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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2408619

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2408619

jeudi 12 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2408619
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantCABINET CENTAURE AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lille a été saisi en référé suspension par M. A, ressortissant afghan bénéficiant de la protection subsidiaire, contestant le refus implicite du préfet du Nord d’accorder le regroupement familial pour son épouse. Le juge des référés a admis M. A à l’aide juridictionnelle provisoire en raison de l’urgence. Cependant, il a rejeté la demande de suspension, estimant qu’aucun moyen n’était propre à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision, le préfet faisant valoir que les ressources de M. A étaient insuffisantes au regard des articles L. 434-1 et suivants du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. La condition d’urgence n’a pas été examinée en raison de l’absence de moyen sérieux.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 15 août 2024, M. B A, représenté par Me Héloïse Marseille, demande au juge des référés :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) de suspendre, en application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision réputée intervenue le 15 décembre 2023 par laquelle le préfet du Nord a implicitement refusé de faire droit à sa demande de regroupement familial en faveur de Mme D C ;

3°) d'enjoindre au préfet du Nord de procéder à un nouvel examen de sa demande dans le délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, en application des dispositions des articles L. 911-1 et L. 911-3 du code de justice administrative ;

4°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, dans le cas où l'aide juridictionnelle ne lui serait pas accordée, de mettre cette somme à la charge de l'Etat sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie, dès lors que le refus de faire droit à sa demande de regroupement familial expose Mme C, qui souffre de problèmes psychologiques depuis 2023 du fait de l'éloignement d'avec son époux et sa famille, à des risques de persécutions et à la violation de ses droits fondamentaux en Afghanistan en raison de son sexe ;

- la décision attaquée est dépourvue de motivation ;

- la décision attaquée est entachée d'un défaut d'examen sérieux et particulier de sa situation ;

- la décision attaquée a été prise en méconnaissance des dispositions de l'article L. 434-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision attaquée a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête n° 2407951 enregistrée le 29 juillet 2024 par laquelle M. A demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Huguen, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 5 septembre 2024 :

- le rapport de M. Huguen ;

- les observations de Me Marseille, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins que la requête et par les mêmes moyens ;

- les observations de Me Anmol Khan, représentant le préfet du Nord, qui conclut au rejet de la requête. Le préfet du Nord fait valoir que M. A ne remplit pas la condition de ressources suffisantes pour bénéficier du regroupement familial, dès lors, d'une part, que ses revenus du travail étaient, à la date de la décision attaquée, inférieurs au salaire minimum interprofessionnel de croissance (SMIC), d'autre part, qu'il ne justifie pas du montant de ses revenus dans le cadre de son nouveau contrat à durée indéterminée.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ".

2. En l'espèce, en raison de l'urgence qui s'attache au règlement du présent litige, il y a lieu d'admettre M. A, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin de suspension :

3. M. B A, ressortissant afghan, est né le 31 décembre 1992 à Landa Khail Kapissa (Emirat islamique d'Afghanistan). Par une décision du 31 août 2018, le directeur général de l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) l'a admis au bénéfice de la protection subsidiaire en application de l'article L. 712-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. M. A, le 31 mai 2022, à Téhéran (République islamique d'Iran), a contracté mariage avec Mme D C, ressortissante afghane née le 13 mars 1997. Il a, le 3 mars 2023, présenté une demande de regroupement familial au profit de son épouse à l'office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) qui l'a enregistrée le 15 juin 2023. Par une lettre du 28 septembre 2023, le directeur de l'OFII a informé M. A que son dossier, dont l'étude était achevée, avait été transmis pour décision au préfet du Nord. Par une décision réputée intervenue le 15 décembre 2023, le préfet du Nord a implicitement refusé de faire droit à la demande de regroupement familial de M. A. Le préfet du Nord a également, par une décision implicite réputée intervenue le 19 mai 2024, refusé de faire droit à la demande de M. A tendant à la communication des motifs de la décision implicite de rejet du 15 décembre 2023. M. A demande au juge des référés la suspension de l'exécution de la décision implicite du 15 décembre 2023.

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".

En ce qui concerne la condition d'urgence :

5. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi de conclusions tendant à la suspension d'un acte administratif, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.

6. Pour justifier de l'urgence à suspendre l'exécution de la décision implicite en litige, M. A se prévaut de l'état de santé psychologique de son épouse, qui s'aggrave en raison de son éloignement et de son isolement, et des violences et des persécutions massives et systémiques exercées par le pouvoir afghan sur les femmes. Il résulte de l'instruction que la décision en litige a pour conséquence, d'une part, de maintenir la situation de séparation du couple, dans la mesure où M. A ne peut, compte tenu de son statut, retourner dans son pays d'origine, d'autre part, de maintenir son épouse sous la férule d'un régime de persécutions et de privations de libertés des femmes en Afghanistan. Dès lors, l'exécution de la décision en litige préjudicie de façon suffisamment grave et immédiate à la situation du requérant et de son épouse pour regarder la condition de l'urgence comme satisfaite.

En ce qui concerne le doute sérieux sur la légalité de la décision de refus de regroupement familial :

7. D'une part, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". Aux termes de l'article L. 232-4 du même code : " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. / Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande. () ".

8. D'autre part, aux termes de l'article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial :

1° Par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans () ". Aux termes de l'article L. 434-7 du même code : " L'étranger qui en fait la demande est autorisé à être rejoint au titre du regroupement familial s'il remplit les conditions suivantes :

1° Il justifie de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille ;

2° Il dispose ou disposera à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant dans la même région géographique ;

3° Il se conforme aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France, pays d'accueil ".

9. Enfin, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. /Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

10. En l'état de l'instruction, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions précitées des articles L. 211-2 et L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration, de l'article L. 434-2 et L. 434-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales sont de nature à faire naître un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée.

11. Les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension de l'exécution d'une décision administrative étant satisfaites, il y a lieu de prononcer la suspension de l'exécution de la décision attaquée jusqu'à ce que le tribunal ait statué sur la requête tendant à son annulation.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

12. Dans le cas où les conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont remplies, le juge des référés peut non seulement suspendre l'exécution d'une décision administrative, même de rejet, mais aussi assortir cette suspension d'une injonction, s'il est saisi de conclusions en ce sens, ou de l'indication des obligations qui en découleront pour l'administration. Toutefois, les mesures qu'il prescrit ainsi, alors qu'il se borne à relever l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige, doivent présenter un caractère provisoire. Il suit de là que le juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, ne peut, sans excéder sa compétence, ordonner une mesure qui aurait des effets en tous points identiques à ceux qui résulteraient de l'exécution par l'autorité administrative d'un jugement annulant la décision administrative contestée.

13. En l'espèce, la suspension prononcée par la présente ordonnance implique nécessairement que le préfet du Nord procède à un nouvel examen de la demande de M. A et prononce une décision expresse à son issue, dans un délai d'un mois à compter de la notification de ladite ordonnance. En l'espèce, il y a lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte de 100 euros par jour de retard.

Sur les frais liés au litige :

14. M. A étant admis, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Marseille, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Marseille de la somme de 800 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros lui sera versée en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de la décision implicite de rejet née du silence gardé par le préfet du Nord sur la demande de regroupement familial de M. A présentée le 3 mars 2023 est suspendue, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Nord de procéder à un nouvel examen de la situation de M. A et de prononcer une nouvelle décision expresse à son issue, dans un délai d'un mois à compter la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 100 euros par jour de retard.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Marseille renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Marseille, avocate de M. A, la somme de huit cents (800) euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de huit cents (800) euros sera versée à M. A.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A, à Me Héloïse Marseille, au préfet du Nord et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Fait à Lille, le 12 septembre 2024.

Le juge des référés,

Signé,

O. HUGUEN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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