jeudi 25 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2407166 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 8 juillet 2024, Mme A C, représentée par Me Bagard, demande au tribunal :
1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) de suspendre l'exécution de la décision du 18 juin 2024 par laquelle la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Lille a décidé la prolongation de la mesure d'isolement prise à son encontre ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 400 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ;
Elle soutient que :
- l'urgence est ici constituée en raison de la présomption d'urgence qui s'attache à une mesure de prolongation d'isolement et à la circonstance qu'elle n'a fait l'objet d'aucun rapport d'incident depuis le début de sa détention provisoire, que ce soit au centre pénitentiaire sud-francilien de Réau ou au centre pénitentiaire de Beauvais ;
- plusieurs moyens sont, en l'état de l'instruction, de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée ;
- la décision contestée est entachée d'un vice de procédure par méconnaissance du principe du contradictoire dès lors que le rapport du chef d'établissement et l'avis de l'unité sanitaire, visés à la décision contestée, ne font pas partie des pièces du dossier d'isolement qui lui ont été communiquées et n'ont jamais été portées à sa connaissance ou à la connaissance de son conseil au cours du débat contradictoire du 11 juin 2024 alors que ces documents sont insusceptibles de porter atteinte à la sécurité des personnes ou de l'établissement au sens de l'article R. 213-21 du code pénitentiaire ;
- la décision contestée a été prise sur le fondement d'une évaluation qui date de près d'un an, qui a été faite dans un contexte très particulier et qui ne reflète pas l'évolution dont elle a fait preuve depuis lors ;
- elle est entachée d'une erreur de droit dans l'application des articles L. 213-8 et R. 213-30 du code pénitentiaire dès lors que l'absence d'évaluation en quartier d'évaluation de la radicalisation (QER) n'est pas au nombre des critères pouvant justifier un placement à l'isolement ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application de ces mêmes articles dès lors que son parcours en détention depuis le 8 juillet 2023, qui n'a fait l'objet d'aucun compte-rendu d'incident, démontre une absence totale de comportement violent ou prosélyte de sa part ;
- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 22 juillet 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- l'urgence alléguée n'est pas établie ;
- aucun des moyens soulevés n'est, en l'état de l'instruction, de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Fabre, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 23 juillet 2024 à 10 h 30 :
- le rapport de M. Fabre, juge des référés ;
- les observations de Me Vachon, substituant Me Bagard, représentant Mme C et celles de Mme B, représentant le garde des sceaux, ministre de la justice.
A l'audience publique, les parties concluent en substance aux mêmes fins et selon la même argumentation.
Me Vachon ajoute que l'avis, favorable à sa cliente, du SPIP n'avait pas été précédemment fourni et que le caractère contradictoire de la procédure n'a pas été assuré. Il produit au cours de l'audience une pièce, communiquée à l'audience à la partie adverse.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A C, née le 27 janvier 1985 à Roubaix, de nationalité franco-algérienne, a fait l'objet d'un mandat de dépôt, à son retour de Syrie, pour des faits de terrorisme. Elle a d'abord été écrouée au centre pénitentiaire du Sud-Francilien du 8 juillet 2023 au 19 décembre 2023 avant d'être transférée au centre pénitentiaire de Beauvais. Par une décision du 18 juin 2024, dont elle demande la suspension d'exécution, la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Lille a décidé de la prolongation de la mesure de placement à l'isolement la concernant, pour la période courant du 19 juin 2024 au 19 septembre 2024.
Sur la demande d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".
3. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu, en raison de l'urgence qui s'attache au règlement du présent litige, d'admettre Mme C, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin de suspension d'exécution :
4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. / () ".
5. Ainsi qu'il a été dit précédemment, Mme A C, née le 27 janvier 1985 à Roubaix, de nationalité franco-algérienne, a fait l'objet d'un mandat de dépôt, à son retour de Syrie, pour des faits de terrorisme. Elle a d'abord été écrouée au centre pénitentiaire du Sud-Francilien du 8 juillet 2023 au 19 décembre 2023 et placée en détention ordinaire. Elle a ensuite été transférée au centre pénitentiaire de Beauvais où le chef d'établissement, le 19 décembre 2023, a décidé de la placer à l'isolement jusqu'au 19 mars 2024. Cette mesure a été prolongée une première fois, le 14 mars 2024, pour la période courant du 19 mars 2024 au 19 juin 2024 puis une seconde, par la décision contestée, pour la période courant du 19 juin 2024 au 19 septembre 2024. Il résulte de l'instruction que Mme C s'est rendue volontairement sur le territoire de l'Etat islamique en 2014 et n'est revenue sur le territoire français qu'en juillet 2023. Elle fait l'objet d'une procédure pénale pour des faits de terrorisme, à savoir participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un crime d'atteinte aux personnes. Quand bien même l'intéressée n'a pas fait l'objet de rapports d'incidents depuis son incarcération en France, il ne résulte pas de l'instruction une distanciation manifeste de l'intéressée vis-à-vis de l'idéologie radicale violente qui l'a conduite en Syrie alors que le rapport établi à l'été 2023 indique que son profil laisse susciter des interrogations quant à un réel désengagement idéologique de l'intéressée. Ainsi, la prolongation du placement à l'isolement de l'intéressée, qui n'emporte d'ailleurs pas un isolement sensoriel et social total, apparaît justifiée au regard du profil de l'intéressée, de son retour encore récent de Syrie et de la nécessité d'assurer le bon ordre de l'établissement pénitentiaire, notamment en protégeant les autres personnes détenues, en particulier celles vulnérables, du prosélytisme religieux que l'intéressée serait susceptible de véhiculer. La condition d'urgence ne s'apprécie pas uniquement au regard des incidences de la décision contestée sur l'intéressée mais sur l'ensemble des intérêts en présence. Il résulte de ce qui a été dit précédemment que la condition d'urgence, qui s'apprécie globalement et objectivement, n'est ici pas remplie.
6. Il en résulte que les conclusions à fin de suspension d'exécution doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
ORDONNE :
Article 1er : Mme C est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme C est rejeté.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A C et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Fait à Lille le 25 juillet 2024.
Le juge des référés,
signé
X. FABRE
La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
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