 sous le n° 2405738 par laquelle Mme A demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- le règlement (CE) n°1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 ;
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du
26 juin 2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et son décret d'application n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Livenais, premier vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique tenue le 19 juin 2024, à 10h00 :
- le rapport de M. Livenais, juge des référés ;
- les observations de Me Rimetz, substituant Me Danset-Vergoten, représentant Mme A, qui conclut aux mêmes fins que sa requête introductive d'instance, par les mêmes moyens ;
- et les observations de Me Acker, représentant le préfet du Nord, qui conclut au rejet de la requête et fait valoir que la condition d'urgence n'est pas satisfaite et qu'en tout état de cause, aucun des moyens invoqués par Mme A n'est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A, ressortissante guinéenne née le 16 mars 1968, a sollicité le bénéfice de l'asile auprès des services de la préfecture du Nord. Par arrêté du 1er mars 2023, le préfet du Nord a décidé de son transfert aux autorités allemandes. Par un jugement du 25 août 2023, le tribunal administratif de Lille a rejeté la requête de Mme A tendant à l'annulation de cet arrêté. Le 28 novembre 2023, Mme A a été convoquée en préfecture du Nord pour organiser matériellement son transfert sous la forme d'un départ contrôlé vers les autorités allemandes qui ont accepté le transfert, un routing ayant été réservé pour une remise terrestre par la police aux frontières à destination de Sarrebrück (Allemagne) le 29 novembre 2023 à 11 heures. Le 4 juin 2024, Mme A, s'étant maintenue sur le territoire français, a sollicité, par le biais de son conseil, l'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale auprès du préfet du Nord. Par courriel du 4 juin 2024, les services de la préfecture du Nord ont refusé d'enregistrer cette demande et de lui délivrer une attestation de dépôt de cette demande, au motif que Mme A devait être regardée en fuite au sens de l'article 29 du règlement le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, de telle sorte que l'Allemagne reste l'Etat membre compétent pour traiter sa demande d'asile. Mme A demande au juge des référés la suspension de la décision du 4 juin 2024 du préfet du Nord refusant l'enregistrement de sa demande d'asile et la délivrance d'une attestation de dépôt de cette demande.
Sur les conclusions aux fins d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".
3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ". Aux termes de l'article L. 522-1 dudit code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique. () ". Enfin aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 dudit code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire. ".
4. D'une part, la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.
5. Il est constant que le refus d'enregistrer la demande d'asile de l'intéressée en procédure normale la prive de la faculté de présenter sa demande de protection internationale devant l'Office français de protection des réfugiés et apatrides. De plus, les décisions attaquées placent la requérante, qui ne bénéficie pas des conditions matérielles d'accueil de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans une situation de grande précarité administrative et financière. Dans les circonstances de l'espèce, la condition d'urgence doit donc être considérée comme satisfaite.
6. D'autre part, en l'état de l'instruction, le moyen tiré de ce que la décision attaquée est intervenue en méconnaissance du 2. de l'article 9 du n°1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.
7. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de prononcer la suspension de l'exécution de la décision du 4 juin 2024 par laquelle le préfet du Nord a refusé d'enregistrer la demande d'asile de Mme A en procédure normale jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
8. La suspension de l'exécution de la décision attaquée prononcée par la présente ordonnance implique seulement que le préfet du Nord procède au réexamen de la demande d'asile de Mme A dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais du litige :
9. Mme A étant admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante dans la présente instance, le versement à Me Danset-Vergoten de la somme de 800 euros au titre des frais que Mme A devrait y exposer, sous réserve que
Me Danset-Vergoten renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle ainsi que de l'admission définitive de Mme A au bénéfice de cette aide.
O R D O N N E :
Article 1er : Mme A est admise provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : L'exécution de la décision du 4 juin 2024 par laquelle le préfet du Nord a refusé d'enregistrer la demande d'asile de Mme A et de lui délivrer une attestation de demande d'asile en " procédure normale " est suspendue.
Article 3 : Il est enjoint au préfet du Nord de procéder au réexamen de la demande d'asile de Mme A dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 4 : L'Etat versera à Me Danset-Vergoten une somme de 800 euros au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Danset-Vergoten renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle et de l'admission définitive de Mme A au bénéfice de cette aide.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B A, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Danset-Vergoten.
Copie en sera adressée au préfet du Nord
Fait à Lille, le 20 juin 2024
Le juge des référés,
Signé,
Y. LIVENAIS
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
Le greffier,
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