Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2406666
mardi 16 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2406666 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Avocat requérant | CABINET CENTAURE AVOCATS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 26 juin 2024, M. A C, représenté par Me Dewaele, demande au juge des référés :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) de suspendre, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision implicite de rejet, en date du 29 juillet 2023, née du silence gardé par le préfet du Nord sur sa demande de titre de séjour ;
3°) d'enjoindre au préfet du Nord de réexaminer sa situation personnelle et de lui délivrer, dans l'attente, un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, relative à l'aide juridique.
Il soutient que :
- la condition d'urgence est remplie dans la mesure où l'inertie de l'administration le place dans une situation de précarité administrative et financière l'empêchant de conclure un contrat de travail alors que son épouse, enceinte de leur premier enfant, est contrainte de cesser de travailler ;
- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;
- elle n'est pas motivée ;
- elle n'a pas été prise à l'issue d'un examen sérieux de sa situation personnelle ;
- elle a été prise en méconnaissance de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle a été prise en méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
La présente requête a été communiquée au préfet du Nord, qui a produit des pièces.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête n° 2404607 enregistrée le 2 mai 2024 par laquelle M. C demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 12 juillet 2024 :
- le rapport de M. B ;
- Me Dewaele, représentant M. C, qui précise que l'autorisation provisoire de séjour délivrée récemment ne permet pas d'exercer une activité professionnelle ;
- et les observations de Me Kerrich, représentant le préfet du Nord, qui conclut au rejet de la requête.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
Sur l'aide juridictionnelle provisoire :
1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ".
2. Au cas d'espèce, en raison de l'urgence qui s'attache au règlement du présent litige, il y a lieu d'admettre M. C, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin de suspension :
3. M. C, ressortissant marocain né le 26 septembre 1991, déclare être entré en France au cours de l'année 2016. Par un jugement n° 2207966 du 10 février 2023, le tribunal administratif de Lille a annulé l'arrêté du 18 octobre 2022 par lequel le préfet du Nord a obligé M. C à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. En outre, il a été enjoint au préfet du Nord de délivrer une autorisation provisoire de séjour à M. C, le temps de procéder au réexamen de sa situation dans un délai d'un mois et le 28 mars 2023, l'intéressé a été convoqué en préfecture afin de déposer un dossier de demande de titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Par courriel du 12 février 2024, son conseil a communiqué des pièces complémentaires et sollicité la communication des motifs de la décision implicite de rejet, née le 29 juillet 2023 du silence gardé par le préfet du Nord sur sa demande de titre de séjour. M. C a alors bénéficié d'une autorisation provisoire de séjour valable du 1er février 2024 au 30 avril 2024. Par une ordonnance de référé n° 2404599 du 22 mai 2024, une première requête de l'intéressé tendant à la suspension de l'exécution de la décision implicite du 29 juillet 2023 a été rejetée, la condition d'urgence n'étant pas remplie en l'espèce. M. C réitère cette demande
4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".
En ce qui concerne la condition d'urgence :
5. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour.
6. La décision en litige statuant sur une première demande tendant à la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " présentée par M. C dans le cadre du réexamen de sa situation par le préfet du Nord, en application du jugement n° 2207966 du 10 février 2023, la présomption d'urgence mentionnée au point précédent ne trouve pas à s'appliquer.
7. Pour justifier de l'urgence qui s'attache, selon lui, à suspendre l'exécution de la décision en litige, M. C soutient que la décision contestée le maintien dans une situation de précarité administrative, puisqu'il se trouve dépourvu de document justifiant de la régularité de son séjour. De plus, M. C soutient qu'il se trouve dans l'impossibilité de donner une suite favorable à une promesse d'embauche pour un poste d'ouvrier polyvalent dans le cadre d'un contrat de travail à durée indéterminée à temps plein, de sorte que, privé de revenus, il est placé dans une situation de précarité financière, son épouse, enceinte de leur premier enfant, étant contrainte d'interrompre son contrat de travail. S'il résulte de l'instruction que, postérieurement à l'introduction de la requête, le préfet du Nord a délivré à M. C une autorisation provisoire de séjour valable du 16 mai 2024 au 15 août 2024, l'original produit en audience précise que ce document n'autorise pas son détenteur à exercer un emploi. Ainsi, dans les circonstances particulières de l'espèce, et compte tenu de la situation familiale dont il justifie et notamment de la nationalité française de son épouse qui est enceinte de leur enfant et des conséquences matérielles de son maintien irrégulier sur le sol français, notamment du fait de l'impossibilité pour lui d'exercer une activité professionnelle rémunérée, M. C justifie de circonstances particulières de nature à caractériser l'existence d'une urgence, alors même qu'il bénéficie d'une autorisation provisoire de séjour en cours de validité. La condition d'urgence posée par l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit ainsi être regardée comme remplie.
En ce qui concerne le doute sérieux sur la légalité de la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour :
8. En l'état de l'instruction, les moyens tirés de l'absence de motivation de la décision attaquée et d'examen suffisant de la situation personnelle de M. C sont propres à créer un doute sérieux sur la légalité de cette décision.
9. Les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension de l'exécution d'une décision administrative étant satisfaites, il y a lieu de prononcer la suspension de l'exécution de la décision de refus en litige jusqu'à ce que le tribunal ait statué sur la requête tendant à son annulation, sans qu'il soit besoin, en tout état de cause, d'ordonner la production du dossier administratif du requérant.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
10. Dans le cas où les conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont remplies, le juge des référés peut non seulement suspendre l'exécution d'une décision administrative, même de rejet, mais aussi assortir cette suspension d'une injonction, s'il est saisi de conclusions en ce sens, ou de l'indication des obligations qui en découleront pour l'administration. Toutefois, les mesures qu'il prescrit ainsi, alors qu'il se borne à relever l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige, doivent présenter un caractère provisoire. Il suit de là que le juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, ne peut, sans excéder sa compétence, ordonner une mesure qui aurait des effets en tous points identiques à ceux qui résulteraient de l'exécution par l'autorité administrative d'un jugement annulant la décision administrative contestée.
11. En l'espèce, la suspension prononcée par la présente ordonnance implique nécessairement que le préfet du Nord procède au réexamen de la demande de M. C et édicte une décision expresse à son issue, dans un délai de 45 jours à compter de la notification de la présente ordonnance. En l'espèce, il y a lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte de 100 euros par jour de retard. Il y a lieu, en outre, d'enjoindre au préfet du Nord de délivrer à M. C une nouvelle attestation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans les huit jours de la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 50 euros par jours de retard.
Sur les frais liés au litige :
12. M. C étant admis, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Dewaele, avocate de M. C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. D la somme de 1 200 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. C par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros sera versée à M. C.
O R D O N N E :
Article 1er : M. C est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : L'exécution de la décision implicite de rejet née du silence gardé par le préfet du Nord sur la demande de M. C présentée le 28 mars 2023 tendant à la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " est suspendue, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.
Article 3 : Il est enjoint au préfet du Nord de procéder au réexamen de la situation de M. C et d'édicter une nouvelle décision expresse à son issue, dans un délai de 45 jours à compter la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et de lui délivrer, dans un délai de huit jours à compter de cette même notification, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, valable pendant ce réexamen, sous astreinte de 50 euros par jour de retard.
Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. C à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Dewaele renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Dewaele, avocate de M. C, une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. C par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros sera versée à M. C.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A C, à Me Dewaele et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Une copie sera adressée pour information au préfet du Nord.
Fait à Lille, le 16 juillet 2024
Le juge des référés,
Signé
E. B
La République mande et ordonne à la ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
Le greffier,
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