Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2406154

vendredi 21 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2406154
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCABINET CENTAURE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 13 juin 2024, M. C A demande au tribunal d'annuler la décision du 13 juin 2024 par laquelle le préfet du Nord a fixé le pays de destination en exécution de la peine d'interdiction judiciaire définitive du territoire français prononcée à son encontre le 27 août 2021.

M. A soutient que :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La procédure a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire mais a communiqué des pièces enregistrées le 18 juin 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code pénal ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Babski en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Babski, magistrat désigné ;

- les observations de Me Dannaud, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;

- les observations de Me Kerrich, représentant le préfet du Nord, qui conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés ne sont pas fondés ;

- les observations de M. A, assisté de Mme B, interprète assermentée en langue arabe, répondant aux questions du tribunal.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, ressortissant algérien, se déclarant né le 3 août 1992 à Alger (Algérie), a été condamné, en dernier lieu, à une peine de dix mois d'emprisonnement par le tribunal judiciaire de Lille, le 13 septembre 2023, pour outrage à une personne dépositaire de l'autorité publique (récidive), rébellion et violence sur un fonctionnaire de la police nationale sans incapacité. L'intéressé a été auparavant notamment condamné à une peine de 30 mois d'emprisonnement assortie d'une interdiction judiciaire définitive du territoire français, par le tribunal judiciaire de Paris, le 27 août 2021, pour agression sexuelle, outrage à une personne dépositaire de l'autorité publique, détention frauduleuse de faux document administratif constatant un droit, une identité ou une qualité ou accordant une autorisation, et violation de domicile : introduction dans le domicile d'autrui à l'aide de manœuvre, menace, voies de fait ou contrainte. Cette peine d'interdiction définitive du territoire français a été confirmée par l'ordonnance de non admission en appel de la Cour d'appel de Paris, le 18 janvier 2022. Incarcéré au centre pénitentiaire de Lille-Annoeullin, il a, à sa levée d'écrou, le 13 juin 2024, été placé en rétention administrative pour une durée de quarante-huit heures, mesure prolongée pour une durée de vingt-huit jours, soit jusqu'au 13 juillet 2024, par une ordonnance du 15 juin 2024 du juge des libertés et de la détention du tribunal judiciaire de Boulogne-sur-Mer, confirmée en appel, le 16 juin 2024. M. A s'est vu, par le même arrêté du 13 juin 2024, également notifier une décision fixant le pays de destination de son interdiction définitive du territoire français. Par la présente requête, M. A demande d'annuler cette dernière décision.

2. D'une part, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". La décision fixant le pays à destination duquel un étranger doit être éloigné afin d'assurer l'exécution d'une mesure judiciaire d'interdiction du territoire français constitue une mesure de police qui doit être motivée en application des dispositions précitées. En vertu de l'article L. 211-5 du même code, la motivation doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision.

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office () d'une peine d'interdiction du territoire français (). " Aux termes de l'article L. 721-4 du même code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi :/ 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. "

4. En l'espèce, il ressort des visas et des motifs de la décision attaquée, fixant le pays de renvoi, que les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il est fait application ne sont ni citées ni même visées par le préfet. Dès lors, le préfet du Nord, en ne précisant pas qu'il a fait application des dispositions précitées des articles L. 721-3 et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'a pas mis à même le requérant de comprendre le fondement de la décision contestée permettant à l'autorité administrative de l'éloigner à destination du pays dont il a la nationalité ou à destination d'un pays dans lequel il est légalement admissible. Par ailleurs, si le préfet du Nord vise, au demeurant, sans le citer, l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950, il ne consacre aucun développement sur le respect par la décision attaquée de ces stipulations. Par suite, M. A est fondé à soutenir que la décision contestée est entachée d'une insuffisance motivation.

5. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du préfet du Nord du 13 juin 2024 fixant le pays de destination de son éloignement.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 13 juin 2024, par laquelle le préfet du Nord a fixé le pays à destination duquel M. A est susceptible d'être renvoyé en exécution d'une interdiction judiciaire définitive du territoire français, est annulée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au préfet du Nord.

Lu en audience publique le 21 juin 2024.

Le magistrat désigné,

signé

D. BABSKI

La greffière,

signé

L. CAMAU

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le greffier,