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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2407620

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2407620

lundi 29 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2407620
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 22 juillet 2024, M. B D et Mme A C E, représentés par Me Girsch, demandent au tribunal :

1°) de les admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de leur indiquer un lieu d'hébergement susceptible de les accueillir avec leurs enfants, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à leur conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 contre renonciation de la part dudit conseil au bénéfice de l'indemnité versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Ils soutiennent que :

- l'urgence est caractérisée eu égard à la grande précarité et vulnérabilité de leur situation, en dépit de leurs appels répétés au 115 et du fait qu'ils ont trois enfants en bas âge ;

- en leur refusant le bénéfice d'un logement d'urgence, le préfet du Nord a commis une atteinte grave et manifestement illégale à leur droit à un hébergement d'urgence ;

- en leur refusant le bénéfice d'un logement d'urgence, le préfet du Nord a commis une atteinte grave et manifestement illégale à leur droit de ne pas subir un traitement inhumain ou dégradant, tel que protégé par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- en leur refusant le bénéfice d'un logement d'urgence, le préfet du Nord a commis une atteinte grave et manifestement illégale à leur droit à voir pris en compte l'intérêt supérieur des enfants, tel que protégé par le 1. de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- pour mettre fin à cette atteinte grave et manifestement illégale, il convient d'enjoindre au préfet de les orienter vers un lieu susceptible de les accueillir avec leurs enfants.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 juillet 2024, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les requérants sont titulaires de nouvelles attestations de prolongation d'instruction valables jusqu'au 8 janvier 2025, qu'ils sont accompagnés dans le cadre du programme AGIR pour la réalisation de leurs démarches d'insertion, qu'ils n'appellent plus le 115 depuis le 28 avril 2024, que leur inscription au SIAO datant du 1er mars 2024 n'est plus active faute de renouvellement de leur demande, que ces deux éléments ne permettent pas au SIAO de leur formuler une proposition d'orientation vers un dispositif d'hébergement et que, au regard de ces éléments, il n'y a pas lieu de prioriser leur demande.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Fabre, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 25 juillet 2024 à 14 h 30 :

- le rapport de M. Fabre, juge des référés ;

- les observations de Me Girsch représentant M. D et Mme C.

A l'audience, Me Girsch conclut aux mêmes fins que dans ses écritures et selon les mêmes moyens.

Considérant ce qui suit :

1. M. B D, né le 26 octobre 1975 en Iran, de nationalité iranienne et son épouse, Mme A C E, née le 20 novembre 1981 en Iran, de nationalité iranienne également, sont parents de trois enfants, à savoir, Arshia, né le 8 juin 2017 en Grèce, Pouria, né le 8 juin 2017 en Grèce et Aria, né le 6 avril 2020 en Belgique. A leur arrivée en France, M. D et son épouse ont présenté une demande d'asile. Le statut de réfugié leur a été reconnu par une décision n°2351680/23051681 du 4 décembre 2023 de la Cour nationale du droit d'asile. Le 22 décembre 2023, ils ont sollicité du préfet du Nord la délivrance de cartes de résident qu'ils n'ont, à ce stade, toujours pas reçues. Par la requête dont le tribunal est saisi, les requérants demandent au tribunal d'enjoindre audit préfet, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de leur indiquer un lieu d'hébergement susceptible de les accueillir avec leurs enfants, sous astreinte de cent euros par jour de retard.

Sur la demande d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".

3. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu, en raison de l'urgence qui s'attache au règlement du présent litige, d'admettre M. D et Mme C E, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions principales :

4. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

5. L'article L. 345-2 du code de l'action sociale et des familles prévoit que, dans chaque département, est mis en place, sous l'autorité du représentant de l'État, " un dispositif de veille sociale chargé d'accueillir les personnes sans abri ou en détresse () ". L'article L. 345-2-2 du même code dispose que : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence () ". Aux termes de l'article L. 345-2-3 de ce code : " Toute personne accueillie dans une structure d'hébergement d'urgence doit pouvoir y bénéficier d'un accompagnement personnalisé et y demeurer, dès lors qu'elle le souhaite, jusqu'à ce qu'une orientation lui soit proposée () ".

5. Il appartient aux autorités de l'Etat, sur le fondement de ces dispositions, de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique ou sociale. Une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette mission peut faire apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour la personne intéressée. Il incombe au juge des référés d'apprécier dans chaque cas les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de la santé et de la situation de famille de la personne intéressée.

6. En l'espèce, ainsi qu'il a été dit, les requérants sont parents de trois enfants, dont le plus jeune n'a que quatre ans et les deux autres sept ans seulement. Ils font valoir, sans être contestés en défense, qu'ils sont contraints de dormir dans un garage que leur permet d'utiliser un compatriote à Mouscron. Ils ont sollicité en vain le 115 afin d'obtenir un hébergement d'urgence. La circonstance qu'ils aient cessé d'appeler ce numéro à partir de début mai 2024 ne peut en l'espèce leur être reproché dès lors qu'ils n'ont reçu, au cours des mois précédents, que des réponses négatives pour absence de places disponibles. Si dans le cadre de ses écritures, le préfet du Nord présente l'organisation nationale et locale du dispositif d'hébergement d'urgence, rappelle les moyens consentis pour accroître les capacités d'hébergement d'urgence dans le département du Nord et indique qu'en raison du nombre quotidien de demandes de nombreux refus ont pu être opposés et qu'un système de priorisation a été mis en place depuis plusieurs années, il ne fait toutefois valoir aucune circonstance précise pour justifier l'absence de proposition d'hébergement à M. D et Mme C. Il ne fournit en particulier aucune précision sur le nombre de familles qui seraient placées sur liste d'attente notamment celles constituées par des parents accompagnés de jeunes enfants mineurs. Eu égard à la situation de vulnérabilité et de détresse sociale dans laquelle les requérants se trouvent, la carence de l'Etat dans son obligation d'assurer un hébergement d'urgence à des personnes sans abri, doit être regardée, en l'état du dossier, comme étant caractérisée en l'espèce et comme constitutive d'une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

7. Au regard de la situation des requérants, telle que décrite au point précédent, la condition d'urgence prévue par l'article L. 521-2 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.

8. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet du Nord de proposer aux requérants dans un délai de 72 heures à compter de la notification de la présente ordonnance, un hébergement d'urgence pouvant les accueillir avec leurs enfants, sous astreinte de 50 euros par jour de retard.

Sur les frais d'instance :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 800 euros à verser Me Girsch au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve de l'obtention de l'aide juridictionnelle à titre définitive et contre renonciation de l'indemnité versée au titre de l'aide juridictionnelle.

ORDONNE :

Article 1er : M. D et Mme C E sont admis provisoirement à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de proposer à M. D et Mme C un hébergement d'urgence pouvant les accueillir avec leurs enfants mineurs dans un délai de 72 heures à compter de la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 50 euros par jour de retard.

Article 3 : L'Etat versera à Me Girsch sous réserve de l'obtention de l'aide juridictionnelle à titre définitif et contre renonciation de l'indemnité versée au titre de l'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B D, à Mme A C E, à Me Girsch, au préfet du Nord et à la ministre du travail, de la santé et des solidarités.

Fait à Lille le 29 juillet 2024.

Le juge des référés,

Signé,

X. FABRE

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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