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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2407578

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2407578

mercredi 31 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2407578
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 juillet 2024, Mme E A B, représentée par Me Hazan, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du ministre de l'intérieur et des outre-mer du 28 juin 2024 prononçant à son encontre des mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance sur le fondement des articles L. 228-1 et suivants du code de la sécurité intérieure ;

2°) à titre subsidiaire, d'annuler les articles 1er et 2 de l'arrêté du ministre de l'intérieur et des outre-mer du 28 juin 2024 précité, portant respectivement interdiction pour elle de se déplacer en dehors du territoire de la commune de Tourcoing (Nord) et obligation de se présenter chaque jour à 9 h 30 au commissariat de police de cette même ville et d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de procéder au réexamen de ces mesures ;

3°) à titre infiniment subsidiaire, d'annuler l'article 2 de l'arrêté du ministre de l'intérieur et des outre-mer du 28 juin 2024 portant obligation de se présenter chaque jour à 9 h 30 au commissariat de police de Tourcoing et d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de procéder au réexamen de cette mesure ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée ne comporte aucune identification de son signataire, en violation des dispositions de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- pour ce même motif, l'arrêté contesté a été pris par une autorité qui ne justifie pas de sa compétence ;

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé au regard des prescriptions des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure, dès lors que les éléments énoncés pour justifier les mesures édictées, qui renvoient à des faits très anciens, ne permettent pas de caractériser l'existence de raisons sérieuses de nature à établir que son comportement représenterait une menace particulièrement grave et toujours d'actualité pour l'ordre et la sécurité publics ; les faits sur lesquels se fonde l'arrêté contesté, sanctionnés par une condamnation pénale dont elle a exécuté l'ensemble des prescriptions, sont anciens et aucun élément nouveau ne permet d'établir qu'elle représente personnellement et de manière circonstanciée un tel risque ; elle ne peut être regardée comme soutenant, adhérant ou diffusant une idéologie terroriste dès lors que, notamment, les rapports des diverses équipes interdisciplinaires chargées de son suivi pénal concluent à l'absence de radicalité de son comportement et à une introspection sincère sur la nature de ses actions passées ; elle n'entretient pas davantage de contacts avec des personnes adhérant ou diffusant une telle idéologie ;

- la décision attaquée est entachée d'erreur d'appréciation en ce que les mesures prises à son encontre, ayant trait à la délimitation de son périmètre de résidence aux limites de la commune de Tourcoing et à une obligation de présentation quotidienne à 9 h 30 au commissariat de police de cette ville, portent une atteinte qui n'est, ni nécessaire, ni proportionnée aux objectifs de la décision attaquée, à sa liberté d'aller et venir et à son droit au respect de sa vie privée et familiale ; en particulier, elle lui interdit d'exercer son activité professionnelle qui se déroule habituellement sur le territoire des communes de Marquette-lez-Lille et Lille-Lomme (Nord) entre 4 h 00 et 15 h 00 et l'empêche de prendre en charge dignement l'éducation et l'entretien quotidien de ses quatre enfants mineurs pendant la durée des congés scolaires d'été .

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 juillet 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les dispositions de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration prévoient que, dans le cas de décisions fondées sur des motifs en lien avec la prévention d'actes de terrorisme, seule une ampliation de la décision est notifiée à la personne concernée ; en outre, conformément aux dispositions de l'article L. 773-9 du code de justice administrative, il est justifié, par communication distincte de l'original de la décision et des actes de délégation, de la signature de l'original de l'arrêté attaqué et de la compétence de son auteur ;

- l'arrêté contesté est suffisamment motivé en droit comme en fait ;

- les faits précis et circonstanciés qui fondent l'arrêté attaqué figurent notamment dans une note des services de renseignements versée aux débats et ne sont pas sérieusement contestés, justifient d'une part de la participation volontaire, durant une période longue, de la requérante au financement d'une entreprise terroriste et du soutien logistique à l'action de ses proches engagés activement dans cette entreprise ainsi que, d'autre part, de la persistance de ses relations avec ces proches dont l'adhésion actuelle à l'idéologie jihadiste n'est pas sérieusement remise en cause ;

- eu égard au comportement général de la requérante et à son parcours antérieur, sanctionnée par une condamnation pénale à cinq ans d'emprisonnement dont deux assorties d'un sursis probatoire pour des faits de participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un acte terroriste et de financement d'une entreprise terroriste, elle ne peut qu'être regardée comme continuant de constituer une menace d'une particulière gravité pour l'ordre et la sécurité publics dans un contexte où la menace terroriste est particulièrement élevée sur le territoire national, le plan Vigipirate ayant été relevé au niveau le plus haut " Urgence attentat " ;

- la mesure contestée présente un caractère de nécessité dans le contexte de l'organisation des Jeux Olympiques et Paralympiques, alors que la France, qui est le pays occidental le plus touché par le terrorisme djihadiste, a été le théâtre d'attentats récents, dont l'un dans le département voisin du Pas-de-Calais au mois d'octobre 2023 et a fait l'objet de menaces directes de la part d'organisations terroristes susceptibles de susciter des attaques groupées et individuelles, plusieurs projets d'attentat ayant au demeurant déjà été récemment déjoués ;

- elle n'est pas disproportionnée dans la mesure où, étant édictée pour une durée de trois mois, elle n'interdit en rien à la requérante de subvenir à l'entretien et à l'éducation de ses enfants qui, en tout état de cause et dans le cas où ils seraient amenés à quitter la commune de Tourcoing, peuvent être confiés à la garde provisoire d'un tiers ; s'agissant de l'activité professionnelle de l'intéressée, il lui est loisible de solliciter un sauf-conduit où, comme elle l'a d'ailleurs fait, un aménagement des mesures prises à son encontre, l'extension du périmètre d'assignation à résidence de la requérante au-delà des limites de la commune de Tourcoing étant cependant, en tout état de cause, incompatible avec les objectifs opérationnels poursuivis par les mesures contestées.

Le mémoire en défense présenté par le ministre de l'intérieur et des outre-mer justifiant de la signature de la décision attaquée et de la délégation de signature de l'auteur de cette décision n'a pas été communiqué à Mme A B, en application des dispositions de l'article L. 773-9 du code de justice administrative.

L'instruction a été close en application de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.

Un mémoire en réplique, présenté pour Mme A B par Me Hazan, a été enregistré le 29 juillet 2024, postérieurement à la clôture de l'instruction et n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

-le code des relations entre le public et l'administration ;

-le code de la sécurité intérieure ;

-le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

-le rapport de M. , qui informe les parties à l'audience, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative et des articles R. 773-49 et R. 773-43 du même code, que le jugement à intervenir est susceptible d'être fondé sur le moyen, relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions aux fins d'annulation de l'arrêté du 28 juin 2024 contesté en ce qu'elles portent sur l'article 6 de cet arrêté, faisant interdiction à Mme A B de paraître sur le parcours de la flamme olympique à Tourcoing le 2 juillet 2024 de 12 h 45 à 18 h 45, ces conclusions étant sans objet à la date d'introduction de la présente requête en raison de la caducité de cette mesure,

-les conclusions de Mme ., rapporteure publique,

-les observations de Me Delahaye, substituant Me Hazan, représentant Mme A B,

-et les observations de Mme la représentante du ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante française née en 26 novembre 1987 à Roubaix (Nord) a été condamnée par arrêt de la Cour d'appel de Paris du 15 novembre 2021 à une peine de cinq ans d'emprisonnement dont deux assortis du sursis probatoire pour des faits de participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un acte terroriste et de financement d'une entreprise terroriste, caractérisés notamment par le soutien logistique et financier qu'elle a apporté à ses parents ainsi qu'à une partie de ses frères et sœurs et des conjoints de ces dernières, manifestant une adhésion particulièrement prononcée à l'idéologie jihadiste et s'étant rendus dans la zone syro-irakienne contrôlée par le mouvement terroriste Daech aux fins de combattre dans les rangs de cette organisation ou de participer à son administration. L'intéressée, après avoir été incarcérée en exécution de cet arrêt au sein du centre pénitentiaire de Lille-Loos-Sedequin du 21 janvier 2022 au 13 décembre 2022, a été libérée à compter de cette date après avoir accompli l'intégralité de sa peine d'emprisonnement ferme. Elle demeure depuis lors à Tourcoing (Nord), en exécution de l'une des mesures probatoires auxquelles est subordonné le sursis partiel de sa condamnation, en compagnie de ses quatre enfants mineurs, âgés de 11 ans, 9 ans, 6 ans et 4 ans et nés de son union avec M. C, dont elle est séparée.

2. Par un arrêté du 28 juin 2024, notifié à Mme A B le 29 juin suivant, le ministre de l'intérieur et des outre-mer à son encontre, sur le fondement des dispositions des articles L. 228-1, L. 228-2 et L. 228-5 du code de la sécurité intérieure, des mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance lui faisant, pour une durée de trois mois et sous peines d'emprisonnement et d'amende, interdiction de se déplacer en dehors de la commune de Tourcoing, à moins d'avoir obtenu préalablement une autorisation écrite (sauf-conduit), lui faisant obligation de se présenter une fois par jour, à 9 h 30, au commissariat de cette ville, y compris les dimanches ainsi que les jours fériés et chômés et de signaler son lieu d'habitation et tout changement de ce lieu, lui faisant interdiction de se trouver sur le lieu de passage de la flamme olympique à Tourcoing le 2 juillet 2024 et de se trouver en relation directe ou indirecte avec sept membres de sa famille nommément désignés. Mme A B demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne la légalité externe :

3. En premier lieu, l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration dispose que : " Toute décision prise par une administration comporte la signature de son auteur ainsi que la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci. / Toutefois, les décisions fondées sur des motifs en lien avec la prévention d'actes de terrorisme sont prises dans des conditions qui préservent l'anonymat de leur signataire. Seule une ampliation de cette décision peut être notifiée à la personne concernée ou communiquée à des tiers, l'original signé, qui seul fait apparaître les nom, prénom et qualité du signataire, étant conservé par l'administration. ". En outre, aux termes de l'article L. 773-9 du code de justice administrative : " Les exigences de la contradiction mentionnées à l'article L. 5 sont adaptées à celles de la protection de la sécurité des auteurs des décisions mentionnées au second alinéa de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration. Lorsque dans le cadre d'un recours contre l'une de ces décisions, le moyen tiré de la méconnaissance des formalités prescrites par le même article L. 212-1 ou de l'incompétence de l'auteur de l'acte est invoqué par le requérant ou si le juge entend relever d'office ce dernier moyen, l'original de la décision ainsi que la justification de la compétence du signataire sont communiqués par l'administration à la juridiction qui statue sans soumettre les éléments qui lui ont été communiqués au débat contradictoire ni indiquer l'identité du signataire dans sa décision ".

4. D'une part, l'arrêté contesté étant intervenu pour des motifs liés à la prévention des actes de terrorisme, il est au nombre des décisions qui, en application des dispositions du code des relations entre le public et l'administration citées au point précédent, peuvent faire l'objet d'une notification régulière sous la forme d'une ampliation anonyme. Dans ces conditions, Mme A B ne peut utilement contester sa régularité au motif que l'ampliation qui lui a été notifiée ne comportait pas l'identité de son signataire.

5. D'autre part, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a produit le 30 juillet 2024, dans les conditions prévues par les dispositions précitées de l'article L. 773-9 du code de justice administrative, une copie de l'original de l'arrêté du 28 juin 2024, revêtu de l'ensemble des mentions requises par le premier alinéa de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration et notamment l'identité et la signature de son auteur, lequel disposait d'une délégation pour le signer au nom du ministre. Par suite, le moyen soulevé par Mme A B tiré de l'incompétence de l'auteur de la mesure litigieuse doit être écarté comme manquant en fait.

6. En second lieu, l'arrêté en litige vise les articles L. 228-1 à L. 228-7 du code de la sécurité intérieure, et indique les motifs de fait pour lesquels il a été estimé que le comportement de Mme A B constituait une menace grave pour la sécurité et l'ordre publics. Il mentionne notamment, de manière circonstanciée, les faits commis par l'intéressée entre 2014 et 2016 et ayant conduit à sa condamnation pénale, précise que Mme A B a repris contact à partir de 2021 avec les membres de sa famille demeurés en zone syro-irakienne, dont plusieurs sont détenus par les forces kurdes au camp d'Al-Roj et qu'elle a été placée en garde à vue le 12 décembre 2023 dans le cadre d'une enquête préliminaire diligentée contre un tiers pour des faits d'association de malfaiteurs à caractère terroriste et que les investigations menées à cette occasion ont révélé la persistance de ces contacts avec les membres de sa famille détenus en Syrie ou en Irak ainsi que de la réalisation, par Mme A B, de plusieurs transferts de fonds au bénéfice de ces mêmes personnes. Par suite, cet arrêté, qui comporte avec une précision suffisante les motifs de fait et de droit qui en sont le fondement est, contrairement à ce que soutient la requérante, suffisamment motivé.

En ce qui concerne la légalité interne :

7. Aux termes de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure : " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre de l'intérieur les obligations prévues au présent chapitre. ". Aux termes de l'article L. 228-2 du même code : " Le ministre de l'intérieur peut () faire obligation à la personne mentionnée à l'article L. 228-1 de : / 1° Ne pas se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé, qui ne peut être inférieur au territoire de la commune. La délimitation de ce périmètre permet à l'intéressé de poursuivre une vie familiale et professionnelle et s'étend, le cas échéant, aux territoires d'autres communes ou d'autres départements que ceux de son lieu habituel de résidence ; / 2° Se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, dans la limite d'une fois par jour, en précisant si cette obligation s'applique les dimanches et jours fériés ou chômés ; / 3° Déclarer et justifier de son lieu d'habitation ainsi que de tout changement de lieu d'habitation. / L'obligation prévue au 1° du présent article peut être assortie d'une interdiction de paraître dans un ou plusieurs lieux déterminés se trouvant à l'intérieur du périmètre géographique mentionné au même 1° et dans lesquels se tient un événement exposé, par son ampleur ou ses circonstances particulières, à un risque de menace terroriste. Cette interdiction tient compte de la vie familiale et professionnelle de la personne concernée. Sa durée est strictement limitée à celle de l'événement, dans la limite de trente jours. Sauf urgence dûment justifiée, elle doit être notifiée à la personne concernée au moins quarante-huit heures avant son entrée en vigueur. / Les obligations prévues aux 1° à 3° du présent article sont prononcées pour une durée maximale de trois mois à compter de la notification de la décision du ministre. / () La personne soumise aux obligations prévues aux 1° à 3° du présent article peut, dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision () demander au tribunal administratif l'annulation de cette décision. Le tribunal administratif statue dans un délai de quinze jours à compter de sa saisine () ". Enfin, aux termes de l'article L. 228-5 de ce code : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à toute personne mentionnée à l'article L. 228-1, y compris lorsqu'il est fait application des articles L. 228-2 à L. 228-4, de ne pas se trouver en relation directe ou indirecte avec certaines personnes, nommément désignées, dont il existe des raisons sérieuses de penser que leur comportement constitue une menace pour la sécurité publique. Cette obligation tient compte de la vie familiale de la personne concernée. L'obligation mentionnée au premier alinéa du présent article est prononcée pour une durée maximale de six mois à compter de la notification de la décision du ministre. Au-delà d'une durée cumulée de six mois, le renouvellement est subordonné à l'existence d'éléments nouveaux ou complémentaires. La durée totale cumulée de l'obligation prévue au premier alinéa du présent article ne peut excéder douze mois. L'obligation est levée dès que les conditions prévues à l'article L. 228-1 ne sont plus satisfaites. () ".

8. En premier lieu, il résulte des dispositions précitées de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure que les mesures qu'il prévoit doivent être prises aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme et sont subordonnées à deux conditions cumulatives, la première tenant à la menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics résultant du comportement de l'intéressé, la seconde aux relations qu'il entretient avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme ou, de façon alternative, au soutien, à la diffusion ou à l'adhésion à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes.

9. D'une part, il ressort des pièces du dossier, en particulier de la note précise et circonstanciée dressée par les services de renseignements et produite en défense par le ministre de l'intérieur et des outre-mer, ainsi que des mentions de l'arrêt de la Cour d'appel de Paris du 15 novembre 2021 précitée, que, si Mme E A B affirme avoir agi dans le seul souci de venir en aide aux membres de sa famille partis rejoindre la zone syro-irakienne ainsi que sous l'influence de son frère, M. D A B, particulièrement engagé dans l'activisme jihadiste, elle a contribué, de manière régulière et continue, au soutien de l'activité des membres de sa famille entre, au moins, le mois de septembre 2014 et son interpellation en 2016 en procédant mensuellement, par divers canaux, à des transferts d'argent au profit des membres de sa famille combattant ou résidant dans le territoire tenu par les forces du mouvement Daech et en tentant d'obtenir un crédit en vue de poursuivre ses transferts. Il n'est pas sérieusement contesté que Mme A B a joué un rôle actif dans la destruction d'armes contenues dans un sac appartenant à son frère D A B, qu'elle a participé à la préparation et à la mise en œuvre, finalement infructueuse, du départ clandestin d'une jeune femme vers la Syrie où combattait l'époux de celle-ci dans les rangs de l'Etat Islamique. Il n'est pas davantage sérieusement contesté qu'avant son interpellation, Mme A B a tenu à des tiers, notamment l'une de ses belles-sœurs, des propos de nature à établir une adhésion de principe aux thèses jihadistes. Nonobstant la circonstance que l'intéressée a purgé sa peine d'emprisonnement ferme et des rapports des équipes pluridisciplinaires chargées de son suivi pénal selon lesquels Mme A B se détacherait de l'idéologie jihadiste et aurait opéré un travail d'introspection sur ses actions passées, l'intéressée ne remet pas sérieusement en cause, cependant, la persistance des liens qu'elle entretient, nonobstant d'ailleurs les mesures probatoires prononcées par la Cour d'appel de Paris, avec certains membres de sa famille détenus en zone-syro irakienne depuis 2021, ni avoir effectivement poursuivi ces contacts jusqu'à, au moins, le 12 décembre 2023, date de son placement en garde à vue et des investigations réalisées sur ses divers moyens de communication électronique et avoir, dans ce cadre, procédé de nouveau à des virements de fonds à destination de la Syrie. Dans ces conditions, eu égard à la nature et à la gravité des faits commis par Mme A B et à la persistance de ses liens logistiques avec les membres de sa famille ainsi qu'avec un tiers faisant l'objet d'une procédure pénale pour participation à une association de malfaiteurs à caractère terroriste, cette dernière doit être regardée comme présentant des raisons sérieuses, personnelles et actuelles de constituer une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics.

10. D'autre part, ainsi qu'il vient d'être dit, il ressort également des pièces du dossier que Mme A B entretient des liens avec, notamment, ses sœurs Fella et Nacira A B, détenues par les forces kurdes au sein du camp d'Al-Roj, qu'elle a reconnu avoir procédé au cours de l'année 2023 à des virements de fonds au profit de sa sœur Selma Radia A B et de son frère D A B, et qu'elle a été placée en garde à vue en raison des contacts qu'elle a entretenu avec un tiers de nationalité turque, lui-même faisant l'objet d'une procédure préliminaire pour des faits d'association à caractère terroriste. Ainsi, et quand bien même Mme A B ne soutiendrait ni ne diffuserait personnellement des éléments de nature à susciter ou à manifester l'adhésion à l'idéologie jihadiste et qu'elle n'aurait pas fait récemment l'apologie d'actes à caractère terroriste, l'intéressée doit également être regardée comme entretenant des relations régulières avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme.

11. Il résulte de ce qui précède qu'en estimant actuellement remplies, eu égard à ces éléments et dans les circonstances de l'espèce, les deux conditions cumulatives tenant à la menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics ainsi qu'aux relations entretenues avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, le ministre de l'intérieur et des outre-mer n'a pas fait, en décidant de mettre en œuvre, à l'égard de Mme A B, le régime prévu par les dispositions des articles L. 228-1 et suivants du code de la sécurité intérieure, une inexacte application de ces dernières.

12. En second lieu, Mme A B soutient que les restrictions de déplacement et l'obligation de présentation quotidienne auxquelles elle est soumise par l'arrêté attaqué compromettent son droit à la poursuite d'une vie familiale normale ainsi que l'exercice de son activité professionnelle.

13. D'une part, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'application de l'arrêté attaqué, qui concerne en grande partie la période des vacances scolaires d'été, est de nature à interdire ou à entraver l'exercice, par la requérante, de la garde et de l'éducation normale de ses enfants mineurs, dans la mesure en particulier où, dans le cas où ils seraient amenés à quitter le périmètre de la commune de Tourcoing, il est loisible à Mme A B, soit de confier ses enfants à titre provisoire à la charge d'un tiers de confiance, soit le cas échéant de solliciter un sauf-conduit lui permettant d'accompagner ses enfants hors du territoire de la commune de Tourcoing.

14. D'autre part, en revanche, il ressort également des pièces du dossier que Mme A B, titulaire depuis le mois de septembre 2023 d'un contrat de travail à temps partiel et à durée indéterminée conclu avec la société Ikéa, dont il n'est ni soutenu, ni allégué qu'il aurait été suspendu ou rompu, exerce son activité dans les locaux de cette entreprise situés à Marquette-lez-Lille et à Lomme (Nord), selon des horaires fixés mensuellement mais variant dans une plage horaire s'étendant à 4 heures à 15 heures. Il est constant que l'exercice de cette activité professionnelle est incompatible avec la délimitation du périmètre de résidence de la requérante dans les seules limites de la commune de Tourcoing ainsi qu'avec l'obligation de présentation quotidienne de l'intéressée au commissariat de police de Tourcoing à 9 h 30. Dans ces conditions, si les contraintes que font peser sur l'intéressée les mesures figurant aux articles 1er à 5 et à l'article 7 de l'arrêté attaqué, seules à s'appliquer pour l'intégralité de la période de trois mois prévue par ce même arrêté, apparaissent nécessaires pour répondre à l'objectif de prévention des risques pour la sécurité et l'ordre publics, eu égard en particulier aux risques d'attentat particulièrement élevés durant la période des Jeux Olympiques et paralympiques et du contexte favorable à la commission d'actes terroristes du fait, notamment, du conflit israélo-palestinien et du précédent récent des attaques à caractère terroriste commises à Arras (Pas-de-Calais) le 13 octobre 2023 et à Paris le 2 décembre suivant, les mesures prévues aux articles 1er et 2 de cet arrêté, portant respectivement interdiction de déplacement de Mme A B hors des limites de la commune de Tourcoing et obligation de présentation quotidienne au commissariat de police de cette ville à 9 h 30 portent, dans les circonstances particulières de l'espèce, une atteinte excessive à la liberté d'aller et venir de la requérante. Le ministre de l'intérieur et des outre-mer, en se bornant à faire valoir que l'extension du périmètre de déplacement de Mme A B et l'aménagement de son horaire de pointage quotidien en vue de lui permettre l'exercice de son emploi, serait contraire aux objectifs des mesures de contrôle administratif et de surveillance prises à son encontre et alors même que l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure précité dispose expressément que le périmètre d'application de ces mesures peut être élargi aux communes voisines du lieu de résidence habituel de l'intéressé et qu'elles tiennent compte de son activité professionnelle, n'établit pas, ainsi, que les mesures prévues aux articles 1er et 2 de son arrêté du 28 juin 2024 seraient proportionnées au regard des objectifs de protection de l'ordre et de la sécurité publics poursuivis par cet arrêté.

15.Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la recevabilité des conclusions de la requête aux fins d'annulation, en ce qu'elles visent l'article 6 de l'arrêté contesté portant interdiction pour la requérante de paraître sur le parcours de la flamme olympique à Tourcoing le 2 juillet 2024, que Mme A B est seulement fondée à demander l'annulation des seuls articles 1er et 2 de l'arrêté du ministre de l'intérieur et des outre-mer du 28 juin 2024, en ce qu'ils limitent son périmètre de déplacement au seul territoire de la commune de Tourcoing et fixent à 9 h 30 l'horaire de son obligation de présentation quotidienne au commissariat de police de cette même ville.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

16. En raison du motif que la fonde, l'annulation des articles 1er et 2 de l'arrêté du ministre de l'intérieur du 28 juin 2024 implique seulement qu'il soit enjoint au ministre de procéder au réexamen du périmètre de déplacement autorisé à Mme A B par cet arrêté ainsi que de l'horaire de sa présentation quotidienne au commissariat de police de Tourcoing, dans un délai de quarante-huit heures à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

17. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Mme A B d'une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Les articles 1er et 2 de l'arrêté du ministre de l'intérieur et des outre-mer du 28 juin 2024 portant mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance à l'encontre de Mme A B sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de procéder au réexamen du périmètre de déplacement autorisé à Mme A B ainsi que de l'horaire de sa présentation quotidienne au commissariat de police de Tourcoing, dans un délai de quarante-huit heures à compter de la notification du présent jugement

Article 3 : L'Etat versera à Mme A B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A B est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme E A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 30 juillet 2024, à laquelle siégeaient :

M. .., président,

Mme ., première conseillère,

M. ., conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 juillet 2024.

Le président-rapporteur,

Signé

.

L'assesseure la plus ancienne

dans l'ordre du tableau,

Signé

..

La greffière,

Signé

..

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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