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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2409735

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2409735

lundi 28 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2409735
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCABINET CENTAURE AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lille a rejeté la requête de M. B, ressortissant rwandais, contestant l'arrêté du préfet du Nord ordonnant son transfert aux autorités belges (responsables de sa demande d'asile) et son assignation à résidence. Le tribunal a écarté les moyens soulevés, notamment le défaut d'examen individuel et l'irrégularité de l'entretien individuel prévu à l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013, faute de preuve. La solution retenue confirme la légalité des décisions de transfert et d'assignation à résidence, sans faire droit aux demandes d'annulation ou d'injonction.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 septembre 2024, M. A B, représenté par Me Navy, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 17 septembre 2024 par lequel le préfet du Nord a décidé son transfert aux autorités belges, responsables de l'examen de sa demande d'asile et l'a assigné à résidence, dans un arrondissement de Lille, pour une durée de quarante-cinq jours, en vue de son éloignement effectif du territoire français au plus tard dans ce délai ;

3°) d'enjoindre au préfet du Nord d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale sous astreinte de 155 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros, à verser à son conseil, sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Sur le moyen commun aux décisions attaquées :

- il n'est pas établi que le signataire de l'arrêté attaqué dispose d'une délégation de signature régulière ;

Sur la décision portant transfert :

- elle est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- elle a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière dès lors, d'une part, qu'il n'est pas établi qu'il se soit vu délivrer, dès le début de la procédure, les informations prévues à l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 dans la langue qu'il comprend et, d'autre part, qu'il n'est pas établi qu'il ait fait l'objet d'un entretien individuel dans des conditions en garantissant la confidentialité, dans une langue qu'il comprend, conformément aux conditions prévues par les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- elle méconnait les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Sur la décision portant assignation à résidence :

- elle est illégale dès lors qu'elle est fondée sur la décision portant transfert, qui est elle-même illégale ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation compte tenu des modalités de son exécution.

La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- les règlements (UE) n° 603/2013 et n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Denys, conseillère, pour statuer sur les litiges relevant de la procédure prévue à l'article L. 921-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 4 octobre 2024 à 13h30, Mme Denys :

- a présenté son rapport ;

- a entendu les observations de Me Cliquennois, substituant Me Navy, représentant M. B, qui confirme les écritures présentées, après avoir renoncé au moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué et à celui relatif au droit à l'information du demandeur d'asile ; il soutient en outre que la décision portant transfert aux autorités belges méconnait les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et que la décision portant assignation à résidence est entachée d'erreur de fait ;

- a constaté que le préfet du Nord n'était ni présent, ni représenté ;

- et a prononcé la clôture de l'instruction.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant rwandais né le 21 mars 1978, est entré irrégulièrement en France le 10 mai 2024, selon ses déclarations. L'intéressé a sollicité, le 4 juin suivant, son admission au séjour au titre de l'asile auprès des services de la préfecture du Nord. Par un arrêté du 17 septembre 2024, le préfet du Nord a décidé son transfert aux autorités belges, responsables de l'examen de sa demande d'asile et l'a assigné résidence pour une durée de quarante-cinq jours en vue de son éloignement effectif du territoire français au plus tard dans ce délai.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ( ) ".

3. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. B, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant transfert aux autorités belges :

4. En premier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier et notamment des termes de l'arrêté attaqué que le préfet du Nord n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. B avant de prendre cet arrêté. Dans ces conditions, le moyen tiré du défaut d'un tel examen doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / () / 3. L'entretien individuel a lieu en temps utile et, en tout cas, avant qu'une décision de transfert du demandeur vers l'État membre responsable soit prise conformément à l'article 26, paragraphe 1. / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'Etat membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'Etat membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ".

6. S'il ne résulte ni des dispositions précitées ni d'aucun principe que devrait figurer sur le compte-rendu de l'entretien individuel la mention de l'identité de l'agent qui a mené l'entretien, il appartient à l'autorité administrative, en cas de contestation sur ce point, d'établir par tous moyens que l'entretien a bien, en application des dispositions précitées de l'article 5.5 du règlement du 26 juin 2013, été mené par une personne qualifiée en vertu du droit national.

7. Il ressort des pièces du dossier que l'entretien dont a bénéficié M. B le 4 juin 2024 a été mené par un agent de la direction de l'immigration et de l'intégration de la préfecture du Nord affecté au guichet unique pour demandeur d'asile, nommément identifiable compte tenu de l'apposition, sur le compte rendu de l'entretien en cause, de sa signature et de ses initiales. Le requérant n'apporte aucun élément au soutien de l'allégation selon laquelle, contrairement à ce qu'indiquent les mentions présentes dans le résumé de cet entretien, l'entretien dont il a bénéficié n'aurait pas été conduit par une personne qualifiée en vertu du droit national alors qu'il ressort des pièces du dossier qu'il a été invité, lors de cet entretien, à fournir les informations utiles au processus de détermination de l'Etat membre responsable de sa demande d'asile. Dans ces conditions, les éléments versés au dossier par le préfet du Nord sont suffisants pour établir que l'entretien a été mené par une personne qualifiée au sens du droit national. Par ailleurs, il ressort du résumé de l'entretien en cause que M. B a bénéficié, lors de son entretien individuel, des services d'un interprète en Kinyarwanda, qu'il a déclaré comprendre, provenant de l'organisme d'interprétariat ISM. Enfin, il ne ressort pas des pièces du dossier que les conditions dans lesquelles l'entretien s'est déroulé n'auraient pas permis d'en assurer la confidentialité. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 doit être écarté.

8. En troisième lieu, aux termes des stipulations de l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

9. Si M. B soutient qu'il risque, en cas de transfert en Belgique, d'être renvoyé au Rwanda, pays dans lequel il est susceptible d'être soumis à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'arrêté en litige ne prononce pas son éloignement vers ce pays mais uniquement son transfert aux autorités belges. En outre, alors que l'existence d'une telle mesure ne peut se déduire de la circonstance que la Belgique a accepté sa reprise en charge sur le fondement des dispositions de l'article 18. 1 d) du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 relatives à la reprise en charge des demandeurs dont la demande de protection internationale a été rejetée par l'Etat membre responsable, le requérant n'établit pas qu'il fera l'objet d'une mesure d'éloignement à destination de son pays d'origine en cas de transfert en Belgique. Par suite, il ne peut être tenu pour établi que M. B risquerait, en cas de transfert en Belgique, d'être renvoyé vers le Rwanda. Dans ces conditions, le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

10. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

11. M. B, célibataire et père de trois enfants résidant au Rwanda, n'établit pas, en se bornant à se prévaloir d'une attestation établie par sa tante qui fait état du soutient qu'elle lui porte, avoir fixé le centre de ses intérêts privés et familiaux en France. Il s'ensuit que la décision contestée n'a pas porté au droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts d'intérêt public en vue desquels elle a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

12. En dernier lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () / 2. L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. Les personnes concernées doivent exprimer leur consentement par écrit ". La faculté laissée à chaque Etat membre, par l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 précité, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

13. En se bornant faire valoir que son état de santé nécessite un suivi psychologique, et à se prévaloir de l'attestation établie par sa tante, qui indique qu'elle le soutient et l'héberge depuis le rejet de sa demande d'asile par les autorités belges, le requérant n'établit pas qu'il présenterait un état de vulnérabilité particulier, susceptible de justifier que l'autorité préfectorale conserve l'examen de sa demande d'asile. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions des articles 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté. Il en va de même du moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

14. Aux termes de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge peut être assigné à résidence par l'autorité administrative pour le temps strictement nécessaire à la détermination de l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile. / () En cas de notification d'une décision de transfert, l'assignation à résidence peut se poursuivre si l'étranger ne peut quitter immédiatement le territoire français mais que l'exécution de la décision de transfert demeure une perspective raisonnable. / L'étranger faisant l'objet d'une décision de transfert peut également être assigné à résidence en application du présent article, même s'il n'était pas assigné à résidence lorsque la décision de transfert lui a été notifiée. / () ". Aux termes de l'article L. 732-3 de ce code : " L'assignation à résidence prévue à l'article L. 731-1 ne peut excéder une durée de quarante-cinq jours. Elle est renouvelable une fois dans la même limite de durée ". Enfin, aux termes des dispositions de l'article L. 733-1 du même code : " L'étranger assigné à résidence en application du présent titre se présente périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie. / Il se présente également, lorsque l'autorité administrative le lui demande, aux autorités consulaires, en vue de la délivrance d'un document de voyage ".

15. Pour assigner M. B dans l'un des arrondissements de Lille, duquel il lui est fait interdiction de sortir pour une durée de quarante-cinq jours, le préfet du Nord a considéré que l'intéressé résidait au sein de la structure de premier accueil des demandeurs d'asile (SPADA) Coailla 59/62, située au 1, allée du chargement, à Villeneuve d'Ascq.

16. Il ressort des pièces du dossier que la domiciliation dont bénéficie M. B au sein de la structure de premier accueil des demandeurs d'asile Coailla 59/62 a pour objet de lui permettre de bénéficier de droits et prestations sociales limitativement énumérées par la déclaration de domiciliation dont il dispose, et non de l'héberger. Par ailleurs, il ressort des mêmes pièces, et en particulier de l'attestation établie par la tante de l'intéressé, que M. B est, à la date de la décision attaquée, hébergé dans le département de la Somme. Il s'ensuit que le requérant est fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur de fait.

17. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens présentés à cette fin, l'arrêté du 17 septembre 2024, en tant qu'il porte assignation à résidence, doit être annulé.

Sur les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte :

18. Le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Il s'ensuit que les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte présentées par M. B doivent être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

19. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 17 septembre 2024 est annulé en tant qu'il porte assignation à résidence.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Navy et au préfet du Nord.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 octobre 2024.

La magistrate désignée,

Signé

A. DENYSLa greffière,

Signé

V. LESCEUX

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2409735

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