jeudi 3 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2408625 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 16 août et 4 septembre 2024, M. B A, représenté par Me Lutran, demande au Tribunal :
1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale ;
2°) d'annuler la décision du 12 août 2024 par laquelle le préfet du Nord a ordonné son transfert auprès des autorités néerlandaises, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;
3°) d'enjoindre au préfet du Nord d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale, dans un délai de 15 jours à compter de la notification du présent jugement, ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation dans les mêmes conditions de délai ;
4°) et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à son avocate, en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que la décision de transfert attaquée :
- est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'il n'a pas bénéficié d'un entretien individuel confidentiel dans les formes prescrites par l'article 5 du même règlement ;
- et méconnaît les dispositions de l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, la préfecture du Nord ayant saisi les autorités néerlandaises d'une demande de prise en charge plus de trois mois après qu'il ait formulé sa demande d'asile, lors de sa présentation à la structure de pré-accueil des demandeurs d'asile.
La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit d'observations.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales signée à Rome le 4 novembre 1950 ;
- la convention modifiée, signée à Genève le 28 juillet 1951, relative au statut des réfugiés ;
- le règlement UE n° 604/2013 du parlement européen et du conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 portant application de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative ;
Le président du tribunal a désigné M. Larue en application de l'article L. 572-4, L. 921-1 et L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Larue, magistrat désigné ;
- et les observations de Me Lutran, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;
- M. A étant absent et le préfet du Nord n'étant ni présent, ni représenté.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant nigérian né le 25 décembre 1958, a déposé une demande d'asile, le 18 janvier 2024, auprès des services de la préfecture du Nord. A la suite de l'enregistrement de sa demande, le préfet du Nord a constaté, en consultant le système visabio, que M. A était entré en France sous couvert d'un passeport revêtu d'un visa, périmé depuis moins de 6 mois, qui lui avait été délivré par les autorités néerlandaises le 11 octobre 2023. C'est pourquoi, après l'acceptation explicite par les autorités néerlandaises de la prise en charge de M. A, le 12 juin 2024, le préfet du Nord a, par une décision du 12 août 2024, décidé de leur remettre l'intéressé pour qu'elles examinent sa demande d'asile. Par la présente requête, M. A sollicite l'annulation de cette décision.
Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, en application de ces dispositions, d'admettre, à titre provisoire, M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
3. Aux termes de l'article 21 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " L'État membre auprès duquel une demande de protection internationale a été introduite et qui estime qu'un autre État membre est responsable de l'examen de cette demande peut, dans les plus brefs délais et, en tout état de cause, dans un délai de trois mois à compter de la date de l'introduction de la demande au sens de l'article 20, paragraphe 2, requérir cet autre État membre aux fins de prise en charge du demandeur. / Nonobstant le premier alinéa, en cas de résultat positif ("hit") Eurodac avec des données enregistrées en vertu de l'article 14 du règlement (UE) no 603/2013, la requête est envoyée dans un délai de deux mois à compter de la réception de ce résultat positif en vertu de l'article 15, paragraphe 2, dudit règlement. / Si la requête aux fins de prise en charge d'un demandeur n'est pas formulée dans les délais fixés par le premier et le deuxième alinéas, la responsabilité de l'examen de la demande de protection internationale incombe à l'État membre auprès duquel la demande a été introduite ". Aux termes du paragraphe 2 de l'article 20 du même règlement : " Une demande de protection internationale est réputée introduite à partir du moment où un formulaire présenté par le demandeur ou un procès-verbal dressé par les autorités est parvenu aux autorités compétentes de l'État membre concerné. Dans le cas d'une demande non écrite, le délai entre la déclaration d'intention et l'établissement d'un procès-verbal doit être aussi court que possible ".
4. A cet égard, la grande chambre de la Cour de justice de l'Union européenne a dit pour droit, dans sa décision du 26 juillet 2017 " Tsegezab Mengesteab contre Bundesrepublik Deutschland " (C-670-16), notamment que : " L'article 20, paragraphe 2, du règlement no 604/2013 doit être interprété en ce sens qu'une demande de protection internationale est réputée introduite lorsqu'un document écrit, établi par une autorité publique et attestant qu'un ressortissant de pays tiers a sollicité la protection internationale, est parvenu à l'autorité chargée de l'exécution des obligations découlant de ce règlement et, le cas échéant, lorsque seules les principales informations figurant dans un tel document, mais non celui-ci ou sa copie, sont parvenues à cette autorité " en précisant que " Il n'est pas () nécessaire, à ce stade de la procédure, qu'un entretien individuel ait déjà été organisé " et en rappelant, au cas d'espèce, que " considérer qu'un document tel que celui en cause au principal ne constitue pas un " procès-verbal ", au sens de cette disposition, permettrait, en pratique, aux ressortissants de pays tiers de quitter l'État membre dans lequel ils ont sollicité la protection internationale et de solliciter à nouveau cette protection auprès d'un autre État membre, sans qu'ils puissent être transférés, pour cette raison, vers le premier État membre et sans même qu'il soit possible de retrouver la trace de leur démarche initiale en utilisant le système Eurodac. Une telle situation serait susceptible d'affecter sérieusement le fonctionnement du système de Dublin, en remettant en cause le statut particulier que le règlement Dublin III octroie au premier État membre dans lequel une demande de protection internationale est introduite ". De sorte qu'en France, la présentation d'une demande d'asile auprès d'une structure de pré-accueil, à laquelle ont été déléguées les missions de renseigner en ligne le formulaire de demande pour le compte du demandeur d'asile, de vérifier la complétude du dossier, de fournir des photos, de prendre rendez-vous avec le guichet unique pour le demandeur d'asile et de lui remettre une convocation, constitue le point du départ du délai mentionné au 1. de l'article 21 du règlement n° 604/2013, dès le moment où cette demande est parvenue à l'autorité chargée de l'exécution des obligations découlant de ce règlement, c'est à dire dès que le formulaire de demande d'asile, renseigné en ligne en structure de pré-accueil a été transmis de manière dématérialisée au guichet unique de la préfecture.
5. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier, notamment de la convocation de M. A pour l'enregistrement de sa demande d'asile, que la structure de premier accueil pour demandeurs d'asile du Nord a transmis la demande d'asile du requérant au guichet unique de la préfecture du Nord le 12 janvier 2024. Or, alors que M. A n'a pas fait l'objet d'un passage à la borne Eurodac, ce n'est que le 16 avril 2024, soit plus de 3 mois après l'enregistrement de sa demande d'asile et à une date à laquelle la France, en application des dispositions précitées du dernier alinéa de l'article 21 du règlement n° 604/2013 était devenue l'Etat membre responsable de sa demande d'asile, que le préfet du Nord a saisi les autorités néerlandaises d'une demande de prise en charge de l'intéressé. Il suit de là que M. A est fondé à soutenir que le préfet du Nord, en sollicitant sa prise en charge à une date à laquelle la France était devenue responsable de sa demande d'asile, a méconnu les dispositions de l'article 21 du règlement du 26 juin 2013.
6. Par suite, et sans qu'il soit besoin d'examiner l'autre moyen de la requête, M. A est fondé à solliciter l'annulation de la décision du 12 août 2024 par laquelle le préfet du Nord a ordonné son transfert aux autorités néerlandaises.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
7. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique qu'il soit enjoint au préfet du Nord d'enregistrer la demande d'asile de M. A en procédure normale et de lui délivrer, en conséquence, une attestation de demande d'asile dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.
Sur les frais liés au litige :
8. M. A ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, à titre provisoire, son avocate peut donc se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a donc lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Lutran renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à cette dernière d'une somme de 1 000 euros.
D E C I D E :
Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.
Article 2 : La décision du 12 août 2024, par laquelle le préfet du Nord a décidé de transférer M. A aux autorités néerlandaises, est annulée.
Article 3 : Il est enjoint au préfet du Nord d'enregistrer la demande d'asile de M. A en procédure normale et de lui délivrer, en conséquence, une attestation de demande d'asile dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 4 : L'Etat versera à Me Lutran, avocate de M. A, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle, une somme de 1 000 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Lutran et au préfet du Nord.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 octobre 2024.
Le magistrat désigné,
signé
X. LARUE
La greffière,
signé
F. LELEU
La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,
N°2408625
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
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Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
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