Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2405823
mercredi 24 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2405823 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 5 juin 2024, M. C A, représenté par Me Mougel, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 28 mai 2024 par lequel le préfet du Nord a décidé de le transférer aux autorités belges ;
2°) d'enjoindre au préfet du Nord de procéder au réexamen de sa situation.
M. A soutient que la décision attaquée :
- a été prise par une autorité incompétente ;
- est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;
- méconnaît les stipulations de l'article 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- méconnaît les dispositions de l'article 17 du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013.
La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire en défense.
M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 8 juillet 2024 du bureau d'aide juridictionnelle.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Varenne en application de l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Varenne, magistrate désignée,
- les observations de Me Housna, substituant Me Mougel, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;
- le préfet du Nord n'étant ni présent ni représenté ;
- le requérant étant absent.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant guinéen né le 1er janvier 1992 à Conakry (République de Guinée), a déposé une demande d'asile en France enregistrée le 31 janvier 2024 par les services de la préfecture du Nord. A la suite de cette demande, le préfet du Nord, constatant que M. A avait été enregistré en qualité de demandeur d'asile en Belgique le 29 janvier 2019, a saisi les autorités belges d'une demande de reprise en charge le 27 mars 2024. Ces dernières ont fait connaître leur accord le 10 avril 2024. Par l'arrêté attaqué, le préfet du Nord a décidé de transférer M. A aux autorités belges.
2. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par un arrêté du 4 avril 2024, publié le lendemain au recueil spécial n° 126 des actes administratifs des services de l'Etat dans le département, le préfet du Nord a donné délégation à M. B D, chef du bureau de l'asile, signataire de l'arrêté en litige, à effet de signer, notamment, les décisions de transfert prises en application de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige manque en fait et doit être écarté.
3. En deuxième lieu, il ressort des termes mêmes de la décision attaquée que le préfet du Nord a tenu compte des problèmes de santé évoqués par le requérant puisqu'il a transmis aux autorités belges le certificat médical que lui a remis l'intéressé préalablement à la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de ce que le préfet du Nord n'aurait pas sérieusement examiné la situation personnelle du requérant doit être écarté.
4. En troisième lieu, aux termes de l'article 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Le droit de toute personne à la vie est protégé par la loi. La mort ne peut être infligée à quiconque intentionnellement, sauf en exécution d'une sentence capitale prononcée par un tribunal au cas où le délit est puni de cette peine par la loi ".
5. M. A soutient qu'eu égard à son état de santé, son transfert aux autorités belges violerait son droit à la vie tel qu'il est protégé par les stipulations précitées de l'article 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Si les documents médicaux qu'il verse aux débats permettent d'établir qu'il a été victime, le 23 mai 2024, d'une fracture de la malléole interne gauche et qu'il souffre d'une " pathologie chronique nécessitant un traitement au long cours ", ainsi qu'il ressort d'un certificat médical établi le 24 janvier 2024, à propos de laquelle il n'a pas entendu lever le secret médical, ces éléments ne permettent pas d'établir que son traitement, dont la teneur n'est pas précisée, serait interrompu de façon préjudiciable s'il venait à être transféré en Belgique et qu'il ne pourrait bénéficier des soins adéquats dans cet Etat de sorte qu'il se trouverait, en cas de transfert dans ce pays, dans une situation telle que sa vie serait menacée. Par suite, le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
6. En dernier lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. () / ". Il résulte de ces dispositions que si le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 prévoit en principe dans le paragraphe 1 de son article 3 qu'une demande d'asile est examinée par un seul Etat membre et que cet Etat est déterminé par application des critères fixés par son chapitre III, dans l'ordre énoncé par ce chapitre, l'application des critères de détermination de l'Etat responsable de l'examen des demandes d'asile est toutefois écartée en cas de mise en œuvre de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de l'article 17 du règlement, qui procède d'une décision prise unilatéralement par un Etat membre. Cette faculté laissée à chaque Etat membre par l'article 17 de ce règlement est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.
7. Ainsi qu'il a été exposé au point 5, il n'est pas établi que le transfert de M. A en Belgique entraînerait l'aggravation irrémédiable de son état de santé ni qu'il ne pourrait bénéficier dans cet Etat d'un traitement approprié. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 17 du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013 doit être écarté.
8. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 28 mai 2024 par laquelle le préfet du Nord a décidé de le transférer aux autorités belges. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter ses conclusions à fin d'injonction.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au préfet du Nord.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 juillet 2024.
La magistrate désignée,
signé
M. VARENNE
La greffière,
signé
L. CAMAU
La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,
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