jeudi 31 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2408395 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 8 août 2024 et 21 août 2024, M. C B, représenté par Me Clément, demande au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler la décision du 1er août 2024 par laquelle le préfet du Nord a décidé de le transférer aux autorités belges pour l'examen de sa demande d'asile ;
3°) d'enjoindre au préfet du Nord d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale, dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;
4°) à défaut, d'enjoindre au préfet du Nord de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;
5°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Clément, son avocat, ou à lui-même en cas de rejet de sa demande d'admission à l'aide juridictionnelle, de la somme de 1 500 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'un vice de procédure tiré de la méconnaissance les dispositions du 5 de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 puisqu'il est impossible d'apprécier si l'entretien a été mené par une personne qualifiée en vertu du droit national ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle et méconnaît les dispositions de l'article 18 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne ;
- elle est entachée d'une erreur de droit ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire en défense.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Jaur en application de l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Jaur, magistrate désignée, a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant iranien né le 29 mars 1992, a déposé une demande d'asile en France, enregistrée le 30 avril 2024 par les services de la préfecture du Nord. À la suite de cette demande, le préfet du Nord, constatant que les empreintes de l'intéressé avaient été relevées en Slovénie le 12 décembre 2021 et en Belgique le 4 janvier 2022, a saisi les autorités belges d'une demande de prise en charge le 18 juin 2024. La Belgique a fait connaître son accord le 21 juin 2024. Par cette décision du 1er août 2024, dont M. B demande l'annulation, le préfet du Nord a décidé de le transférer aux autorités belges pour l'examen de sa demande d'asile.
Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. / () ".
3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer l'admission provisoire de B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
4. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par un arrêté du 5 février 2024, publié le même jour au recueil n° 64 des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Nord a donné délégation à Mme D A, attachée d'administration de l'État, adjointe au chef du bureau de l'asile, à l'effet de signer, en particulier, la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision querellée manque en fait et doit donc être écarté.
5. En deuxième lieu, une décision de transfert qui mentionne le règlement du Parlement européen et du conseil du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande d'asile présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre Etat membre, est suffisamment motivée, au sens de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En l'espèce, l'arrêté attaqué vise le règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013. Il mentionne, en outre, que M. B est entré irrégulièrement en France, que ses empreintes digitales avaient déjà été enregistrées en Slovénie et en Belgique, que les autorités belges sont responsables de sa demande d'asile et qu'elles ont accepté le 21 juin 2024, sa prise en charge. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée doit être écarté.
6. En troisième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / () / 5. L'entretien individuel () est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national () ".
7. S'il ne résulte ni des dispositions citées au point 6 ni d'aucun principe que devrait figurer sur le compte-rendu de l'entretien individuel la mention de l'identité de l'agent qui a mené l'entretien, il appartient à l'autorité administrative, en cas de contestation sur ce point, d'établir par tous moyens que l'entretien a bien, en application des dispositions précitées de l'article 5.5 du règlement du 26 juin 2013, été " mené par une personne qualifiée en vertu du droit national ".
8. Il ressort des pièces du dossier, notamment du compte-rendu de cet entretien versé au dossier par le préfet du Nord, que M. B a bénéficié d'un entretien individuel le 30 avril 2024 dans les locaux de la préfecture. Si le résumé de l'entretien individuel, dont l'intéressé a eu connaissance comme l'atteste l'apposition de sa signature, ne mentionne pas le nom et la qualité de l'agent l'ayant mené, il ressort des mentions figurant dans ce document, qui comporte les initiales et la signature de cet agent ainsi que le cachet de la préfecture du Nord, que l'intéressé a été reçu par un agent du bureau de l'asile, ce qui est suffisant pour établir que l'entretien a été mené par une personne qualifiée au sens du droit national. Dans ces conditions, et eu égard notamment au caractère très peu étayé de la contestation soulevée par le requérant, le moyen tiré de la méconnaissance du 5 de l'article 5 du règlement du 26 juin 2013 doit être écarté.
9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 18 du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013 : " 1. L'État membre responsable en vertu du présent règlement est tenu de : / () /b) reprendre en charge, dans les conditions prévues aux articles 23, 24, 25 et 29, le demandeur dont la demande est en cours d'examen et qui a présenté une demande auprès d'un autre État membre ou qui se trouve, sans titre de séjour, sur le territoire d'un autre État membre ; / () / d) reprendre en charge, dans les conditions prévues aux articles 23, 24, 25 et 29, le ressortissant de pays tiers ou l'apatride dont la demande a été rejetée et qui a présenté une demande auprès d'un autre État membre ou qui se trouve, sans titre de séjour, sur le territoire d'un autre État membre. / () ". Aux termes de l'article 23 de ce même règlement : " 1. Lorsqu'un État membre auprès duquel une personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), a introduit une nouvelle demande de protection internationale estime qu'un autre État membre est responsable conformément à l'article 20, paragraphe 5, et à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), il peut requérir cet autre État membre aux fins de reprise en charge de cette personne. () ".
10. Il ressort des pièces du dossier que le préfet du Nord a saisi les autorités belges d'une demande de reprise en charge en invoquant l'article 18. 1 b) du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013, qui rappelle aux Etats membres leur obligation de reprendre en charge les demandeurs d'asile dont la demande est en cours d'examen, et non en invoquant l'article 18. 1 d), relatif à l'obligation faite aux Etats membres de reprendre en charge les demandeurs dont la demande est rejetée ou qui se trouvent sans titre de séjour sur le territoire d'un autre Etat membre alors que le requérant a indiqué lors de son entretien en préfecture du 30 avril 2024 que sa demande d'asile en Belgique avait été rejetée par les autorités belges. Toutefois, dès lors que le requérant n'a pu établir ses déclarations, avant l'édiction de la décision attaquée, par aucun élément probant, la circonstance que la France ait saisi la Belgique d'une demande de reprise en charge en rappelant à cette dernière les obligations mentionnées à l'article 18.1.b) ne permet pas de caractériser un défaut d'examen sérieux de la situation de ce dernier alors qu'au demeurant la Belgique a bien mentionné l'article 18. 1 d) du règlement dans sa décision de prise en charge. L'article 18 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 rappelle seulement aux Etats leurs obligations en matière de prise et reprise en charge des demandeurs d'asile lorsqu'ils sont désignés comme étant responsables de la demande d'asile d'un étranger. En tout état de cause, la base légale sur laquelle repose une demande de reprise en charge est l'article 23 du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013, qui s'applique quel que soit l'état de l'examen de la demande d'asile du requérant. Par suite, le moyen tiré de ce que le préfet du Nord ne se serait pas livré à un examen sérieux de la situation personnelle de M. B et celui tiré de l'erreur de droit, doivent être écartés.
11. En cinquième lieu, aux termes des stipulations identiques de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
12. M. B soutient que la décision attaquée méconnaitrait les articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne par ricochet au motif que les autorités belges pourraient le renvoyer dans son pays d'origine, l'Iran. Toutefois, à supposer même que la décision du 9 octobre 2023 versée au dossier constitue bien une mesure d'éloignement vers l'Iran prise par les autorités belges à son encontre alors même qu'elle ne mentionne qu'une obligation de quitter le territoire belge, M. B se borne à soutenir, sans apporter aucun élément sérieux permettant d'étayer cette affirmation, qu'en cas de retour en Iran, " on me tuerait sur place par rapport à mes opinions politiques ". Dans ces conditions, le moyen tiré de la violation, par ricochet, des stipulations des articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, doit être écarté.
13. En dernier lieu, les moyens tirés de l'erreur manifeste d'appréciation, de la méconnaissance des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et de celles des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ne sont pas assortis des précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé. Ils doivent dès lors être rejetés.
14. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 1er août 2024 par laquelle le préfet du Nord a décidé de le transférer aux autorités belges pour l'examen de sa demande d'asile. Ses conclusions à fin d'annulation doivent dès lors être rejetées, ainsi que par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
D E C I D E :
Article 1er : M. B est admis à l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, Me Norbert Clément et au préfet du Nord.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 octobre 2024.
La magistrate désignée,
signé
A. JAUR
La greffière,
signé
V. LESCEUX La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,
N°2408385
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
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Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026