mercredi 31 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2405811 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
| Avocat requérant | CABINET CENTAURE AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 30 mai 2024 et le 1er juillet 2024, Mme E C, représentée par Me Marseille, demande au tribunal :
1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale ;
2°) d'annuler les décisions du 29 avril 2024 par lesquelles le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un titre de séjour en qualité de réfugiée ou de bénéficiaire de la protection subsidiaire, l'a obligée à quitter le territoire français, a fixé la Guinée comme pays de destination de la mesure d'éloignement et a interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;
3°) d'enjoindre au préfet de procéder à un nouvel examen de sa situation, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;
4°) et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, ou à défaut d'admission à l'aide juridictionnelle à elle-même, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Elle soutient que :
En ce qui concerne la décision de refus de titre de séjour :
- elle a été édictée par une autorité incompétente ;
- et elle est empreinte d'une erreur de droit, le rejet de sa demande d'asile, en méconnaissance des dispositions des articles L. 424-1, L. 424-9 et R. 532-57 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, par la Cour nationale du droit d'asile ne lui ayant pas été notifié.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
- elle est fondée sur une décision de refus de séjour qui est elle-même irrégulière ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- et elle contrevient aux stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- elle est fondée sur une décision l'obligeant à quitter le territoire français qui est elle-même irrégulière ;
- et elle méconnaît tant les stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales que les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :
- elle est fondée sur une décision de refus de séjour et une obligation de quitter le territoire français qui sont elles-mêmes irrégulières.
Par un mémoire en défense, enregistré le 6 juin 2024, le préfet du Nord a conclu au rejet de la requête en faisant valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales amendée, signée à Rome le 4 novembre 1950 ;
- la convention internationale des droits de l'enfant, signée à New-York le 20 novembre 1989 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le décret 2020-1717 du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Larue en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Larue, magistrat désigné
- les observations de Me Marseille, représentant Mme C, qui conclut aux mêmes fins que ses précédents écrits par les mêmes moyens ;
- et les observations de Mme C, assistée de M. F D, interprète assermenté en langue soussou, qui a répondu aux questions qui lui ont été posées ;
- le préfet du Nord n'étant ni présent, ni représenté.
Considérant ce qui suit :
1. Mme C, ressortissante guinéenne née le 12 mars 1998, déclare être entrée irrégulièrement en France le 12 novembre 2021. Le 8 août 2022, elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour au titre de l'asile. Sa demande a toutefois été rejetée par l'office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) le 28 février 2023 et cette décision a été confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 27 février 2024. Le 29 avril 2024 le préfet du Nord a en conséquence refusé de lui délivrer un titre de séjour et a assorti cette décision d'une obligation de quitter le territoire français, d'un délai de départ volontaire de 30 jours, d'une décision fixant la Guinée comme pays de destination de cette mesure d'éloignement ainsi que d'une interdiction de retour sur le sol français d'une durée d'un an. Et par la présente requête, Mme C demande au Tribunal l'annulation des décisions lui refusant un titre de séjour, l'obligeant à quitter le territoire français, fixant le pays de destination et interdisant son retour sur le territoire français pour une durée d'un an.
Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, en application de ces dispositions, d'admettre provisoirement Mme C au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne le refus de titre de séjour :
3. En premier lieu, par un arrêté du 4 avril 2024, publié le lendemain au recueil n° 126 des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Nord a donné délégation à Mme B A, adjointe à la cheffe du bureau du contentieux et du droit des étrangers, à l'effet de signer, en l'absence ou en cas d'empêchement de sa cheffe de bureau, notamment la décision attaquée. Par suite, le moyen, tiré de l'incompétence du signataire de la décision querellée, manque en fait et doit donc être écarté.
4. En second lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () / 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; / () ". Aux termes de l'article L. 541-1 dudit code : " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français. " Aux termes de l'article L. 541-2 dudit code : " L'attestation délivrée en application de l'article L. 521-7, dès lors que la demande d'asile a été introduite auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, vaut autorisation provisoire de séjour et est renouvelable jusqu'à ce que l'office et, le cas échéant, la Cour nationale du droit d'asile statuent. " Aux termes de l'article L. 542-1 du même code : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. / Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la notification de celle-ci. ". Aux termes de l'article R. 532-57 du même code : " La date de notification de la décision de la Cour nationale du droit d'asile qui figure dans le système d'information de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides, et qui est communiquée au préfet compétent et au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration au moyen de traitements informatiques, fait foi jusqu'à preuve du contraire. ".
5. Il ressort des pièces du dossier, et notamment du relevé Telemofpra produit par le préfet du Nord, que le recours de Mme C, dirigé contre le rejet de sa demande d'asile par l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides le 28 février 2023, a été rejeté par la Cour nationale le 27 février 2024 et que cette décision lui a été notifiée le 4 mars 2024. Par suite, Mme C n'est pas fondée à soutenir qu'en refusant de lui délivrer une carte de résident en qualité de réfugiée ou une carte pluriannuelle en qualité de bénéficiaire de la protection subsidiaire, le préfet aurait méconnu les dispositions des articles L. 424-1, L. 424-9 et R. 532-57 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
6. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de Mme C, à fin d'annulation du refus de séjour adopté à son encontre, ne peuvent pas être accueillies.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
7. En premier lieu, compte tenu de ce qui a été dit au point précédent, le moyen tiré, par la voie de l'exception, de l'illégalité de la décision refusant d'admettre Mme C au séjour, doit être écarté.
8. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Et aux termes de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ".
9. En l'espèce, Mme C déclare être entrée irrégulièrement en France le 12 novembre 2021, à l'âge de 23 ans. Elle n'établit toutefois pas sa présence sur le territoire français avant le mois d'août 2022, date à laquelle elle a sollicité l'asile. Ainsi, en l'état de l'instruction, elle doit être regardée comme étant entrée en France à l'âge de 24 ans et comme n'y séjournant, à la date d'adoption de la décision attaquée, que depuis un an et huit mois. Si Mme C est mère d'un enfant, de nationalité guinéenne, né en France le 19 octobre 2022, la cellule familiale, comprenant le père de cet enfant, si tant est que Madame entretienne toujours avec ce dernier, dont la situation régulière en France n'est pas établie, une relation sentimentale, pourra se reconstituer en Guinée. A cet égard, la circonstance qu'elle soit de nouveau enceinte est sans incidence sur cette possibilité de reconstitution de la cellule familiale. En outre, Mme C ne fait état d'aucune autre attache familiale en France et n'établit pas ne pas disposer de telles attaches en Guinée. Enfin, elle ne se prévaut d'aucun élément de nature à établir qu'elle disposerait désormais en France, où son opération de reconstruction clitoridienne a été conduite à son terme, du centre de ses intérêts privés. Elle n'est donc pas fondée à soutenir qu'en l'obligeant à quitter le territoire français, le préfet du Nord aurait méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ou de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.
10. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de Mme C à fin d'annulation de l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre, ne peuvent qu'être rejetées.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
11. En premier lieu, compte tenu de ce qui a été dit au point précédent, le moyen tiré, par la voie de l'exception, de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.
12. En second lieu, si Mme C a évoqué sa reconstruction clitoridienne devant la Cour nationale du droit d'asile, il est constant, puisqu'elle en attribue la responsabilité à l'absence de questions de la Cour quant à ses craintes en cas de retour en Guinée, qu'elle n'a alors pas fait part de risques d'une nouvelle excision. Ces risques apparaissent d'autant moins fondés que Mme C n'a pas identifié avec précisions les agents qui pourraient procéder à sa mutilation, se bornant à donner en exemple la copine d'une femme de son oncle. En outre, on comprend mal comment elle ne pourrait pas échapper à une telle excision en se rendant à Dixine, loin des membres de sa famille, où sa propre fille, qui aurait échappé à l'excision, vit chez l'une de ses amies, qui est commerçante et qui l'a, selon ses déclarations à l'audience, toujours soutenue. Il suit de là que Mme C n'est pas fondée à soutenir qu'en fixant la Guinée comme pays de renvoi, le préfet du Nord aurait méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ou les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
13. Il suit de là que Mme C n'est pas fondée à solliciter l'annulation de la décision par laquelle le préfet du Nord a fixé la Guinée comme pays de destination de l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre.
En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :
14. Compte tenu de ce qui a été dit aux points 6 et 10 du présent jugement, les moyens tirés, par la voie de l'exception, de l'illégalité des décisions portant refus de séjour ou obligation de quitter le territoire français, doivent être écartés.
15. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de Mme C à fin d'annulation de la décision, par laquelle le préfet du Nord a interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an, ne peuvent pas être accueillies.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
16. Le présent jugement n'impliquant aucune mesure d'exécution, les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte de Mme C doivent être rejetées.
Sur les conclusions au titre des frais exposés et non compris dans les dépens :
17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : Mme C est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridique totale.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme C est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme E C, à Me Marseille et au préfet du Nord.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 juillet 2024.
Le magistrat désigné,
signé
X. LARUE
La greffière,
signé
F. JANET
La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,
N°2405811
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026