lundi 23 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2409206 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 4 septembre 2024, M. B C, représenté par Me Norbert Clément, demande au tribunal :
1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 3 septembre 2024 par lequel le préfet du Nord a décidé de le transférer aux autorités néerlandaises ;
3°) d'enjoindre au préfet du Nord de lever la mesure de rétention administrative dont il fait l'objet ;
4°) en cas d'admission à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative à charge pour ce dernier de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, en cas de refus d'admission à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. C soutient que la décision attaquée :
- a été prise par une autorité incompétente ;
- est insuffisamment motivée ;
- est entachée d'une erreur de droit ;
- méconnaît les dispositions de l'article 17 du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013 ;
- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire en défense.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Varenne en application de l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
A été entendu au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Varenne, magistrate désignée,
- les observations de Me Clément, représentant M. C, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ; il soutient en outre que la décision attaquée viole les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- les observations de M. C, assisté de M. A, interprète assermenté en langue arabe, qui répond aux questions posées par le tribunal ;
- le préfet du Nord n'étant ni présent ni représenté.
Considérant ce qui suit :
1. M. C, ressortissant marocain né le 20 décembre 2004 à Nador (Maroc), a été interpellé le 16 août 2024 à Lille dans le cadre d'un contrôle d'identité au cours duquel il a été découvert porteur d'un téléphone portable volé. Il a été placé en garde-à-vue pour recel de bien provenant d'un vol puis placé en centre de rétention à l'issue de cette garde-à-vue, le préfet ayant constaté que l'intéressé avait été enregistré en qualité de demandeur d'asile aux Pays-Bas le 7 octobre 2019 et le 12 novembre 2020. Saisies d'une demande de reprise en charge de M. C par le préfet du Nord dès le 17 août 2024, les autorités néerlandaises ont d'abord refusé d'accéder à la demande de la France avant d'y faire droit le 3 septembre 2024 après réexamen de la demande des autorités françaises. Par l'arrêté attaqué, le préfet du Nord a décidé de transférer M. C aux autorités néerlandaises.
Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. / L'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut également être accordée lorsque la procédure met en péril les conditions essentielles de vie de l'intéressé, notamment en cas d'exécution forcée emportant saisie de biens ou expulsion. / () / L'aide juridictionnelle provisoire devient définitive si le contrôle des ressources du demandeur réalisé a posteriori par le bureau d'aide juridictionnelle établit l'insuffisance des ressources. ".
3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
4. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par un arrêté du 13 mai 2024, publié le même jour au recueil n°168 des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Nord a donné délégation à Mme E D, adjointe à la cheffe du bureau de la lutte contre l'immigration irrégulière, à l'effet de signer, notamment, la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige manque en fait et doit, dès lors, être écarté.
5. En deuxième lieu, est suffisamment motivée, au sens de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, une décision de transfert qui mentionne le règlement du Parlement européen et du conseil du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande d'asile présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre Etat membre. En l'espèce, l'arrêté attaqué vise le règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013. Il mentionne, en outre, que M. C a été enregistré en qualité de demandeur d'asile par les autorités néerlandaises, que ces dernières sont responsables de l'examen de sa demande d'asile et qu'elles ont explicitement accepté sa reprise en charge. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée doit être écarté.
6. En troisième lieu, si le requérant soutient que la décision attaquée est entachée d'une " erreur de droit " et d'une " erreur manifeste d'appréciation ", il n'assortit ses moyens d'aucune précision permettant d'en apprécier le bien-fondé. Par suite, ces moyens ne peuvent qu'être écartés.
7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 24 du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013 : " 1. Lorsqu'un État membre sur le territoire duquel une personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), se trouve sans titre de séjour et auprès duquel aucune nouvelle demande de protection internationale n'a été introduite estime qu'un autre État membre est responsable conformément à l'article 20, paragraphe 5, et à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), il peut requérir cet autre État membre aux fins de reprise en charge de cette personne. () ".
8. En l'espèce, M. C, qui doit être regardé comme faisant l'objet d'une décision de transfert prise sur le fondement de l'article 24 du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013, n'a jamais formé de demande de protection internationale auprès des autorités françaises. Par suite, il ne saurait utilement se prévaloir de la méconnaissance des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 qui ne peuvent être mises en œuvre par les autorités françaises que lorsqu'un étranger a sollicité en France son admission au titre de l'asile.
9. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
10. En l'espèce, le requérant soutient, sans l'établir, résider habituellement en France depuis 2019. Il ressort toutefois des pièces du dossier que l'intéressé, même à considérer qu'il est entré en France pour la première fois au cours de l'année 2019, a séjourné à plusieurs reprises au Pays-Bas, où il est connu sous l'identité de M. F et où il a été enregistré comme demandeur d'asile à deux reprises les 7 octobre 2019 et 12 novembre 2020. Par ailleurs, M. C ne démontre pas, en se bornant à produire une attestation d'hébergement à Marseille chez l'un de ses oncles de nationalité française, disposer en France de liens privés et familiaux d'une particulière intensité. Il ne justifie en outre d'aucune insertion particulière sur le sol national. Eu égard à l'ensemble de ces éléments, le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
11. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
12. M. C soutient qu'il craint, en cas de transfert aux Pays-Bas, d'être placé en centre de rétention puis renvoyé à destination du Maroc où il craint pour sa sécurité en raison d'un conflit successoral qui l'oppose à certains des membres de sa famille. Toutefois, même à supposer que M. C fasse l'objet, en cas de transfert aux autorités néerlandaises, d'une mesure d'éloignement à destination de son pays de nationalité susceptible d'être exécutée d'office, cette seule circonstance ne constitue pas un traitement contraire aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. A cet égard, l'intéressé n'établit pas, ni même ne soutient, qu'il ne pourrait faire utilement valoir auprès des autorités néerlandaises ses craintes en cas de retour au Maroc avant l'exécution d'une telle décision d'éloignement. Par suite, le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
13. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 3 septembre 2024 par lequel le préfet du Nord a décidé de le transférer aux autorités néerlandaises. Il y a lieu, par suite, de rejeter ses conclusions à fin d'injonction ainsi que celles relatives aux frais de l'instance.
D E C I D E :
Article 1er : M. C est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à Me Norbert Clément et au préfet du Nord.
Lu en audience publique le 23 septembre 2024.
La magistrate désignée,
Signé
M. VARENNE
La greffière,
Signé
F. LELEU
La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
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