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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2408805

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2408805

vendredi 20 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2408805
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantDANSET-VERGOTEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 21 août et 27 août 2024, M. B A, représenté par Me Danset-Vergoten, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 19 août 2024 par lequel le préfet du Nord lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

3°) d'enjoindre au préfet du Nord de procéder au réexamen de sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

M. A soutient que la décision attaquée :

- est insuffisamment motivée ;

- est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- est illégale en raison de l'illégalité, par voie d'exception, de la décision portant obligation de quitter le territoire français prise à son encontre ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile eu égard aux circonstances humanitaires qu'il peut faire valoir ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- est entachée d'une erreur " manifeste d'appréciation ".

La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Varenne en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Varenne, magistrate désignée,

- les observations de Me Rimetz, substituant Me Danset-Vergoten, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens ;

- les observations de Me Kerrich, représentant le préfet du Nord, qui conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés ne sont pas fondés ;

- les observations de M. A qui répond aux questions posées par le tribunal .

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant algérien né le 28 avril 1993 à Mohammadia (Algérie), a fait l'objet, le 14 mars 2022, d'un arrêté du préfet du Nord lui refusant la délivrance d'un titre de séjour, l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant son pays de destination. La légalité de cet arrêté a été confirmée par un jugement du tribunal administratif de Lille du 17 janvier 2023. M. A a été interpellé par les services de police le 18 août 2024 et placé en garde-à-vue pour vente de cigarettes à la sauvette. A la suite de cette interpellation, le préfet du Nord, constatant l'inexécution de la mesure d'éloignement du 14 mars 2022, a pris à l'encontre de l'intéressé le 19 août 2024, sur le fondement de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, un arrêté lui interdisant le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. M. A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. / L'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut également être accordée lorsque la procédure met en péril les conditions essentielles de vie de l'intéressé, notamment en cas d'exécution forcée emportant saisie de biens ou expulsion. / () / L'aide juridictionnelle provisoire devient définitive si le contrôle des ressources du demandeur réalisé a posteriori par le bureau d'aide juridictionnelle établit l'insuffisance des ressources. ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre provisoirement M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

5. Pour interdire à M. A de revenir sur le territoire français pour une durée de deux ans, le préfet du Nord a considéré que l'intéressé était célibataire et sans charge de famille dès lors qu'il ne démontrait pas résider avec ses enfants et subvenir à leur entretien et leur éducation. L'autorité préfectorale a également estimé que la présence de l'intéressé sur le territoire français constituait une menace pour l'ordre public au motif qu'il avait fait l'objet de plusieurs signalements pour des faits de recel, détention de stupéfiants, violences conjugales, séquestration, vol en réunion et vente à la sauvette. Toutefois, d'une part, le préfet ne rapporte pas la preuve de ce que M. A serait défavorablement connu des services de police, ce que ce dernier conteste. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que M. A est le père de quatre enfants français, dont des jumeaux, nés les 20 février 2020, 1er mars 2022 et 27 août 2023, issus de sa relation avec une ressortissante française. Il ressort des pièces du dossier que, contrairement à ce que fait valoir le préfet dans sa décision, le requérant réside avec sa compagne et leurs enfants depuis six ans et justifie d'une adresse à Maubeuge à la date de la décision en litige. Dès lors que l'intéressé justifie d'une vie commune avec sa concubine et ses enfants, les photographies versées aux débats ainsi que l'attestation de la directrice de l'école maternelle de ses enfants suffisent pour établir qu'il contribue à l'éducation et à l'entretien de ces derniers. Eu égard à l'ensemble de ces éléments, le préfet du Nord, en estimant qu'aucune circonstance humanitaire ne faisait obstacle à ce qu'il soit interdit à M. A de revenir sur le territoire français, a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation dans l'application des dispositions de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 19 août 2024 par laquelle le préfet du Nord lui a interdit de revenir sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. L'exécution du présent jugement n'appelle aucune mesure d'exécution. Il y a lieu, par suite, de rejeter les conclusions de M. A à fin d'injonction.

Sur les frais liés au litige :

8. M. A ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, son avocate peut donc se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Danset-Vergoten, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à Me A de la somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à M. A.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 19 août 2024 par lequel le préfet du Nord a interdit à M. A de revenir sur le territoire français pour une durée de deux ans est annulé.

Article 3 : Sous réserve de l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Danset-Vergoten renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, ce dernier versera à Me Danset-Vergoten, avocate de M. A, une somme de 1 000 (mille) euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 (mille) euros sera versée à M. A.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Sophie Danset-Vergoten et au préfet du Nord.

Lu en audience publique le 28 août 2024.

La magistrate désignée

Signé :

M. VARENNE

La greffière,

Signé :

V. LESCEUX La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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