Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2406659

mardi 16 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2406659
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 27 juin 2024, M. A B, représenté par Me Berthe, demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

1°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer une convocation en préfecture en vue de l'enregistrement de sa demande de titre de séjour et de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 2 000 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dans la mesure où sa situation administrative fait obstacle à la mise en place d'une aide humaine pour la prise en charge de ses pathologies ;

- la mesure sollicitée présente le caractère d'utilité prescrit par l'article L. 521-3 du code de justice administrative dès lors qu'il remplit les conditions de délivrance d'un titre de séjour " vie privée et familiale " et qu'elle permet la délivrance d'un récépissé ;

- elle n'est pas de nature à faire obstacle à l'exécution d'une décision administrative dès lors que la démarche par laquelle l'étranger sollicite un rendez-vous ne constitue pas une demande sur laquelle le silence gardé par l'autorité administrative vaudrait décision implicite de rejet.

La présente requête a été communiquée au préfet du Nord, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu :

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

1. Aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence, et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative ". Saisi sur le fondement de ces dispositions d'une demande qui n'est pas manifestement insusceptible de se rattacher à un litige relevant de la compétence du juge administratif, le juge des référés peut prescrire, à des fins conservatoires ou à titre provisoire, toutes mesures que l'urgence justifie, notamment sous forme d'injonctions adressées à l'administration, à la condition que ces mesures soient utiles et ne se heurtent à aucune contestation sérieuse. En raison du caractère subsidiaire du référé régi par l'article L. 521-3, le juge saisi sur ce fondement ne peut prescrire les mesures qui lui sont demandées lorsque leurs effets pourraient être obtenus par les procédures de référés régies par les articles L. 521-1 et L. 521-2. Enfin, il ne saurait faire obstacle à l'exécution d'une décision administrative, même celles refusant la mesure demandée, à moins qu'il ne s'agisse de prévenir un péril grave.

2. M. B, ressortissant algérien né le 4 février 1963, déclare être entré en France en 1963. Il est devenu français suite à la déclaration de nationalité française souscrite par son père le 15 mars 1963 puis a perdu la nationalité française par décret du 26 octobre 1978, à l'âge de 15 ans. Par un arrêté du 28 mai 2001, le ministre de l'intérieur a prononcé à son encontre son expulsion du territoire français mais a bénéficié d'une assignation à résidence en raison de son état de santé par arrêté du ministre de l'intérieur du 17 décembre 2009, puis par un arrêté du préfet du Nord du 18 janvier 2010. Par décision du 21 juin 2016, le ministre de l'intérieur a rejeté sa demande tendant à l'abrogation de l'arrêté prononçant son expulsion du territoire français mais par une ordonnance du 8 janvier 2024, le juge des référés du tribunal administratif de Paris a ordonné la suspension de l'exécution de cette décision et, sur son injonction, réitérée par une ordonnance du 13 mars 2024 et assortie d'une astreinte, le ministre de l'intérieur a, par deux arrêtés du 18 mars 2024, abrogé l'arrêté d'expulsion du 28 mars 2001 ainsi que l'arrêté d'assignation à résidence du 11 mars 2024. Par courriel du 16 avril 2024, M. B a formulé une demande de rendez-vous pour déposer un dossier de demande de premier titre de séjour " vie privée et familiale " au regard de son état de santé. Il demande au juge des référés d'enjoindre au préfet du Nord de le convoquer en vue de l'enregistrement de cette demande et de lui délivrer un récépissé.

3. Eu égard aux conséquences qu'a sur la situation d'un étranger, notamment sur son droit à se maintenir en France, et dans certains cas, à y travailler, la détention du récépissé qui lui est en principe remis après l'enregistrement de sa demande et au droit qu'il a de voir sa situation examinée au regard des dispositions relatives au séjour des étrangers en France, il incombe à l'autorité administrative, après lui avoir fixé un rendez-vous, de le recevoir en préfecture et, si son dossier est complet, de procéder à l'enregistrement de sa demande, dans un délai raisonnable. Il appartient au juge des référés d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du dysfonctionnement sur la situation concrète de l'intéressé. La condition d'urgence est ainsi en principe constatée dans le cas d'une demande de renouvellement d'un titre de séjour. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui d'obtenir la mesure sollicitée.

4. D'une part, le présent litige concernant une première demande tendant à la délivrance d'un titre de séjour " vie privée et familiale ", présentée par M. B, la présomption d'urgence mentionnée au point précédent ne trouve pas à s'appliquer. Toutefois, il résulte de l'instruction que le requérant a été victime, le 12 mars 2018, au centre hospitalier de Roubaix d'un choc anaphylactique sur allergie au curare ayant provoqué des lésions anoxo-ischémiques cérébrales à l'origine d'un déficit fonctionnel partiel permanent de 33 % incluant le déficit du membre supérieur gauche et des difficultés cognitives. M. B a, ensuite, été opéré d'un pneumothorax au centre hospitalier universitaire de Lille au mois de janvier 2022 puis a été victime, le 3 janvier 2023, d'un accident de la circulation alors qu'il était piéton, avec un impact d'une voiture sur son genou droit avec persistance de douleurs sans fracture sous-jacente et dégradation des capacités d'équilibre et de marche. Le certificat médical établi par le docteur C le 25 juin 2024 énonce que le requérant souffre de plusieurs pathologies sévères nécessitant la mise en place d'une aide humaine, d'un suivi hospitalier régulier ainsi que la prise de traitement indispensable. De plus, il ressort de l'attestation établie par Mme D, référente de Parcours Complexes au DAC Appui Santé du Ferrain, que la situation administrative de M. B fait obstacle à la mise en place d'une prise en charge médicale adéquate. Ainsi, dans les circonstances particulières de l'espèce, et compte tenu de l'ancienneté de la présence de M. B sur le territoire français et de sa situation personnelle et familiale, M. B justifie d'une urgence particulière à obtenir la preuve du dépôt de son dossier en préfecture. Dès lors, la condition d'urgence posée par les dispositions précitées de l'article L. 521-3 du code de justice administrative doit être regardée comme satisfaite.

5. D'autre part, il est constant qu'à la date de la décision contestée, le préfet du Nord, qui ne conteste pas que le dossier de demande de titre de séjour de M. B est complet, n'a pas statué sur cette demande. Dans ces conditions, la demande de l'intéressé, qui présente un caractère d'utilité, ne se heurte à aucune contestation sérieuse.

6. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu d'enjoindre au préfet du Nord de convoquer M. B pour enregistrer sa demande de titre de séjour et de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour, dans un délai de trente jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

7. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante, le versement d'une somme de 1000 euros à M. B sur le fondement de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : Il est enjoint au préfet du Nord de convoquer M. B pour enregistrer sa demande de titre de séjour et de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour, dans un délai de trente jours à compter de la notification de la présente ordonnance

Article 2 : L'Etat versera à M. B la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet du Nord.

Fait à Lille, le 16 juillet 2024

Le juge des référés,

Signé

E. Kolbert

La République mande et ordonne à la ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

Le greffier,